PARTHAGE

Monari Irginiev

Vision d'une ville de demain


Les lumières tamisées de la ville commencent à s’allumer. Ce ballet des façades qui s’illuminent petit à petit est fascinant à observer. Chaque unité d’habitation produit sa propre énergie grâce aux grands toits plats qui accueillent des panneaux solaires et des mini-éoliennes aux mâts rétractables. La chaleur de l’immeuble est également récupérée et injectée dans un circuit de chauffage vertueux. Toutes les petites diodes situées sur les immeubles étincellent comme des lucioles. Elles ont remplacé les réverbères et autres mobiliers lumineux urbains.

Pierre descend de son quarantième étage et enfourche son vélo. Relique d’un temps que l’on aurait pu penser révolu. Il était désormais LE moyen de locomotion urbain. Depuis que les voitures étaient interdites en ville, la petite reine était devenue Roi.

Clara prit le sien au même moment et peu de temps après, ils se retrouvèrent au « Prévert ». C'était un de ces lieux multiservices qui avait fleuri avec le développement du travail à domicile. Pour faire face au problème des transports individuels devenus trop coûteux et polluants, l'État avait fortement investi dans cette solution. Résultats: plus de frais de permis de conduire, de voiture, d'essence, d'assurance, de réparations...Plus de temps perdu pour se rendre sur son lieu de travail, plus de risques d'accidents, de retards, émissions de CO² nulles.

En parallèle, ces gains économiques et temporels furent réinvesti par les entreprises dans du matériel performant permettant d'avoir un vrai bureau chez soi. D'où une démocratisation de ce mode de travail qui était plutôt l'apanage de quelques cadres. Les autoroutes de l'information n’étaient plus des sentiers tortueux. Ils étaient désormais une réalité et non plus un slogan.

Du coup, des quartiers entiers avaient trouvé une seconde jeunesse et n'étaient plus de simples cités dortoirs. Des commerces avaient rouverts leurs portes et répondaient à la demande locale.

Ces endroits multiservices (on pouvait aussi bien y acheter ses timbres, trouver un plombier, commander un billet de train, boire un verre, voir un spectacle...) permettaient de garder un lieu et un liant social qui s'étaient fortement érodé avec la fin du travail sur site commun. Les relations immatérielles avaient leurs limites et celle-ci était la plus marquante.

Ils entrèrent au « Prévert ». La déco était sans âge, amalgame d'objets, de chaises et de tables hétéroclites, sans soucis d'harmonie ou de cohésion d'ensemble. C'est ce qui faisait son charme. Ils prirent place sur des fauteuils différents: lui sur une sorte de fauteuil club élimé et elle, sur un fauteuil bas en Skaï noir où le dossier épousait parfaitement la forme du dos. La table était une ancienne bobine de câbles électriques avec des décors aborigènes sur les flancs ainsi que des peintures yin/yang entrecoupées de dessins de poissons et des lettres de différents alphabets qui formaient des mots inconnus sur le dessus. Reliques du vingtième siècle qui donnaient son charme à cet endroit fin vingt et unième.

Ce lieu permettait aussi de s’imaginer une ville à l’ancienne avec des petits immeubles de cinq six étages voir même des maisons individuelles !

Tu t’imagines ? s’esclaffa Clara. Une maison individuelle ! Nos ancêtres ont bien fait de poursuivre les constructions à la verticale. Etendre les villes sans fin était devenu une hérésie. Les terres cultivables allaient se raréfier.

D’un autre côté, nos potagers individuels obligatoires sur nos balcons et l’exploitation d’une partie des parcs urbains en cultures communes ont bien freiné le phénomène, répondit Paul. Aujourd’hui, chaque immeuble est quasiment autosuffisant, que ce soit sur l’eau, l’énergie ou la nourriture. Je me serais bien vu dans une maison individuelle, souffla-t-il songeur.

Egoïste ! rétorqua Clara. Et le bien commun, la survie de l’espèce ; qu’en fais-tu ? La catastrophe naturelle mondiale de 2032 qui a duré vingt-deux ans ne t’a pas servie de leçon ! Tu veux retourner en arrière !? Avoir ta propre voiture plutôt que nos transports collectifs de toutes tailles, à la demande et gratuits ? Si tu vas par là ; change de métier et trouve-toi un poste de pompier, médecin ou policier pour pouvoir conduire ; ce sont les seuls véhiculent motorisés qui peuvent rouler dans nos villes.

Bah, ils roulent à l’eau, on entend même plus le bruit mélodieux que pouvait faire un vrai moteur à essence, soupira Paul.

Si tu es si nostalgique ; pourquoi ne vas-tu pas non plus dans ces lieux qui vendent encore des livres papiers au prix de l’abattage de milliers d’arbres !

Tu crois vraiment que ton appareil qui stocke cent sept mille titres est blanc comme neige!

Arrêtons ces simagrées pour un moment, glissa Clara à Pierre en lui prenant la main. Ecoutons plutôt ce griot des temps modernes que nous sommes venus voir, comme chaque semaine.

La tradition orale urbaine ; voilà notre présent. Elle nous unis, nous réunis et tissent notre avenir.  Ecoutons la, transmettons la pour que la planète nous survive.

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