Nouvelles Villes Invisibles - Biogéah

Marc Chataigner

Après avoir conté les villes qu'il connut autour du monde au grand Khan, Marco Polo conte désormais à la future génération le monde tel qu'il est. Biogéah traite de proximité (première d'une série?).

@LiLi李莉: grand-père! Grand-père! Raconte moi encore une des villes que tu as vues durant tes voyages!
@MarcoPolo: 对, sais-tu que c'est là la question que le @GrandKubilai aimait lui aussi me poser? Je suis comblé de te voir héritère de son royaume et de sa curiosité. Mais il faut que je me presse et te partage le peu de choses que mes yeux ont eu la chance de contempler. Qu'ils t'en soit fait don. 我的目是你的。

Une des plus belles villes, je me rappelle y arriver un soir après une longue marche en forêt. Même si ma monture avait les articulations fatiguées, je sentais à son excitation que nous arrivions là en territoire extraordinaire. Depuis le col, j'avais aperçu un réseau scintillant mailler la vallée de @Biogéah.

Les gens de ce pays portaient avec eux un visage calme et vivant. Tous me saluaient, installant une certaine proximité entre nous. Les rues étaient animées et bavardes sans être bruyantes ni frénétiques. Au dessus de nos têtes transitaient en silence de petits robots volants, porteurs des charges dont les hommes s'étaient affranchis, les mains alors libres pour parler ou s'embrasser.

Un passant à mon visage su que je n'étais pas d'ici ; @Jægmår - c'est ainsi qu'il se prénommait - me demanda si j'étais fatigué et avec la plus grande confiance m'offrit le gîte et le couvert.

Sa famille habitait une céllule spacieuse, qui d'après ses explications, était parfaitement intégrée au biotope de la vallée. Il m'expliqua, dans une langue étrangement compréhensible pour mes oreilles profanes, que tout objet et tout habitat auto-générait sa propre énergie ; la bouteille d'encre renfermait une colonie de bactéries chromatiques, les réservoirs cultivaient un bio-carburant à base d'algue, les toitures et surfaces vitrées généraient un courant photo-électrique. Je restais bouche-bée, admiratif devant tant d'ingéniosités, moi qui à l'époque avais quitté mes contrées où l'on nous apprenait à "ne pas jouer avec l'énergie". Il ne fallait pas gâcher ce qui ici c'était une ressource abondante.

Tout en mangeant, je le pressais de questions: comment avaient-ils réussi une telle symbiose avec le vivant? Quelles avaient été les grandes découvertes qui avaient permis cette proximité? @Jægmår répondait calmement, il prenait le temps, souriant et il me sembla un instant être assis face à un roi, prospère en temps.

Dans mes souvenirs, la @Biogéah que j'ai connue fut érrigée avec le #Big_Slöwdøwn. C'était le nom donné à cette époque où des troubles étaient survenus suite à une crise économique dure. De ces mouvements avait émergée entre autres l'idée du #GøødLiving, une idée simple basée sur la reconnaissance que la création n'est pas le fait de l'homme, mais qu'à l'inverse l'homme est responsable du vivant.

Cet objectif commun intégré, la population chercha alors à s'émanciper de circuits de distribution ou de gouvernements centraux, et œuvra à constituer des réseaux distribués pour son alimentation, son énergie, son transport, et même sa monnaie. À @Biogéah, ils utilisent entre autre le #Øui. Cette monnaie, vois-tu, leur a permis de rétribuer les contributions de chacun ; plus question de travailler pour simplement payer un loyer ou des impôts; à l'inverse les temps et les envies personnels eurent soudain une valeur. Le #Øui a été la monnaie d'échange de la proximité, encourageant chacun à participer à la vie locale, à proposer des solutions aux problèmes collectifs.

L'une des premières découvertes financée par cette monnaie collective fut de décoder le langage du vivant. Cela prit des années m'a dit @Jægmår, durant lesquelles les spécialistes, regroupés en monastères multi-disciplinaires, partagèrent leurs savoirs et collaborèrent sans discontinuer pour cracker le code naturel. Les premières traductions rendirent possible de communiquer avec la nature, s'adapter à son rythme sans la malmener, s'acclimater et non plus domestiquer, et ainsi administrer l'activité humaine sans empêcher la régénération active du vivant. Cette cadence biomimétique est le #pouls du #Big_Slöwdøwn m'a-t-il dit.

J'allais le découvrir le lendemain matin en m'y promenant, mais @Jægmår m'expliqua enthousiaste que la partie de @Biogéah où nous nous trouvions était une colonie construite autour d'un orme ; c'est connectée à lui qu'elle assure ce rythme doux et vivifiant que ma monture avait pu percevoir en arrivant. Tu peux me croire @LiLi李莉, la vie était ici à mille lieues de la frénésie spéculative des centres urbains où j'avais grandi ; sans avoir à presser le pas, les "bonjour" étaient devenus monnaie courante.

Produisant localement et rétribuant les contributions individuelles, les colons s'étaient affranchis d'une mobilité pendulaire et bougaient à l'envie à bord d'inter-métro électriques. Des robots physiques et algorythmiques peuplaient l'espace comme une faune électronique parfaitement intégrée à son biotope. De mes yeux innocents, j'avais le sentiment de voir là une vraie #ville #intelligente, une ville à responsabilité distribuée.

Report this text