Paume de pain

lili-galipette

Andréa Hyster a achevé son dernier roman. Son éditeur a organisé un ensemble de rencontres dans des librairies, des cafés-littéraires ou des MJC. Andréa doit présenter son livre, répondre aux questions, sourire et signer des exemplaires de son œuvre. Ce n'est pas ce qu'elle préfère dans le métier d'écrivain. Ce n'est pas vraiment un métier. On ne peut pas vivre que de sa plume aujourd'hui. Andréa travaille dans une compagnie d'assurances. Ce n'est pas non plus ce qu'elle préfère, mais ça lui laisse toutes ses soirées et ses week-ends pour écrire.

Andréa s'entend très bien avec son éditeur. Elle rend toujours ses manuscrits dans les délais, accepte qu'on modifie son texte, produit un roman par an. Son plaît beaucoup : un mélange de romance mêlée d'insolence et d'humour tendre. Parfois une petite intrigue policière ou historique. Andréa écrit sans vraiment réfléchir. Une idée la frappe parfois, très souvent elle a déjà la fin de l'histoire avant d'avoir commencé. Elle ne sait pas comment elle arrivera à cette fin, mais elle sait qu'elle n'en changera pas. Quand elle commence à écrire, elle se laisse emporter par les mots, et elle fait peu de corrections.

Andréa publie toujours en dehors des périodes des prix littéraires. Ce qui compte pour elle, c'est le public. Si son livre se vend, il n'a pas besoin du Goncourt.

Paume de pain est le dernier livre d'Andréa. C'est un boulanger qui fait la grève du pain pour attirer l'attention de la jolie serveuse du restaurant d'en face. L'éditeur d'Andréa est sûr de tenir un best-seller. L'histoire parle d'amour. Et l'amour fait toujours vendre. Et on commence à bien connaître Andréa, à parler d'elle dans les journaux locaux. Il faut louer des salles plus grandes pour les rencontres maintenant.

Andréa est dans l'arrière-salle de la librairie de L***. Elle attend le début de la rencontre. Elle n'aime pas ces confrontations. Bien sûr, elle est contente que son livre se vende, que les lecteurs soient de plus en plus nombreux. Mais elle n'aime pas parler de ses romans. Elle se sent observée, jugée, disséquée. Ce qu'elle déteste le plus, ce sont les étudiants qui viennent lui présenter son propre livre, couverts d'annotations, de signets qui dépassent, et qui lui posent des questions auxquelles elle ne sait pas répondre. Non, elle n'a pas pensé à Pagnol. Non, elle ne connaît pas la théorie de Untel. Non, elle ne peut pas expliquer le geste anti-romantique de son héroïne qui ressemble pourtant à Ophélia. Son héroïne ressemble à Ophélia ? Andréa a beaucoup lu, bien sûr. Mais elle ne pense pas aux autres quand elle écrit. C'est inconscient, lui répond-on. Ah, alors si c'est inconscient... Son héroïne ressemble peut-être à Ophélia.

Elle entre dans la petite salle. On manque de place. Certains sont debout, serrés le long des murs. Andréa s'assoit vite à côté du libraire, qui lui souhaite la bienvenue et la remercie d'être venue. Les banalités d'usage. Andréa attend qu'on lui pose une question. Elle regarde l'assemblée. Un petit bonhomme avec son teckel sur les genoux, la bestiole grogne un peu en regardant le sac de courses de la voisine devant lui. Deux amoureux se tiennent la main, et la regarde avec admiration. Son livre a dû leur plaire. Ils sont peut-être boulanger et serveuse. Ce serait drôle. Une première question. Andréa y répond assez vite. Ensuite, c'est plus facile. Quand elle a commencé, elle se détend, et attend que ça passe.

Dernière question. La libraire propose de passer aux dédicaces et aux rencontres individuelles. Andréa enchaîne les petites phrases, cherche à être originale, spirituelle. Une voix lui fait lever la tête.

-         « Bonjour. Pour Dominique. »

L'homme est grand, jeune. Andréa le trouve beau, exceptionnel. Dominique... Elle aime ce prénom. Son prochain héros s'appellera Dominique. Elle suspend son stylo, et trouve la phrase : Pour Dominique, l'amour est comme le bon pain : chaud et parfumé. Elle lui tend le livre. Il sourit, le bout de ses doigts effleure ceux d'Andréa. En s'éloignant, il se retourne et sourit encore. Andréa est amoureuse de l'inconnu. Amoureuse de Dominique.

            

Andréa a achevé un nouveau roman. Un homme et une femme, dans un musée, se côtoient sans se parler. La jeune femme tombe amoureuse du visiteur silencieux. Un jour, il disparaît. Et elle le cherche. A vous revoir sera encore un succès, assure l'éditeur. La première rencontre a lieu dans une librairie à P***. Et il est là. Dominique. Assis, au huitième rang. Il a posé son imperméable sur la chaise devant lui. Mais très vite, il libère la place. Une vieille dame, accompagnée d'un petit garçon – son petit-fils, pense Andréa – s'assoit. Heureusement, elle est toute petite, voûtée, et Andréa aperçoit encore le visage de Dominique.

La rencontre commence. Andréa répond avec aisance, essaie d'être spirituelle. Oui, elle concède tout ce qu'on veut. Evidemment qu'elle s'est inspirée des tableaux de Monet pour donner à son texte une touche impressionniste. Bien entendu, son héroïne est une Pénélope qui quitte le foyer. La rencontre est un succès, les livres d'Andréa s'envolent. Bientôt la petite table est débarrassée. Andréa signe, sourit à tous ces gens, attend que Dominique se présente avec son livre. Et il s'approche.

-         « Bonjour. J'ai beaucoup aimé votre livre. »

-         « Merci. A quelle nom la dédicace ? »

-         « Dominique, s'il vous plaît. »

-         « C'est amusant, c'est le nom de mon personnage. »

-         « Oui. Merci. Continuez d'écrire, vos livres sont toujours un plaisir. »

Il s'éloigne d'un pas, immédiatement bousculé par une femme blonde qui parle fort. Andréa le suit des yeux avant de reprendre les dédicaces. Toujours un plaisir... ces quelques mots résonnent longtemps à son oreille. Andréa veut le revoir. Très vite.

Deuxième livre de l'année. Andréa a mis le point final à Secret d'amour, une histoire qui a tiré des larmes à son éditeur. Andréa est impatiente de commencer les rencontres. Elle a demandé à en faire le plus possible. Elle ne veut manquer aucune occasion de le revoir. Dominique... Ce prénom la suit partout.

Café-littéraire de T***. Il n'est pas là. La rencontre s'éternise et Andréa panique. Il ne viendra pas. Il n'a pas aimé son livre. Il a déménagé. Elle envisage d'organiser des rencontres dans tout le pays. Elle a le temps maintenant. Elle ne travaille plus. Ecrire lui suffit pour vivre, ses livres se vendent si bien.

Salle des fêtes de B***. Et s'il ne venait pas ? Andréa a peur. Mais il est là. Troisième rangée, côté de l'allée. Elle est heureuse. Elle sourit. Tout se passe bien, mais elle écourte les questions. Veut passer tout de suite aux dédicaces. Dans la salle, les gens murmurent un peu. Mais elle se rattrape avec un mot gentil pour chacun, des dédicaces sympathiques et des sourires. Elle lève la tête, s'assure qu'il a pris place dans la file. Oui, il attend. C'est son tour.

-         « Bonjour, votre livre est... charmant. »

-         « Je vous remercie. A quel nom... »

-         « Dominique, comme toujours. »

Andréa sourit. Ça devient un rituel entre eux. En lui rendant son livre, elle lui sourit. Il part vite. Oui, bien sûr, ce n'est pas le meilleur endroit. Il ne veut pas que ça se sache. Car Andréa en est persuadée, il ne vient que pour elle. Il faut qu'elle écrive davantage. Il faut qu'elle le retrouve très vite.

Entre deux rencontres, Andréa est fébrile. Elle ne laisse plus les idées venir à elle. Elle force son imagination, dévore les journaux en quête d'un fait divers. Elle ne veut plus parler que d'amour. Désormais, toute sa littérature ne sera que passion et tendresse. Chaque livre devient une déclaration tacite. Elle réfléchit longtemps sur les mots, efface, relit, recommence. Elle ne fait plus que ça.

Son éditeur est content. Les livres se vendent, s'arrachent même. Mais tout de même, ils sont moins bons, moins spontanés. Il a envie de suggérer à Andréa de faire une pause. Qu'elle prenne des vacances, qu'elle se repose un peu. Maintenant, elle n'a plus besoin de faire ses preuves, le public est acquis, alors il peut attendre. Mais Andréa est déterminée à terminer son livre. C'est l'histoire d'une conspiration : deux amants sont pris au piège d'une machination perverse destinée à briser leur amour. Elle cherche encore le titre. Il faut quelque chose de spectaculaire, de passionné.

Interdiction d'aimer sort en septembre. Pour la première fois, Andréa figure sur la liste des livres de la rentrée littéraire. Mais son roman n'est pas sélectionné. Dans les journaux qui parlent d'elle, on dit que la flamme charmante qui faisait l'originalité de son s'est éteinte. Que désormais, elle ne crée plus, elle produit. Qu'elle s'est soumise au capitalisme. Que ses premiers livres sont les seuls dignes d'intérêt. Qu'il ne faut surtout pas lire Interdiction d'aimer, que c'est à vous dégoûter d'aimer.

Les rencontres se font tout de même. Après tout, si le public est au rendez-vous, on ne va pas le priver de son plaisir. L'éditeur se dit que tout ça reste bon à prendre, et que la meilleure publicité, c'est la critique, bonne ou mauvaise. A chaque apparition d'Andréa, les livres disparaissent à toute allure. Les lecteurs s'empressent de compléter leur collection.

MJC de D***. La salle n'est pas tout à fait pleine. Mais il est là. Andréa est éblouie par un mauvais rayon de soleil qui traverse les vitres. Elle ne le voit pas très bien. Il est un peu flou dans le décor. Mais il est là. Andréa est prête. Son éditeur lui a demandé de ne pas écourter la rencontre, pas comme la dernière fois. Les lecteurs en veulent pour leur argent, a-t-il dit. Andréa est d'accord. Elle restera plus longtemps avec Dominique. Même si elle le distingue mal, elle espère qu'il peut la voir. Alors elle sourit. Elle croise et décroise les jambes, joue avec ses cheveux, lance des éclats de rire, des regards complices sur l'assistance.

Les dédicaces commencent. Moins de monde se presse autour de la petite table. Mais lui est là.

-         « Bonjour. Une dédicace, pour Dominique s'il vous plaît. »

-         « Bien sûr. Vous avez aimé mon livre ? »

-         « Il est... différent des autres. Vous l'avez vraiment écrit en cinq semaines ? »

-         « Oui. J'ai été bien inspirée. »

-         « Merci. Au revoir. »

Au revoir... Il veut la revoir. Il comprendra sa dédicace : Le temps n'attend pas. Il faut un nouveau livre. Encore un. Tant qu'il faudra.

Le premier pas sort quelques mois plus tard. Andréa l'a écrit très vite, mais son éditeur a décidé de freiner un peu. Oui, les livres se vendent bien. Mais il faut laisser le temps à la presse d'oublier le précédent. Les critiques n'avaient pas été bonnes. Alors Andréa attend. Mais elle écrit toujours. Il lui faut maintenant moins d'un mois pour finir une histoire. Les intrigues deviennent rocambolesques, l'amour suinte à chaque ligne. Plusieurs manuscrits sont terminés. Mais l'éditeur est catégorique : un livre à la fois, et on voit s'il est bon.

Enfin le livre est paru, et les rencontres commencent. Mais il a été difficile de trouver des librairies. Les romans d'Andréa ne sont plus exposés sur les tables de présentation. Il faut chercher un peu. La librairie de L*** a accepté d'accueillir Andréa. Mais cette fois, personne n'est debout, contre les murs. Il y a plusieurs rangées vides. Andréa s'en moque. Si Dominique vient, ça lui suffit. Désormais, c'est pour lui qu'elle écrit ses romans. Et encore une fois, il est là, fidèle. Mais la rencontre est courte. C'est le libraire lui-même qui abrège. Andréa en faisait trop, dira-t-il. Alors la séance des signatures commence rapidement. Il se présente en dernier. Il ne reste que quelques personnes dans la pièce.

-         « Bonjour Madame. Une dédicace, pour Dominique. »

-         « Bien sûr. »

Andréa s'applique, sourit. Elle le trouve distant.

-         « Vous l'avez déjà lu ? »

-         « Euh non, pas encore. Pas eu le temps. »

-         « Bonne lecture alors. Au revoir. »

-         « Au revoir. Merci. »

Et il sort, sans se retourner. Andréa est désappointée. Il ne l'a pas encore lu. Elle n'a soudain plus la patience d'attendre une autre rencontre. Elle se lève, bouscule la table, et sort dans la rue. Elle l'aperçoit qui tourne au coin, téléphone à l'oreille. Elle s'approche, s'apprête à l'accoster. Puis elle l'entend.

-         « Dominique, ma chérie, c'est moi. Je sors de la librairie. Oui, je lui ai fait dédicacer le livre. Mais franchement, je ne vois plus ce que tu lui trouves. Elle est insupportable à minauder comme une gamine. Et son dernier livre est vraiment mauvais. Oui, je vais chercher Etienne à l'école et on rentre. Je t'aime Dominique. A plus tard. » 

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