Perpignan, il la retrouva au nord

amaeta

Perpignan, il la retrouva au Nord, là où Belleville dégringole en plein Ménilmuche, entre la place du même topo et le cinéma au zèbre.

C’était au commencement de l’après-midi, pour ainsi dire en hors-d’œuvre quoiqu’il n’eût rien déjeuné, à l’heure où les ouvriers vont boire, à l’heure où au marché on refermait les étals, on repliait les étoles, on bradait les cageots. Il avisa des montres pareilles à celles qu’aimait son grand-père, larges, lourdes, rissolées, dorées comme des caries — dès lors pour lui, sitôt l’enfance le vrai chic avait pris la même eau que la lune. Il tourna dans la rue de la Fontaine au Roi, d’abord pourtant peu engageante — ou si fort, avec ce lourd pâté d’immeubles couleur de lièvre tout en haut (Habitations LM et église, Notre Dame Réconciliatrice), et puis ce no man’s land opaque d’entrepôts et usines qui lui donnait tout l’air d’un arrière-port désaffecté, désabusé, au chômage. C’est toujours là qu’on en revient, pensa-t-il ; comme si c’était un crime, de n’avoir pas de travail, de n’en plus chercher chaque jour, en vain, à force. D’ailleurs c’en était un — on le disait, on le vivait, on le lisait dans le journal, dans les regards, dans les conversations avec les proches ou les lointains, et surtout dans les hautes sphères où se combinaient in vitro les dispositifs pour prévenir les dérives quand bien auparavant auparailleurs, aux tout débuts de la vie paraît-il mais à la fin déjà de l’enfance, on n’avait su prévenir personne de ce qui attendait quiconque, beaucoup – entre nous tout un chacun, enfin : le plus grand nombre. Pas lui, en tout cas. Pas lui.

Et pourtant il les avait réussies ses études, d’abord il les avait suivies, puis poursuivies, puis rattrapées puis achevées et abattues, ou bien c’est l’âge qui l’avait rattrapé avant elles, et ramassé, et abattu, alors qu’aux débuts (voir plus haut), il avait disait-on un an d’avance dans les hautes sphères — des sphères auxquelles il n’avait jamais aspiré. Et puis il n’en était pas sorti. D’un certain point de vue, c’était dégueulasse. De l’autre… de l’autre, mieux valait la fermer.

Pointer. En plein XXème — pardon, XXIème désormais — il ne pouvait s’y faire, il ne se résolvait pas à cette idée que le nombre des siècles ait fini par excéder celui des arrondissements de la ville, ou bien fallait-il voir plus loin plus large maintenant, au-delà du pays, au-delà des frontières, au-delà de l’Europe pour tout dire, vers ces mégalopoles en ruine sitôt que construites, en chantier perpétuel, populeuses et tuantes et acides, qui comptaient en districts — non il ne pouvait s’y faire, décidément il retardait. Il y était si bien dans son XXème, c’était un petit jardin, peut-être aurait-il dû s’offrir une de ces montres de grand-père — 50 balles, au même prix un kilo de cèpes, c’est Belleville, de l’or pas cher ou pas clair. Ou pas vrai, on s’en cogne, pourvu qu’elles soient à l’heure.

De toute façon, il en avait déjà une, pas à lui pas donnée pas prêtée pas volée, non, prélevée simplement au fin poignet d’une morte, pour l’amour d’elle, en souvenir solaire. Il s’engueula. Comme s’il avait besoin de ça pour se rappeler d’elle, pour se souvenir qu’il l’aimait. L’avait aimée aurait été plus correct ? se demanda-t-il. Plus-que-correct indiquaient les grammaires. Mais le présent désormais, le réel à jamais, la vérité, c’était l’imparfait.

Rue de la Fontaine au Roi, ainsi nommée en souvenir des conduites d’eau du XVIIème (c’était écrit sur les plaques), arrondissement monarchique, mais attendez pour voir mais attendez un peu la fin du XVIIIème, bande de salauds, et il la descendit avec des mots dans la tête et une boule dans la gorge, et un nœud dans le ventre, bien à l’intérieur, et une drôle de sensation tout au bout de la langue, et cela lui dura jusqu’à ce qu’il découvre le calicot du café à l’angle de la rue saint Maur.
Café Les Fontaines, rue de la Fontaine. Au Roi, criera-t-on pour trinquer.

Il y avait deux filles en sandales en terrasse, en sandales et en conversation et en terrasse, il faut être précis sinon ça sert à quoi la littérature, deux filles à la même table avec chacune un pied déchaussé aux ongles peints, deux cendrillons sans cendrier, jarrets serrés et courbes longues, l’une portant des boxers l’autre en jupe légère ce qui fait qu’il ne vit tout d’abord que leurs jambes et puis leurs hauts déliés et quatre bras salés qu’il aurait aimé remonter jusqu’aux embouchures, quatre bras dorés à délivrer des corsages et des étreintes — quatre : c’était normal, le compte y est. Et puis à la fin il regarda leurs visages, l’un était nocturne et l’autre était l’aurore, l’un venait de l’est (avait-il fui les mégapoles ?) et l’autre de l’extrême nord, ou pas loin va savoir sans boussole, en tout cas c’était un visage magnétique et l’autre, made in japan, et ce qui lui plut surtout c’est qu’il n’y connaissait rien à leurs rivages, à leurs visages —pardon —, ni des yeux ni du nez, ni des lèvres ni ce qu’il y a derrière, et il voulut s’asseoir à côté d’elles mais la place à gauche était prise, un turc avec un journal turc mais pas une tête de turc, et la place à droite impensable, imprenable, le nez contre la vitre, et le dos il aurait dû leur tourner. Il fallait plus que ça pour le décourager : pour le décourager encore aurait-il fallu qu’il ait du courage, c’est assez rare et exact pour être signalé, c’est plutôt démodé, alors il rentra dans le café. Même si ce n’avaient été les filles, il l’aurait aimé, ce café. Et alors, n’avait-il pas décidé de s’y désaltérer sitôt le calicot, sitôt l’enseigne : Les Fontaines, rue de la Fontaine, qui aurait su résister ?

C’était un café fête foraine, sono variété rock disco funk en boucle, sol de lino électrique et tomettes et mosaïque, murs orange crade à linteaux bleu pétrole, ou l’inverse, ça dépendait où l’on regarde, et ce haut mur de jeux et de jukes dans l’autre coin, son téléphone bourré de pièces accroché à un angle, et le ventilo emballé qui fait valser les lustres. Qui fait de l’air aussi. Qui fait du bien en fait. Les tables y étaient rondes, girondes et toutes les mêmes, décorées d’une arène au pastel je pense, heureusement dans l’arène ne se voit qu’un toro à belle tête. Elles ont d'extraordinaires pieds de fonte, probablement IKB. La patronne est rousse et maquillée, ample et volubile, elle connaît bien son troupeau, elle a dû faire l’Irma dans une vie antérieure (je vois dans le passé, au poil !), et de dons avérés en édredon partagé parvenir à gagner de quoi se payer son troquet.

  • Super bien écrit! Merci amaeta et merci jones pour le partage!

    · Ago over 13 years ·
    Bambou orig

    ko0

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