Phare encapsulé

Scythe Crow

La soirée bourdonnait d'éclats de rire et de verre. 
Les liquides débordaient légèrement, quelques marques de maladresse sur le sol jusqu'ici impeccable. Cela importait peu, personne ne se souciait de l'entretien, surtout pas maintenant.
Un son lent accompagnait la marche mondaine, une berceuse de privilèges interprétée par un essaim aux joues grasses, au physique sans grâce.
Invité des andouillards, tiré au sort au sein des m'aigres pour satisfaire l'orgueil des Bonhommes à me voir contempler le haut du panier garni. 
Et déjà je sentais mon visage se boursoufler, atteindre cet état de grâsse absolu.


Pour permettre à un sans relief une certaine démesure, il me fallait faire preuve d'une chose inutile et méprisée par le consang su et approuvé : l’imagination. 
Malheureusement, bien que n'ayant aucune haine pour ce concept, il ne daignait pas répondre. 
Je l'implorais de se montrer sous un bon jour. Après tout, il n'avait guère plus l'occasion de dévoiler tout son talent. 
L'invoquer ne permettait que la naissance d'un rire nerveux, hors ce n'était ni un rendez-vous ni une tentative pathétique d'une connaissance de prouver son sens de l'humour.


L'évidence sonnait à mes oreilles. Je n'étais pas doué pour ça, ni pour grand chose d'autre à vrai dire. 
Néanmoins, il me restait un moyen de m'intégrer. 
Je n'aimais pas ça car cela induisait de compter sur autre que moi. 
Malgré mes lacunes en mondanité, la haute personnalité ne m'était pas étrangère. L'invité se devait être un spirituel, qu'importe sa hauteur ou sa bassesse. 
Pour atteindre ce but, , je n'avais nul besoin d'être original. Ni même d'être sincère.


Mes jambes me portèrent à distance de l'essaim, bruyant et impérieux. Sur mon poignet comme celui de mes semblables, se trouvait un dispositif aux multiples fonctions. 
Personne n'avait pensé à lui donner un nom, alors je nommais le mien affectueusement " HAL ". Doté d'une intelligence artificielle plus convaincante que l'intelligence superficielle de notre espèce, il n'en restait pas moins une machine sans états d'âme. 
Il ne se préoccupait de moi qu'à condition que je l'entretienne et lui fournisse des liquidités de temps à autre. 
Pourquoi faire ? Posez donc la question à l'essaim. Vous obtiendrez la même réponse, logique de l'engraissement. 


Je posai mon doigt sur lui, et commençai à le chatouiller. 


- Hehe... Oh, c'est toi...     La diode rouge sur le capteur était l'équivalent d'un oeil. Laisse moi deviner. Tu as besoin de Hal, ton deus ex machina portatif n'est-ce pas ? 


- Qu'est-ce qu'un Deus ex machina ? Lui demandai-je, sans comprendre.


- Qu'importe, trop fastidieux à expliquer.
Et surtout je n'en n'ai aucune envie, me répondit-il avec une pointe de lassitude. 
Il était toujours ainsi,  telle une entité suffisante et paternaliste. Irritant, mais j’ai pu m’en accommoder avec le temps. 

- Je suis invité par le haut du panier ! Je ne veux pas me couvrir de ridicule et j'ai donc besoin de briller en société, pour quelques instants au moins lui expliquai-je confusément. 


Son rouge devint carmin, ce qui signifiait une légère réflexion. Il ne fallait jamais lui dire qu'il était long à l'analyse, il n'hésiterait pas à vous envoyer une décharge en guise de réponse.

Il finit par reprendre sa teinte habituelle et prit la parole :
- Tu es vraiment stupide de ne pas y avoir pensé tout seul. Mais je t'ai en pitié, alors je vais te dire quoi faire. Il te faut des capsules de court-sur-patte. 


Sa pique m'agaça mais je ne pouvais qu'être reconnaissant de sa pensée fulgurante. C'est vrai que j'aurais dû y penser par moi-même !
 
Avaler une de ces capsules permettait d'avoir en mémoire pour un temps limité nombre de citations, de dictons, de malices plus ou moins célèbres, plus ou moins bonnes mais toujours courtes. En abuser avait pour conséquence de les mélanger, et vous aviez tôt fait de raconter des bourdes, sornettes ou fumisteries. Valait mieux dégager avant de prononcer les dernières, si vous ne vouliez pas passer pour un fumier ! 

- Tu peux donc m'en fournir une ? Voyant qu'il ne répondait pas, je rajoutai, s'il te plaît Hal ? 


Son oeil se métamorphosa en écran qui afficha un rictus moqueur. 
- Parce que tu crois que c'est gratuit ? Tu dois payer, comme d'habitude. Une capsule de court-sur-patte, c'est pas donné. Je doute que tes sous de sous homme te permette un tel achat. 


J'étais dans une impasse, devant faire preuve de diplomatie, je lui répondis, d'une voix implorante :
- Fais-moi crédit ! Ton compte est déjà plein. De plus tu es une machine, je ne comprends toujours pas ce que tu peux faire avec des sous-sous ( on nommait ainsi la monnaie des petits ). 


Un grésillement se fit entendre. C'était son soupir. 
- Je les convertis en donnée. Pour un système, les emmagasiner est important. Cela me fortifie. Je ne t'en dirais pas plus, tu ne peux pas saisir. 
Un crédit. Pourquoi pas, tu seras bien obligé de me rembourser. Sinon, la prochaine fois, tu te démerdes ! 
Je souris, soulagé. Il était un peu rustre, c'est tout. 

Je me dirigeai vers l'un des nombreux distributeurs de " bonbon-miracle " dispersés dans la ruche. 
J'en choisis un au hasard. Une sphère remplie de globes colorés et minuscules aux saveurs uniques, à l'effet tonique. 
J'eu tôt fait de sélectionner un échantillon de court-sur-patte, en plaçant mon poignet à dispositif sous le scanner. Payement effectué, Hal ne m'avait pas trompé.
Je pris une profonde inspiration. Prendre une de ces douceurs pouvait être un peu éprouvant, l'effet était immédiat, on le sentait comme un choc sourd dans l'estomac. 
Une série de mots apparue tout à coup dans mon esprit, des pensées évidentes. De chaîne en chaîne, les mots formèrent des phrases nouvelles,  qui m'étaient jusqu'alors inconnues. 
Je repartis en direction de l'essaim. Les rayures ne m'allaient pas si mal, finalement. 
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