Piano Man

blanzat

Extrait de mon nouveau recueil, paru cette semaine, à lire en écoutant Billy Joel...

Je suis né en 1973, entre les notes d'un piano bar, et j'ai continué de flotter autour des gens enfumés. Je suis né de l'autre côté de la mer, plus proche de l'autre même, en exil, je suis le souvenir, la ville rêvée, abandonnée. Je suis né loin du familier, les semelles usées, dans un bar enfumé, et j'ai continué de flotter dans le cœur des gens en volutes mêlées. Je suis né consommé, regretté, remis à plus tard pour une saveur retrouvée, rêvée, oubliée mais désirée. Je suis né là où tout commence et a déjà commencé, entre les visages inconnus de ceux qui portent sur eux l'expérience, le tout vu, le tout aimé, le tout rejeté. Je suis né dans la suspension, entre deux temps bien marqués, dans l'oubli, l'infini, l'infime silence, la résonance qui appelle la suivante. Je suis né dans une montée et descente de clavier, je suis apparu en petites touches, toutes seules, sur fond de silence, pas un bruit de chaise ou de glaçons dans un verre de scotch.

Puis la voix juvénile mais déjà forte, chaque mot pesé, pensé, ancré sur l'instrument qui se suffit à lui-même, avant le sax, avant la batterie, avant le quatuor à cordes qui fait monter plus haut que les gratte-ciel.

Je suis né dans une tonalité et une voix qui monte, je suis né à New York sans y être et n'y être jamais allé. Je suis né dans un état d'esprit.


Et j'ai flotté, j'ai entendu derrière moi le reflet de mes mille répétitions. Je suis né dans un éclat, une étincelle, et ont suivi les mille répétitions de mes effets.

Je les ai laissées derrière moi, mes réflexions, et j'ai empli l'air de ma résonance. Elles ont raisonné, j'ai résonné, elles se sont figées sur du vinyle, j'ai embrassé l'air et traversé la mer. Pas celle-là, l'autre. J'ai habité ceux qui m'ont oublié, parti en fumée, pendant plusieurs années.

Puis je me suis posé dans une autre ville.

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