Point de vue I.

Maureen G

Elle enfile son pantalon, un tee-shirt, une veste en jeans et met ses chaussures. Elle se coiffe rapidement, étale du rouge à lèvres sur ses lèvres et dépose derrière ses oreilles quelques gouttes de parfum.

Elle attrape son sac à mains, y fourre son téléphone et une bouteille d'eau; puis elle quitte les lieux et referme la porte derrière elle. 

Elle croise le voisin du dessus dans l'escalier, un quarantenaire un brin lassé, aux cheveux teintés de gris. Il lève les yeux vers elle, la salue d'un "bonjour" poli et poursuit son chemin.

Elle est maintenant dans la rue, elle croise différentes personnes. Hommes, femmes, transgenres, enfants, vieux, intemporel.le.s. 

Elle marche, elle tapote sur son téléphone; elle observe les vitrines. Elle s'arrête devant une parfumerie, elle aimerait un nouveau parfum pour son anniversaire.  

Elle continue son chemin, elle arrive au supermarché dans lequel elle travaille pour gagner de quoi payer son loyer. Elle rentre, dit bonjour à ses collègues. Elle croise Bastien, l'un d'entre eux/elles.

"- Salut Tina, ça va?

- ça va et toi? répond-t-elle d'une voix monotone

- Oui ça va. T'as l'air fatiguée? T'es sortie hier?

- Non...souffle Tina

- Hmmm...T'es allée en ville avec ta pote Karen? Vu tes cernes, t'as pas du beaucoup dormir, hein...On sait comment vous êtes toutes les deux...

- Nan Bastien, je suis restée chez moi...

- Ouais...

- Bon tu me laisses là...finit-elle par lâcher, agacée

Le jeune homme retourne ranger des boîtes de cassoulet dans les rayons tout en fixant Tina qui part se changer.

Elle revient, elle porte une blouse verte informe, elle s'en fout. Elle s'installe à la caisse et attend les client.e.s.

Un groupe d'adolescents entre bruyamment dans le magasin. Ils rient, se bousculent et se ruent au rayon gâteaux et boissons. Le rayon qui donne juste sur la caisse de Tina. Elle range, regarde l'heure. Le temps passe si lentement. Elle entend alors les trois adolescents chuchoter, ils jettent des regards vers elle. 

L'un d'eux, moins discret, dit aux autres:

- "Elle est bonne la caissière là, vas-y on va à sa caisse pour payer.

Les autres se retournent avec une discrétion à peine feinte, ils hochent la tête en signe d'approbation sous le regard de Tina qui saisit tout ce qui se passe. 

- Grave, affirme un autre, mais la vieille blouse dégueu ça gâche tout. On voit même pas ce qui se cache dessous..."

Tina soupire. Ils passent à sa caisse, celui qui paye a les pommettes rougies par la gêne, les autres ne se cachent pas vraiment pour essayer de saisir du regard un bout de décolleté. Puis, ils s'en vont.

Midi et demi. Elle prend sa pause, part se changer et fuit le supermarché et son ambiance morose pour aller manger un sandwich en ville. Bastien la retient avant même qu'elle n'ait pu mettre un pied dehors.

"- Hé Tina, tu manges pas avec nous?

La jeune femme fait non de la tête.

- Dommage...Faudrait qu'on essaie de faire un repas entre collègues à l'extérieur une fois. Ou bien aller boire un verre...

- T'as envie de prendre ta pause avec la chef et son adjoint, toi? ironise Tina

- Nan...mais tous les deux, ça te dit pas?"

Tina s'en va, elle fait mine de n'avoir rien entendu. Depuis un an, c'est la même histoire, elle commence à s'en irriter.

Elle boit un café assise à une table en terrasse; elle lit un livre et est plongée dans le récit passionnant d'une femme au parcours incroyable. Elle admire cette femme. Tina aimerait avoir l'audace de partir en montagne et suivre un. berger.e ou travailler dans une bergerie. Mais elle a encore des craintes. Ses parents n'étant pas rassurée de la voir partir seule, son ex copain n'était pas du genre à vouloir vivre ce type d'expériences. Elle a mis ça de côté mais cela lui revient quand elle entend des histoires de gens qui se sont réalisés.

Elle pose son livre et sort une cigarette de son paquet, elle l'allume et tire une bouffée. Un homme s'approche d'elle et lui demande un briquet. 

- "Habituellement, c'est plutôt l'homme qui allume la femme?"

Et il lui fait un clin d'oeil en riant doucement. Tina ne trouve pas ça drôle et elle ne répond rien, récupère son briquet et lance un merci poli. 

- Bhen faut pas faire la gueule, mademoiselle...Vous lisez quoi? Ha...bhen tiens, ça m'étonne pas, une féministe. Pour faire la gueule et râler...

Tina le fixe, elle répond sèchement:

- Au revoir, monsieur et bonne journée."

L'homme s'en va en grognant des "mal baisées de féministes..." Tina secoue la tête et n'arrive plus à lire son livre sereinement, l'homme l'a énervée. A la table d'à côté, un groupe de jeunes a suivi la scène.

- "Y'en a qui peuvent vraiment être cons! Laisse tomber..."

Tina leur sourit et apprécie leur remarque mais elle a envie de leur crier que "Non il ne faut pas laisser tomber non, qu'elle aurait du lui lancer son reste de café dans la gueule et lui dire d'aller bien se faire foutre" mais elle ne l'a pas fait et elle retourne au travail, énervée.

La journée se termine, elle est fatiguée et elle évite Bastien pour ne pas avoir à faire une partie du chemin en sa compagnie. Elle lui a déjà dit qu'elle ne voulait pas le voir en dehors du travail, qu'ils n'étaient et ne seraient que des collègues. Mais il n'a pas l'air d'entendre.

Elle emprunte le même parcours que ce matin; il est quatorze heures. Elle file chez elle, elle a hâte de se vautrer dans son lit et de regarder des vidéos débiles en mangeant du fromage. 

Dans le couloir de l'immeuble, elle croise le concierge qui lui dit bonjour avec un grand sourire. Il est gentil, c'est un homme bienveillant. Mais il a une fâcheuse tendance à ça:

- "Bonjour Mademoiselle, comment allez-vous? Pas trop dur le travail?

- ça va Monsieur Henri, répond gentiment Tina

- Vous devriez vous trouver un petit-copain...

- Ou une petite-copine, grommelle Tina entre ses dents

- ...et vous n'auriez pas à autant vous saigner pour votre logement et puis vos cours...

- Oui, Monsieur Henri..." sourit-elle car il ressemble à un papi gentil aux remarques aussi datées que lui

Enfin, elle est chez elle. Tranquille. On va lui foutre la paix, elle va pouvoir se mettre en shorty et enfiler son vieux tee-shirt informe. Elle savoure ce moment durant lequel elle est seule, tranquille et c'est tellement appréciable.


Le soir, elle sort avec son amie Karen au cinéma. Elles aiment particulièrement le petit cinéma d'art et d'essai de leur quartier, le guichetier est mignon et son amie l'aime bien. Il est timide et n'ose rien dire tant il est sans voix devant le regard puissant de la jeune femme. Tina, ça la fait sourire. Un jour, ces deux-là iront au cinéma ensemble.

Le film était vraiment bien, elles sont ravies de leur choix. En sortant, elles ne s'arrêtent plus d'en parler, elles sont encore prises dans l'histoire.

- "Hey les filles!" s'écrie un individu

Elles se retournent machinalement. Trois mecs, devant un bar, cigarettes à la bouche, les interpelle.

- "Oui? fait Karen 

- Vous faites quoi là?"

Karen est une fille qui ne se laisse pas impressionner, elle ne supporte pas les remarques déplacées, elle reste polie tant qu'elle peut mais elle devient vite piquante voire agressive si on l'énerve vraiment.

- "On rentre chez nous. réplique-t-elle fermement mais cordialement

- Et venir boire un verre avec nous, ça serait pas plus sympa?

- Non. lance-t-elle d'un ton affirmé

- ...Ouais d'accord....grogne un des jeunes hommes

- Laisse tomber Tom, c'est des frigides..."

A ce propos, Karen se fige et ne peut s'empêcher de se retourner. Tina, qui n'a pas envie que ça dégénère tente de la calmer même si au fond d'elle, elle a aussi très envie que Karen les envoie chier comme elle sait le faire.

- "Pardon? crache Karen, tu as un message à nous faire passer?

- C'est bon, meuf, fais pas ta fausse véner là...

- Ma "fausse véner"? Je crois que tu viens de gentiment nous provoquer non? 

- Et toi, tu pouvais pas répondre sans faire ta connasse?

- Je te demande pardon? Vous dire poliment qu'on a pas envie de passer la soirée avec vous parce qu'on a autre chose à foutre c'est être une connasse? Mais tu vas te détendre pauvre merde! 

- Mais ta gueule sérieux...

- Non, je fermerais ma gueule quand j'aurais fini de t'envoyer chier!"

Tina s'approcha de Karen et lui attrape le bras, elle préfère partir.

- "Ecoute ta copine, là, elle a compris: casse toi, pauvre meuf."

A ses mots, Karen empoigne le verre de bière tiède qui traîne sur une table et lui lance en plein visage.

- "Le jour où tu sauras ce qu'est une meuf frigide, il faudrait déjà que tu saches ce que c'est que de faire l'amour. Baiser des actrices pornos à travers un écran ça compte pas. Et quand une fille veut pas te parler, elle a ses raisons: elle aime pas ta gueule, t'as l'air con, tu es potentiellement con ou tout simplement elle est avec une copine et elle a pas besoin de trois débiles pour passer une bonne soirée."

Les deux filles s'en vont, Karen est en colère. Tina tente de la raisonner, Karen s'emporte encore plus.

- "Mais non putain Tina, faut pas se laisser faire bordel! J'en ai marre de passer pour une hystéro quand je me défends dans la rue parce qu'on nous dit frigide! Qu'on utilise ce terme comme une insulte!"


Tina boit une tisane en parcourant facebook, les yeux dans le vague. Ce soir, ce qui s'est passé... Elle n'a pas aimé sa réaction passive. Elle a toujours cette réaction, en toute situation mais c'est Karen qui a raison. Heureusement qu'elle était là pour les défendre. 

Un soir, en boîte, Karen l'avait même engueulée. Tina dansait, elle était saoule, elle était avec des ami.e.s. Un garçon la bouscula, elle râla parce que ça l'avait agacé d'être bousculée. Le garçon se retourna, s'excusa vaguement et sourit. Un ami lui glissa à l'oreille "il est pas mal...". Tina se ravisa, le garçon revint vers elle, lui prit la main et l'amena à sa table. Elle s'en était amusé, il était charmant. Il colla alors ses lèvres contre les siennes sans demander l'avis de Tina. Elle se débattit, mais la force du jeune homme l'empêcha de se défaire de l'étreinte. Il la lâcha, elle lui mit une faible baffe et se leva, mécontente. Il en profita pour soulever la jupe de la jeune femme au moment où elle s'en allait, révoltée. Mais elle ne fit rien de plus. Quand Karen sut ça, elle engueula son amie pour ne pas avoir renverser le seau de glaçons sur la tête du type pour lui calmer ses ardeurs. Elle eut le droit à une leçon de féminisme de Karen qui finit par se radoucir en lui expliquant qu'elle était en colère contre ce type, contre ces actes. Que ce n'était pas de sa faute à elle.

Tina se remémore cette scène en buvant sa tasse de tisane, elle est en colère contre elle-même. Elle envoie un texto à Karen et lui demande si elle peut se joindre au prochain groupe de paroles qu'elle et d'autres féministes femmes ont monté. Karen s'en réjouit. 

Tina se couche, l'esprit quelque peu agité. Mais décidée à ne plus vivre ces situations pesantes. Elle ferme ses yeux et s'endort.


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