Possession

rena-circa-le-blanc

Atelier écriture du 03 mai 2016 - écrire une histoire à partir d'une idée au hasard (cf site de la poule de cristal) Plusieurs idées ont été posées, j'ai choisi le cadavre envouté.

Jour 1.

Je me suis dis que c'était une bonne idée d'écrire ma vie à partir de maintenant puisque d'avant j'ai aucun souvenir. Ma vie… ou quelque chose qui devrait s'en rapprocher. Ce soir, je me suis réveillé. Pour la première fois depuis… un certain temps. Un soir froid de décembre, y paraît. Je sais pas, j'ai pas la sensation de chaud ou de froid. J'étais entouré d'un tissu délabré, dans une espèce de caisse en bois qu'avait pas bonne mine. J'ai pas compris de suite ce qui m'arrivait. Et elle était là, à me regarder avec ses grands yeux, son sourire tout joyeux, tout innocent… Elle m'a tendu la main et m'a aidé à sortir de ma boite qui a fini en poussière. Et elle m'a amené dans un grand domaine, elle dit que c'est chez elle.
Là elle m'a dit qui je suis. Sur ma tombe il est écrit que je m'appelle Jones Winston, que je suis né en 1841. Et que je suis mort en 1864. Je veux bien la croire. La seule chose dont je me souvienne, c'est avoir eu mal au cœur, et avoir fermé les yeux. Comment, pourquoi, pas la moindre idée. Avant ça, trou noir. Après ça, tout pareil. Et je suis presque en « parfait état » comme elle dit. J'ai juste un gros trou à la poitrine, du genre de ceux où on peut voir au travers... Et puis j'ai ces habits gris bizarres, je les porte encore. Elle les a rapiécés et veut pas que je les change, elle dit que ça fait mon charme. Ça va avec ma mine de cadavre qu'elle dit. Honnêtement je peux que la croire, parce que je m'en souviens plus, et je me reconnais pas quand je vois cette drôle de face dans la glace.
Et puis elle m'a dit qu'elle m'avait réveillé parce qu'elle avait besoin de mes services. J'ai demandé de quoi, et elle m'a dit que je devais être son garde du corps. Je ne crois pas avoir le choix, de toute façon. Elle dit que depuis dix ans, c'est la guerre partout, alors je devrais me sentir comme chez moi...

Jour 2.

Je pensais qu'avec la nuit, des souvenirs de ma vie d'avant allaient ressurgir, mais après avoir scruté sans relâche du soir au matin à travers la fenêtre de son château, j'ai vu le jour se lever sans apporter de réponses à mes questions. Alors j'ai décidé d'être qui on avait voulu que je sois.
Elle m'a enfin dit qui elle est. Elle s'appelle Janis Blackwood, elle a douze ans, et c'est l'héritière d'une grande lignée d'envoûteurs. Apparemment on en veut à sa vie, et comme elle n'a plus de famille, elle a choisi une tombe au hasard dans le cimetière où je reposais, et m'a réveillé. Elle s'est dit qu'un confédéré était plus facile à apprivoiser qu'un yankee, parce que les yankee ne sont pas agréables à diriger. Je ne sais pas si je dois lui en être reconnaissant ou la haïr pour ça. Elle me laisse libre de mes mouvements, ne m'impose rien, me dit juste de rester près d'elle pour veiller sur sa vie, alors je pense que c'est plutôt une chance. D'autant que je n'ai plus rien d'autre à faire, je ne sais pas quel est le passe-temps d'un mort, encore moins celui d'un mort qui se trouve être en vie.
Elle me fait à manger même si je n'ai pas faim, elle me couvre même si je n'ai pas froid, elle me demande de fermer les yeux de temps en temps, pour faire comme si je dormais, et de me forcer à souffler pour faire comme si je respirais. Elle dit que ça me rend plus vivant.

Jour 3.

Cette nuit, je crois avoir eu un léger souvenir de ce qui m'est arrivé. Je connais que la fin. Je suis mort, au milieu d'un champ de bataille, à cause d'une balle tirée en plein coeur. Je suis mort en défendant une cause que je pensais juste. Je suis mort dans la boue et assoiffé. Ca pourrait sembler bizarre mais je crois me souvenir que l'une de mes dernières pensées a été quelque chose comme « ah, si je pouvais me rincer le gosier avec une bonne gnole pour faire passer ce mal de chien.. »
Mais ce qui me frappe le plus, c'est que je suis mort seul. Il n'y avait personne autour de moi, personne pour me parler. Juste des coups de fusil et des tirs de canon. Et d'autres gars comme moi qui criaient et qui mouraient.
Cette gamine, je ne pense pas qu'elle recherche un garde du corps. Je ne suis plus qu'un morceau de viande, une maigre barrière contre les dangers dont elle m'a parlé, je me demande à quoi je lui serais utile si je devais la défendre. Ce dont elle avait besoin, c'est surtout une présence. Quelque chose, quelqu'un qui lui tienne compagnie. Qui lui prouve qu'elle n'est pas seule. Je ne suis pas son garde du corps. Je suis son garde du cœur. Et si c'est là ma mission, je l'accepte, jusqu'à ce que le sort d'envoûtement qu'elle a jeté sur moi s'éteigne avec elle. Et que je retourne à mon repos éternel.
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