Premières sardines

Francisco Varga

Les rencontres se font souvent autour d'un plat.. qui en révèle autant que les mots échangés...

Comment peux-tu être à la fois un homme aussi raffiné et manquer à ce point de classe quand tu te tapes des sardines ?

– Je ne sais pas, pour moi, prendre un couteau une fourchette c'est comme leur manquer de respect, ne pas leur faire assez honneur. Le plaisir n'est pas uniquement dans la bouche, mais aussi dans le coup de dent. J'aime sentir la chair exploser et rendre son suc au palais; Miam. lui répondit Jean-Marc en riant et en saisissant une nouvelle victime entres ses doigts.

– Je vois répondit Mariane, amusée, les yeux brillants, et comment fais-tu quand tu avec des clients ?


– Les sardines et les fruits de mer ont toujours été pour moi une expérience intime, un moment de communion et d'extase que je ne sais partager avec personne d'autre que ceux qui me sont proches ou qui ont le privilège de me voir dans cet étant.

– Tu m'en voies flattée, tu me permettras de me servir de mes couverts, si tu n'y vois pas d'inconvénient.

– C'est comme tu veux, je ne saurais t'imposer le plaisir que tu entends prendre.

– Merci, trop aimable à toi répondit-elle d'un ton teinté d'ironie.

C'était une des premières très belles journées de printemps, où le soleil de midi diffusait sa chaude lumière d'une caresse insistante. Le ciel, pour la première fois de l'année s'était dévêtu de son dernier nuage. Les membres encore engourdis par ce long hiver qui avait semblé si solide, que la neige était encore tombée mi-avril, nous goûtions aux premières senteurs franches du jardin qui renaissait, s'ébrouant de sa torpeur.

J'avais dressé la table au-dehors, juste sous l'ombre du jeune cerisier dont les fleurs déjà disparues n'avaient pas encore donné le premier fruit.

Tôt, le matin, j'avais été ramasser un peu de bois mort dans la forêt toute proche pour alimenter le fait d'un barbecue qui rendait une abondante fumée blanche, et exhalait une agréable senteur rustique, flatteuse pour mes narines de campagnard de banlieues.

Les sardines que j'avais laissé mariner dans l'huiled'olive citronnée avaient un goût de première fois.

Je ne connaissais Marianne qu'au travers de nos longs échanges téléphoniques de la nuit. Nous nous étions rencontrés d'un simple clic, sur la fiche d'un site de rencontre qui n'était rien d'autre qu'un supermarché du sexe, une foire aux mensonges et le rendez-vous des frustrations de chacun. Sa fiche, était sans photo, je ne savais pas à quoi ressemblait son visage. Son message d'accueil était d'une négligente banalité – « à découvrir ». Mais peut importait, Internet est avant tout le royaume des hommes qui se battent pour attirer l'attention des quelques femmes disponibles qui se bercent encore de quelques illusions.

Elle se plaisait à déclarer qu'elle les avait toutes laissées se dissoudre dans l'infinie lâcheté des hommes qu'elle avait croisés. Bien souvent elle avait envisagé se retirer, chaque fois qu'elle se retrouvait confrontée aux mensonges de celui qui quelques heures plus tôt s'était composé une existence à la mesure du nécessaire pour lui donner envie d'y croire un peu. Les mots avaient fini par tous se ressembler, les gestes aussi, les regards de circonstances ne lui inspirant désormais que du mépris. Face au miroir de sa fiche, elle ne se reconnaissait plus. Savait elle au juste, ce qu'elle désirait, et ce vers quoi elle souhaitait aller ? Retirant chaque phrase de sa description, effaçant ses goûts, ses passions, ses désirs,que personne, selon elle ne lisait jamais, elle s'était résolue à ôter sa photo se présentant dépouillée de tout artifice. une simple fiche d'identité, sans image, sans histoire, sans rien.

Jean-Marc l'avait abordée simplement, lui proposant juste d'assumer son invitation ; « à découvrir ».Il lui avait avoué son peu de goût pour les dialogues par clavier interposé, et surtout son inaptitude maladive à synchroniser ses dix doigts.

C'était un des rares hommes qui n'avaient pas tenté de lui soutirer quelques informations sur ses goûts sexuels, ses pratiques autorisées ou taboues ainsi que ses mensurations. Chaque fois, ces séances lui renvoyaient d'elle une image de viande ensachée à consommer avant expiration de sa date de péremption. Elle n'avait pu s'empêcher de s'enquérir du statut sentimental de Jean-Marc, qui aussi simplement lui avait répondu que le jour où elle accepterait de se rendre chez lui elle s'en rendrait bien compte de ses propres yeux.

Sans être encore attirée, leur court échange par sa subtile franchise avait éveillé sa curiosité et lui avait donné l' envie de poursuivre dans le monde réel.

Une sonnerie de téléphone – il ne décroche pas immédiatement. Puis une voix douce et joyeuse, colorée d'un léger accent parfumé qu'elle ne parvient pas à identifier.

– Bonjour Marianne, c'est gentil à vous de m'appeler.

– Si je vous ai demandé votre numéro, ce n'était pas pour en faire une grille de loto dit-elle d'un ton joueur.

– Vous pouvez me dire « tu ». Vous ne trouvez pas ridicule qu'on se donne du-vous comme si nous étions à l'hôpital ?

– Nous ne connaissons qu'à peine, je ne vous ai jamais vu et je ne tutoie pas les inconnus

– comme tu voudras Marianne, dans ce cas c'est moi qui serais le docteur et toi, la patiente.

Troublée, elle marqua un temps de silence.

– Comment savais-tu que je travaillais dans un hôpital ?

– Je n'en savais rien ça m'est venu comme ça… Mais si tu m'appelles à une heure si tardive, tu as peut-être envie d'autre chose qu'on se raconte ma journée de boulot.

Marianne rit doucement, ne sachant que trop penser de cette remarque. Si ce gars s'imaginait, se dit-elle que je vais lui servir le grand jeu du téléphone rose au bout de cinq minutes, il peut se fourrer le doigt dans l'œil jusqu'au trognon.

– Non bien sûr, répondit-elle hésitante et vous faites quoi au juste dans la vie ?

– Je veux bien en parler une fois, mais c'est tout et tu me promets qu'on ne revient pas sur le sujet.

– Pourquoi ? C'est honteux ? Tu es flic ? Huissier ? Banquiers ou assureurs ?

– Si je te dis que je suis agent de sécurité chargé du recouvrement dans une banque qui vend aussi des assurances… Tu raccroches ?

– ouaa… Tout ça dans une seule personne ? Tu es une sorte d'homme-orchestre quoi…Jean-marc l'homme orchestre répéta t elle d'un ton tendre et moqueur.

– Tu n'es pas obligée de croire tout ce que je te raconte. Et mon petit doigt me dit que tu as l'habitude d'entendre plutôt du baratin…

– Ce n'est pas faux, mais tu ne m'as encore rien dit de ce que tu faisais dans la vie.

– Ce que je fais dans la vie ; vaste question que tu me poses.

– Elle te gêne ?

– Non ; qu'est-ce que je fais dans la vie ? Je suis un père, un peu musicien, un peu peintre, cuisinier, lecteur de polars, parfois amoureux, d'autres fois simplement de passage… Je continue ?

– Tu aimes surtout jouer avec les mots à ce que j'entends.

– Je vois ; pour toi, la vie c'est ton travail. Moi, je conçois les choses différemment.

– Tu es tout le temps comme ça ?

– Je ne sais pas ; tu attends quelque chose de précis ?

– Bon de toute façon si tu ne veux pas me dire je m'en fiche et ça commence à me fatiguer.

– La séduction est une chose sérieuse pour toi ?

– Bien sûr, comme pour toutes les femmes ; et là je n'ai vraiment pas l'impression que tu fais le moindre effort.

– Je n'aime pas le baratin ; j'en ai peut-être trop usé par le passé. Mais, je fais un boulot ordinaire qui ne fait rêver personne, surtout pas moi. Je suis business analyste dans un fonds d'investissement.

– Tu fais quoi ? C'est la première fois que j'entends parler de ce job.

– Je lis, j'analyse des business plan, je fais des rapports et je recommence. Je suis payé pour démonter en deux heures ce que les autres ont mis des mois à imaginer et à élaborer. Je t'avais prévenu, rien d'excitant, mais c'est mon boulot, pas ma vie.

– Ça l'a été un jour ?

– Je me suis soigné… Trop tard, après mon divorce.

– Et tu es seul depuis combien de temps ?

– Ça dépend des fois.

– Je vois.

– Tu vois quoi exactement ?

– Tu es là pour faire ton marché c'est ça ?

– Si ça te déculpabilise de le penser, n'hésite pas.

– Je ne me sens pas coupable ; et coupable de quoi ?

– Parler de tout et de rien la nuit, au téléphone à un homme que tu ne connaissais pas il y a moins d'une heure.

– Et alors ?

– Je fais la même chose que toi en ce moment.

– Que cherches-tu sur le net ?

– une histoire ; une rencontre ; sûrement la même chose que toi.

– Ça, ça m'étonnerait.

– Les hommes cherchent le sexe, quand les femmes aspirent à du sérieux et de l'engagement ? C'est pas nouveau, j'ai déjà entendu.

– Je parle d'expérience.

– Je n'en doute pas, et tu as dû en voir de toutes les couleurs ici.

– Tu ne peux pas imaginer. Entre les hommes mariés, les menteurs pathologiques, les faux profils, les malades. Et je te dis pas, tous ceux qui te balancent des saloperies et des insulte ou qui au bout de cinq minutes te demandent le catalogue de tes positions préférées, de tes pratiques et qui te prennent pour une prostituée, et encore… Au moins, une pute, tu la paies, mais pour eux, si tu es sur le net, c'est juste parce que tu es un bout de viande ; un vide couille… À, j'oubliais, tous ces cinglés qui t'attaquent avec une déclaration d'amour éternel, alors qu'ils ne savent même pas à quoi tu ressembles, sans compter les tarés qui te réclament la collection des photos de ton dernier examen gynécologique. Jean-Marc écoutait en silence Marianne dérouler cette tirade. Elle parlait vite, sans reprendre sa respiration comme si elle avait craint d'être interrompue. Elle vomissait sa rancœur des hommes dans un discours qui transpirait la colère et l'amertume, rien ne semblait pouvoir l'interrompre.

– C'est étonnant que tu sois encore ici. Il doit te rester surement quelques illusions ; enfin, un peu d'espoir quoi.

– On ne sait jamais, mais je n'y crois plus.

– C'est dans homme ou de l'amour non tu veux être amoureuse ?

– Ça ne veut rien dire et tu dis souvent des phrases comme ça ? C'est sûrement amusant au début, mais ça doit sûrement être pénible à la longue.

– Il est tard Marianne, je te sens tendue. Je te propose que nous nous reposions et que nous reprenions cette conversation demain.

– Oui bien sûr, alors c'est toi qui m'appelles.

– Ça me sera difficile si tu ne me donnes pas ton numéro, je ne sais pas encore déchiffrer les pensées et encore moins les numéros masqués.

Il y eut quantité d'autres appels téléphoniques, certains durant une partie de la nuit ; d'autre juste le temps de se saluer et d'échanger quelques mots. Elle finit par s'habituer et prendre goût à ce rituel et les rares fois où le téléphone restait muet elle se surprenait à tourner en rond, arpentant l'espace de chez elle, du salon au balcon et retournant dans la cuisine tout en manipulant son combiné, comme si le réchauffer pouvait déclencher l'appel qu'elle ne voulait pas s'avouer  attendre.

Quelquefois, l'appel ne venait pas, mais un simple texto tombait dans sa messagerie ; une pensée, un livre à lire, une musique à écouter ou une exposition à voir. Marianne s'attachait aux attentions de cet homme dont la voix réchauffait ses nuits. Elle se calait alors en chien de fusil dans son fauteuil, son chat lové contre son ventre dans la pénombre de son salon, le caressait longuement en mêlant ses doigts dans sa fourrure soyeuse, apaisée par le ronronnement régulier du matou et la chaleur de cette voix qu'elle se prenait doucement à aimer et dont l'absence la faisait physiquement souffrir. Elle s'agaçait d'éprouver cet état de dépendance dont elle sentait le contrôle lui échapper. Ils se découvraient des goûts communs, des lieux que tous deux avaient fréquentés, quelquefois au même moment et s'étonnaient de ne s'être jusqu'à présent jamais encore croisés. À force de parole ils inventaient des expressions nouvelles détournant les mots de leur sens d'origine créant un univers secret queux seuls comprenaient. très vite, Marianne avait éprouvé le besoin de se confier à Jean-Marc qui l' écoutait patiemment, toujours attentivement, lui glissant une question ou une remarque l'interrogeant aussi sur ses propres doutes et contradictions. Elle se penchait sur son passé, ses aventures, ses belles histoires, mais aussi les plus minables, celles qui lui avaient laissé un goût putride dans la bouche, qu'elle ne parvenait pas oublier, qui lui glaçait le sang. Elle racontait son mariage qu'elle avait fui quand elle s'était rendue compte que l'homme qu'elle avait épousé était un étranger, une énigme qu'une vie entière ne suffirait pas à résoudre. Une coucherie des plus ordinaires, si ce n'est que les nuits de travail tardif se déroulaient dans un hôtel de Belleville avec des hommes, tout différents rencontrés en après-midi dans des troquets tellement sordides qu'elle n'aurait pas pu seulement oser y demander un verre d'eau au comptoir. Elle avait découvert cette face obscure de son être en le suivant une journée durant, persuadée qu'elle était, qu'il la trompait avec une assistante à minijupe ou une stagiaire aux gros seins dont il racontait les aventures, le soir, lors de leur dîner commun, en exagérant leurs attitudes provocantes. Elle avait eu un doute en sentant sur lui, un soir, cette trop fraîche odeur de savon. Elle avait eu quelques doutes parce qu'elle l'avait senti différent sans qu'il n'ait rien changé de ses mots, de ses regards de ses gestes. Elle avait eu un doute parce qu'elle-même, quelques années plus tôt n'avait pu résister à la tentation d'un corps parfait, aux muscles longs et secs, à la peau douce imberbe comme l'ont tous les Asiatiques. Elle s'était laissée aller, se plaisant à s'entendre prononcer des mots d'une enivrante obscénité. Cette fois-là, elle avait joui longuement, intensément, inondant le lit d'un orgasme qui l'avait dévastée à l'inconscience. Elle avait joui cette fois comme elle n'imaginait pas que ce puisse être possible, puis elle s'était torturée d'une culpabilité qu'un bain et une douche brûlante n'avaient pas su effacer. Elle se sentait d'autant plus coupable qu'elle aurait voulu revivre l'expérience avec cet homme dont elle ne connaissait que le prénom qu'il avait bien voulu lui donner. Elle s'était empressée d'effacer toute trace de ce contact, le rayant de la mémoire de son téléphone.

Elle avait voulu l'enfouir de ses souvenirs, mais ses fantasmes continuaient d'habiter les moments de solitude où elle s'abandonnait dans le silence de sa salle de bains . Elle appréciait être prise par son mari, enfouissant son visage dans l'oreiller, les fesses impudiquement tendues vers lui. Elle savait qu'il aimait cette position où elle se rendait à lui offerte et ouverte du fond de ses tripes. Elle aimait sentir ce membre dur et brûlant qui vrillait son ventre et investissait ses reins. Elle n'avait pas à fermer les yeux pour chaque fois réveiller l'indécence de l'immense plénitude qu'elle avait vécue avec son amant de passage, où elle s'était laissée aller où elle s'était laissée porter par une déferlante de sauvagerie qui noyait son corps quand les yeux fermés elle serrait ses cuisses l'une contre l'autre.

Chaque soir, Marianne se confiait à cet inconnu à qui elle offrait confiante et avec délectation une intimité dont les mots quand elle s'entendait les prononcer, lui réchauffer le ventre. Elle écoutait son silence attentif, sa respiration apaisante parfois ponctuée d'un sourire qu'elle devinait et qui l'encourageait à s'enfoncer toujours un peu plus profondément dans l'épaisseur de sa sincérité.

De Jean-Marc, elle ne connaissait que la petite image de présentation de son profil ; une simple photo au format d'identité aussi floue et irréelle qu'un avis de disparition dans un quotidien régional. Il lui disait que peu de femmes acceptaient de discuter avec lui et aucune de le contacter spontanément. Elle voulait bien le croire, tant l'offre mal était pléthorique et la concurrence entre eux effrénée. Alors qu'une femme n'avait qu'à apparaître pour être immédiatement assaillie, les hommes devaient se distinguer par leur originalité et leur différenciation sélective pour pouvoir espérer éveiller un début attention chez celles qu'ils convoitaient. Il lui suffisait d'ailleurs de simplement se connecter pour que lui parviennent d'innombrables messages de nouveaux candidats toujours pleins de promesses pas forcément nouvelles à ses yeux. À les lire, tous étaient journalistes, photo reporters, spécialistes de quelque chose, bien entendu célibataires, mais ) recherche d'une relation – pas prise de tête – ce qui signifie un petit coup vite fait, pas forcément bien fait, de préférence en semaine durant l'après-midi.

Elle s'était rapidement lassée de ces hommes qui se prétendaient passionnés de musique de littérature, d'expositions parisiennes, pratiquant toute sorte de sports à haute dose d'adrénaline, et qui au bout de quelques minutes de dialogue ramenaient l'essentiel de leurs centres d'intérêt au niveau de l'entrejambe. Certains attendaient le moment qu'ils jugeaient propice, mais tous se dévoilaient à peu près de la même manière pour peu qu'ils se sentent un minimum en confiance.

Jean-Marc, par sa simplicité et son humour discret lui était apparu bien différent de tous ces prédateurs de supermarché. Il lui faisait l'effet d'un homme ordinaire, sincère et précieux à la fois. Il ne semblait pas jouer le moindre rôle et se présentait avec une désarmante simplicité qui sentait bon l'autodérision et le rendait irrésistible à ses yeux ou plutôt ses oreilles.

Il aimait parler de tout. Aucun sujet ne le rebutait. Il était capable de discuter passionnément de religion de politique et l'instant d' après raconter une bonne blague qu'il ne pouvait garder pour lui, préparant longuement et avec truculence le moindre de ses effets, jusqu'à la chute dont la drôlerie la faisait d'autant rire par son absurdité que parce qu'elle l'imaginait mimant et jouant de sa voix et de son visage comme un compteur de veillée provençale, une sorte de hippie toujours prêt à dégainer sa guitare et pousser la chanson. D'une certaine manière et sous cet aspect, Jean-Marc faisait penser à son père connaissait par cœur toutes les chansons de Fugain et du big bazar, elle aimait son côté anachronique dont il était parfaitement conscient et se fichait éperdument. C'est Marianne qui la première aborda le sujet de ses préférences sexuelles évoquant son univers fantasmatique. Elle était un peu gênée que ce soit elle qui ouvre le feu. C'était aussi pour le tester également, lui imposant un nouvel obstacle qu'il ne semblait pas avoir remarqué tant il s'exprimait naturellement, avec délicatesse et sans la moindre périphrase ou sans voyeurisme déplacé.

Elle s'inventait, un univers où elle osait affirmer son désir, se travestissant en provocatrice scandaleuse. Grimée d'une perruque blonde ou rousse, elle, qui était si brune, se voulait méconnaissable en changeant la couleur de ses yeux, en affirmant son maquillage habituellement si discret. Elle porterait une tenue courte, à la veste largement échancrée, dissimulant à peine sa poitrine qu'elle saurait laisser entrevoir au moment où elle le déciderait. Elle goûterait avec gourmandise la montée de la tension de l'homme qu'elle aurait ce soir choisi de mettre au supplice, alternant la provocation, la pudeur et l'indifférence tout en le maintenant dans un doute embarrassé. S'il devenait trop insistant, elle saurait le refroidir. S'il feignant la placidité flegmatique, elle saurait lui faire regretter son manque d'audace et d'entreprise. Elle le maintiendrait dans une zone d'inconfort et d'incertitude ou chacun de ses gestes pourrait mettre un terme au repas.

Elle attendait du désir, de l'humour et de la distinction. Elle attendait de s'échauffer au simple regard d'un homme qui la veut comme s'il n'avait encore  jamais rencontré de femme avant elle. S'il surmontait les mille épreuves qu'elle aurait inventé sans lui autoriser la moindre erreur. Si elle sentait la chaleur envahir son ventre et le jeu faire place à l'urgence de son désir, alors elle allumerait le feu en lui, et peut être, placerait dans sa main ou déposerait elle sur la table le minimal et délicat dessous qui recouvrait son sexe. Elle pourrait aussi se tortiller sur sa chaise, la retirer à table, le laissant s'interroger sur sa soudaine agitation. Il lui faudrait alors entre rapide et précis. Elle ne s'offre pas encore, mais le teste une seconde fois. Sera-t-il empêtré dans cette manifestation de désir ou saura-t-il s'en saisir et alimenter son brasier ?

Elle veut dévorer l'homme qui ose, sans jamais la forcer, celui qui avec elle saura s'initier au voyage vers un territoire de délicieuse perversité complice, tendre, mais sauvage à la fois. S'il montre un regard gêné, s'il dissimule sa culotte à la vue des autres, il aura perdu et le chemin s'arrêtera la. Si, comme elle l'espère, il saura faire la preuve de sa sensualité gourmande, profitant de son indécence pour la sentir et respirer le parfum de son intimité, alors, elle aussi franchira une nouvelle étape.

Elle ne peut imaginer un amant qui ignorerait un seul de ses sens. Si elle se donne, elle veut également prendre, se régalant à l'avance comme d'un met délicat qu'on lui présenterait au début du repas. Elle veut apprécier la présentation, le fumet, l'onctuosité, sentir l'attaque acide, la douceur du retour jamais écœurant, entendre le craquement des pépites qui éclatent sous sa morsure et bien sur, l'accompagnement d'un vin qui enroberait son palais, la plongeant dans l'ivresse d'une douce extase culinariste.

Les hommes sont souvent trop pressés. Bien peu ont su la conquérir et jouer de ses sens en de longs préliminaires surprenants et sensuels. Les femmes sont souvent timides, ignorent les préliminaires, mais une fois libérées, elles laissent la plupart des hommes inhibés, tout juste bons à se soulager d'un pauvre réflexe épileptique qu'ils osent qualifier d'orgasme.

Marianne sentait les battements de son cœur s'accélérer, la sueur couler sur ses tempes. Jamais encore, elle n'avait encore osé livrer sa timide indécence à un homme dont elle ne partageait que la seule voix. Elle ne voulait pas être jugée ou même prise pour celle qu'elle ne désirait pas apparaître, mais se délectait de ne prononcer que des paroles authentiques, elle qui avait si souvent fait semblant.

Elle faisait instinctivement confiance à cet homme le sentant profondément bienveillant à son égard.

Il lui arrivait parfois de lui suggérer quelques variantes subtilement perverses qui agaçaient son délire onirique. Se sentant alors encouragée, à l'abri de la confortable lumière qui l'enveloppait de douceur, elle se découvrait exhibitionniste dans l'âme et adorait ça.


Elle entendait son souffle tranquille et s'excitait à l'imaginer bander, le sexe sorti de son pantalon, se masturbant à l'écoute de sa voix et de ses récits.

Jean-Marc était devenu son partenaire du soir, son amant imaginaire qu'elle ne pourrait s'empêcher d'idéaliser malgré elle, s'installant dans une routine agréable, mais qui la laissait parfois sur sa faim ?

Un matin, elle reçut un texto de la part de Jean-marc.il partait une dizaine de jours en déplacement et lui proposait de goûter les premières sardines de l'année.

Ils se connaissaient à présent depuis plusieurs semaines, ayant franchi les étapes neigeuses et un début de printemps pluvieux. Le soleil, moins timide l'incitait à raccourcir ses tenues et rallonger par le Luxembourg le chemin qui menait de son travail à chez elle. Mariane se voyait comme une fleur dont les pétales cherchent obstinément le moindre grain de lumière. Elle avait remarqué nombre de femmes qui, tout comme elles réapparaissaient, comme se réveillant de leur longue trêve hivernale. La concurrence était rude. Jamais encore, elle ne s'était rendue compte à quel point, nombreuses étaient les jeunes femmes dans paris au retour du printemps. Elle se voulait séduisante et, de sa démarche dansante s'amusait à provoquer le regard des hommes dont le pas s'accordait sur le sien. Elle reprenait alors cette phrase d'un film dont elle avait oublié le titre : « les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le monde et lui donnent son équilibre » ; alors, elle se sentait belle et heureuse d'être une femme.

Jean-Marc se décidait à franchir enfin l'horizon de la réalité, cette étape d'autant plus délicate que le voyage dans le virtuel avait été long et intense. Elle se surprenait à décompter chaque matin le temps qui la séparait de leur rencontre. Elle aurait souhaité un moment magique, une illumination, une simple évidence. Elle craignait surtout le choc de la médiocrité, de la déception qu'elle sentait inévitable.


Alors qu'elle se moquait des midinettes dans l'attente de leur prince charmant, elle se surprenait à espérer enfin une vraie, une grande histoire tout en se répétant que les aventures du net ne pouvaient qu'être glauques et au mieux, de pâles reflets de ses attentes. Mais elle espérait quand même; déjà prête à lui pardonner beaucoup, notamment de n'être qu'un homme.

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