Rheinfeld-Avril 1945 Ch.32

loulourna

33-Rheinfeld-Avril 1945.Ch.32

 ---Nous ne sommes pas un objectif militaire.

---Bien sûr que non, mais nous sommes seuls à le savoir. 

Dans la cave de la verrerie de la famille Feininger, devant une carte épinglée au mur, Werner et quelques voisins débattait avec animation sur le seul sujet important du moment : l’avance des troupes américaines. La Rhur était tombée au mois de février et la première armée de Hodges était aux portes de Bonn. Ca voulait dire qu’ils étaient à quelques jours de Rheinfeld et les vaines tentatives de l’armée allemande en déroute pour retarder l’avance des troupes américaines n’y changeront rien.

--- Werner leva les bras,---Calmons-nous, Le maire est en fuite, les derniers WaffenSS chargent leurs camions, demain ils ne seront plus là. Nous serons alors livrés à nous-même, ce qui n’est pas plus mal. Le plus important c’est de sauver notre ville...et notre peau bien sûr. Je sais, par des réfugiés, qu’a Tannenbusch et Alfter les habitants ont pavoisé, si on peut appeler ça ainsi, ajouta Werner en souriant, avec des draps blancs. N’oubliez pas que nous sommes l’ennemi. Nous devons faire comprendre aux Américains que nous ne leur sommes pas hostile.

Être vaincu ne gênait pas Werner, ça ne pouvait pas être pire que la réalité des douze dernières années passées sous le joug du national-socialisme. Pour se protéger d’éventuels combats de rue provoqués par quelques irréductibles excités, cette dernière semaine, la famille Feininger dormait toutes les nuits dans un abri aménagé dans les caves de la verrerie. Le 21 mars 1945, au petit matin, les vibrations provoquées par la 34e brigade de chars M4 Sherman de la 45e division US annonçaient l’arrivée des troupes américaines. Depuis qu’ils avaient franchi le Rhin, les tankistes avaient traversé plusieurs bourgs, ils ne furent donc pas étonnés de voir les balcons et fenêtres des maisons de Rheinfeld parés de draps blancs qui flottaient lentement dans la brise matinale. Les habitants de la petite ville n’avaient connu de la guerre que les fines traînées blanches qui jalonnaient le passage des escadrilles de bombardiers. Ces deux dernières années, chaque jour, passaient très hautes dans le ciel, les forteresses volantes qui allait écraser sous des déluges de bombes, Berlin, Hambourg ou Francfort. Tapis dans leur cachette, les sens en éveil, à l’affût du moindre bruit, la famille Feininger attendait un signal annonçant, ils ne savaient trop quoi. Amélia était soulagée, débarrassée du lourd fardeau qui pesait sur ses épaules et dans son cœur. Pendant toutes ces années de guerre, elle avait vécu dans l’angoisse à l’idée qu’il pouvait arriver malheur à Erna. Elle serra un peu plus la petite fille sur son cœur. Erna ne semblait pas inquiète, confortablement installée sur les genoux d’Amélia, elle lisait son livre du moment : Croc-Blanc de Jack London. Elle allait bientôt avoir huit ans et avec l’insouciance des enfants de son âge, avait vécu toute la période nazie comme n'importe quelle petite fille. Erna ne pensait jamais qu’elle était orpheline ; l'affection de la famille Feininger, et particulièrement l’amour d’Amélia lui faisaient oublier que sa mère, sœur de Werner, morte de maladie en 1938 alors qu’elle n’avait que 2 ans, était une histoire qu’elle avait entendue plusieurs fois. Un jour, elle avait demandé à Werner,---Tu n’as pas une photo ? Si dit Werner en se levant de son fauteuil, je vais le chercher. Il revint avec un épais album et l’installa sur la table devant Erna.---Toutes ces photos ne te diront rien tu es trop jeune. Il tournait les pages et désigna du doigt un cliché le représentant, près de lui une jeune femme ; voilà ma sœur, ta maman. Erna la regarda pendant un certain temps comme pour sonder ses yeux souriant sans parvenir sans ressentir un quelconque sentiment. Elle releva la tête,--- Elle a souffert.

---Non, elle est partie très vite.

---Et mon père. ?

---Ton père était dans la marine marchande, il à disparu en mer.

---Pouquoi, je ne porte pas son nom.

Amélia devait intervenir, elle savait que lorsque Erna commençait à poser des questions de plus en plus précises il devenait difficile de trouver des réponses plausibles. 

---Arrête d'ennuyer Werner avec toutes tes questions, ce ne sont pas des souvenirs agréables et puis ça ne te fait pas plaisir de porter notre nom ? Erna failli faire une dernière tentative en demandant quel était son vrai nom, mais elle s’abstint. Elle ne pouvait certainement pas argumenter sur le fait qu’elle portait le nom de sa seule famille : Feininger. Sa vraie famille qu’elle aimait par dessus tout. Elle se posait beaucoup plus de questions sur sa cousine Ethel disparue en 1941, sans un mot d’adieu, alors qu’elles étaient si proches. C’est sur un ton de reproche qu’elle avait harcelé plusieurs fois Amélia pour savoir le pourquoi la disparition soudaine de sa cousine, partie sans un mot d’adieu Elle l’avait placée au-dessus de tout, et puis un jour plus rien, disparue et plus aucune nouvelle.

Par une étroite lucarne Martha et Werner surveillaient les éventuels mouvements de la rue, pour le moment déserte et silencieuse. Vers onze heures, une voiture surmontée d’un haut-parleur sillonnait lentement les rues notifiant à la population de sortir sans crainte de sa cachette. Quelques voisins téméraires quittèrent timidement leurs abris, les mains en l’air. Un soldat américain leur fit signe de baisser les bras. Un interprète s’approcha du groupe et leur parla. Ce fut inaudible de leur abri, mais les Feininger purent lire le soulagement sur le visage des Allemands.

Werner d’une voix assurée ordonna à sa famille de ne pas bouger,--- Je vais sortir et essayer de comprendre ce qui se passe.

Martha, inquiète, ---Fais attention à toi, sois prudent.

La période de 10 ans pendant laquelle la portée et les conséquences des actes de la famille Feininger eurent été autrement dangereuses, le mot prudence ne fut jamais prononcé. En se dirigeant vers la rue Werner sourit. Si aujourd’hui Martha parlait de prudence c’est que les risques avaient disparu.

Les deux femmes purent voir Werner se joindre au petit groupe de voisins et de soldats. La discussion semblait être positive, les villageois acquiesçaient de la tête et chacun s’éloigna de son côté. Werner revint satisfait. --- N’ayez aucunes craintes, vous pouvez sortir. Les Américains proposent une réunion ce soir à 20 heures, dans la salle des fêtes pour que nous désignions un conseil municipal provisoire.

Erna mit un gros baiser sur la joue d’Amélia et sauta sur ses pieds. ---Je vais continuer ma lecture dans ma chambre.

---Ne ne va surtout pas dans la rue.

---T’en fait pas.

Amélia sourit et pensa à Ethel, elle aussi ne pensait qu’à lire.

Depuis son départ soudain, le nom d’Ethel n’avait pas été prononcé souvent. Au début, Erna avait été très triste puis heureusement elle oublia. Amélia le cru, mais Erna n’oubliait pas. Dans son cœur et sa mémoire il restait cette cousine douce, aimante et jolie : mieux qu’une maman. Ethel était devenue sa cousine fantôme dont elle ne gardait que les meilleurs souvenirs. C’est vrai, après son départ elle lui en avait voulu mais comment pouvait-on avoir du ressentiment envers quelqu’un qui vous a tout donné, quelqu’un qui vous a ouvert l’esprit sur la magie et la beauté des livres. Son souvenir le plus marquant, c’est lorsque l’heure était venue d’aller se coucher, Ethel la prenait dans ses bras pour monter l’étroit escalier qui menait à sa chambre, l’installait confortablement dans son petit lit, prenait sur l’étagère Contes et Légendes de la Forêt Noire et la captivait en lisant des contes de fées jusqu’au moment où elle fermait les yeux et prolongeait les histoires dans ses rêves. Après le départ d’Ethel, pour calmer sa tristesse, Werner avait pris le relais. Le soir, dans son lit, les yeux fermés, elle l’écoutait avec application et le reprenait, comme s’il commettait un sacrilège, chaque fois qu’il transformait un mot. Un soir, Werner légèrement agacé, lui fit remarquer qu’elle connaissait toutes ces histoires par coeur. —Pourquoi tu n’apprends pas à le lire toi-même ? C’est ainsi qu’avec l’aide de toute la famille, Erna déchiffra les mots, les phrases et les histoires de Contes et légendes de la Forêt Noire qu’Ethel lui avait lue cent fois. Le temps avait passé, la petite fille possédait toujours le livre qu’elle gardait précieusement. Au début de sa scolarité, en 1943, les Feininger eurent peur de voir la petite Erna, comme beaucoup d’enfants, revenir la tête farcie de propagande nazie. À leur grand soulagement, ce ne fut pas le cas. Erna s’intéressait à beaucoup de choses et avait très vite trouvé son bonheur à la bibliothèque de l’école. Sur n’importe quel sujet, elle donnait l’impression d’avoir mûrement réfléchi avant de poser une question toujours pertinente. Amélia savait qu’il valait mieux dire, ”je ne sais pas “ que répondre n’importe quoi, sinon, Erna était capable d’épiloguer et vous pousser dans les méandres de votre ignorance.

Un soir, au dîner, Erna venait d’avoir 6 ans. Martha admirait Erna qui mangeait de bon appétit, --- C’est tout le portrait de sa mère. Probablement par une mystérieuse association d’idée, Erna dit brusquement, --- Pourquoi, n’avons-nous pas des nouvelles d’Ethel ?

Un silence tomba sur la tablée.

Prit de court, Werner savait qu’il fallait dire quelque chose, surtout pas n’importe quoi.

---Elle est retournée à Hambourg, dit-il d’un ton désinvolte.

Erna s’était retourné vers Amelia, ses yeux semblaient dire, tu m’as dit Berlin. Erna baissa les yeux dans son assiette et n’essaya pas d’en savoir plus. Elle sait qu’on lui cache quelque chose, pensa Amélia.

Quelques jours plus tôt, elle lui avait effectivement raconté qu’Ethel est partie pour chercher du travail à Berlin. Erna avait poussé Amélia dans ses retranchements,---Pourquoi  n’écrit-elle jamais ?

----Peut-être qu’elle nous écrit, mais depuis la guerre, le courrier marche mal.

---Mais vous recevez d’autres lettres...Elle va revenir bientôt ?

Amelia prit un air enjoué, ---Je ne sais pas, peut-être un jour Ethel sera sur le pas de la porte et dira, coucou c’est moi.

---Erna espiègle, insistait,---C’est vrai ce mensonge.

Spontanément Amélia avait rougi. Elle avait toujours eu beaucoup de mal à mentir.

Erna faisait la joie des Feininger. C’était un euphémisme de dire qu’Amélia la considérait comme sa propre fille. Tout son amour pour Ethel, elle l’avait reporté sur la petite fille, vive, intelligente, aussi douée que sa mère. L’arrivée des Américains avait débarrassé Rheinfeld de la chape dogmatique qui avait pesé sur elle pendant toutes les années noires du national-socialisme.

La joie de vivre éclairait à nouveau le visage de ses habitants qui considéraient l’occupation “ ennemie “ comme une délivrance. La vie avait très vite repris un cours normal sans trop de problèmes d’aucune sorte. Les années passèrent sans heurts. Avec cette intelligence du cœur qui lui permettait de comprendre les choses de l’âme, Amélia, débarrassée d’une peur qui ne l’avait pas lâché pendant de nombreuses années était devenue une forte femme de 45 ans heureuse et rayonnante. Elle avait l’impression de vivre deux fois la même expérience à quinze ans d’intervalle. Elle regardait avec bonheur Erna devenir une jeune fille qui se réalisait dans une scolarité brillante. Qu’était devenue Ethel ? Se demandait-elle souvent. Pendant longtemps, elle avait espéré son retour, aujourd’hui son coeur lui disait qu’ Ethel ne reviendrait jamais.

Elle avait toujours en sa possession, bien rangé entre des piles de linges dans la commode de sa chambre, la lettre laissée par Ethel. Il n’y avait aucun doute, elle la donnera à Erna, mais quand ? Elle se souvient encore de ses mots, — Tu lui donneras la lettre lorsqu’elle sera en âge de comprendre. — C’était plutôt vague. Ethel la laissait seule juge. Elle aurait aimé avoir plus de précision. —Lorsqu’elle sera en âge de comprendre — Cela faisait longtemps qu’Erna était capable de comprendre beaucoup de choses. Elle avait aujourd’hui quatorze ans et dépassait de loin ses camarades en maturité et même beaucoup d’adultes de ses relations. Craignant la réaction de ses parents, Amélia avait attendu quelques années avant de parler des volontés d’Ethel.

--- C’est à toi de prendre la décision, lui avait dit Werner.

---Tu l’as lue, demanda Martha.

--- Bien sûr que non ! répondit Amélia outrée.

---Tu n’as jamais pensé à la détruire, cette lettre peut perturber la petite, alors qu’ici elle est heureuse, elle a une famille, argumenta Martha.

---Maman ! Tu n’y penses pas, je veux qu’Erna connaisse ses origines et décide elle-même de son destin. Qu’elle décide elle-même si nous sommes sa famille ou non. Aujourd’hui nous connaissons les monstruosités subies par les juifs...nous pouvons deviner le supplice d’Ethel. Il m’arrive parfois de ne pouvoir m’empêcher de me mettre à sa place. Il m’arrive parfois de toucher du doigt l’horreur concentrationnaire. La peur me fait reculer, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’Ethel, que j’ai vu grandir, devenir femme, et mettre au monde Erna, a vécu ses derniers instants, condamnée par des monstres nazis qui avaient décidé qu’elle devait mourir. Elle essuya une larme,---Ce serait le comble si je ne respectais pas ma parole.

Après un silence. --- Erna ne laisse rien paraître mais je suis persuadée que le mystère autour de sa naissance la trouble et la lettre lui donnera les réponses qui calmeront son désarroi. Rappelez-vous sa réaction la dernière fois où elle a posé des questions sur Ethel. En d’autres circonstances, après les explications de papa, elle ne l’aurait pas lâché, elle aurait voulu en savoir plus. Pourtant elle s’est tue, comprenant qu’elle nous mettait tous dans l’embarras. Erna sait qu’il y a un mystère autour de sa naissance. Je veux être tout à fait honnête avec elle. Mais voilà ! quand vais-je lui donner la lettre ?

Amélia décida d’attendre encore un peu. Une autre année passa et quelques jours avant l’anniversaire de ses 15 ans , un dimanche matin, Amélia ayant pris sa décision pénétra dans la chambre d’Erna qui profitait d’un temps pluvieux pour lire et faire la grasse matinée.

Amélia s’assit sur le bord du lit et prit la main d’Erna dans la sienne. L’émotion l’empêchait de parler. Erna inquiète comprit que l’instant était grave. Elles restèrent toutes les deux sans parler. Légèrement crispée, Erna rompit le silence, --- Que se passe-t-il, ton silence me fait imaginer un malheur.

---Le cœur serré, la voix enrouée, Amélia lui avoua qu’Ethel n’était pas une cousine de Werner, qu’Ethel était sa mère. Tout en parlant, elle sorti de la poche de son tablier la lettre laissée par celle-ci quelques années auparavant et la lui donna. Ce n’était évidemment pas un malheur, mais la nouvelle était d’importance et pourtant sans réaction apparente Erna d’abord silencieuse, sans ouvrir l’enveloppe demanda d’une voix calme

--- Parle-moi d’elle.

Amélia lui raconta tout, sauf l’épisode Julius. Berlin, ses grands parents, ses brillantes études, la montée du nazisme, son arrivée à Rheinfeld, sa propre naissance et le sacrifice d’Ethel. À la fin du récit, elle pleurait.

Erna la prit dans ses bras et l’embrassa tendrement,---Tu sais qui était mon père ? Rien au monde ne lui ferait parler de Julius, même si son mensonge la conduit directement en enfer. Incapable de prononcer une parole, Amélia fit non de la tête et essuya ses yeux avec le pan de son tablier.

Elle sécha ses larmes et renifla --- Je vais te laisser seul pour lire la lettre de ta mère. Erna l’accompagna jusqu’à la porte de sa chambre, lui caressa la joue, sourit, ---C’est toi ma maman...depuis aujourd’hui, ma deuxième. Elle retourna sur son lit, resta un moment sans bouger, puisa dans ses souvenirs de petite fille les merveilleux moments vécus avec cette jeune femme blonde qu’elle pensait être une cousine. Il était évident qu’Ethel ne pouvait être que sa maman. Avec beaucoup d’émotion, délicatement elle ouvrit l’enveloppe et en sorti une feuille manuscrite ; l’écriture de sa mère.

Ma chère petite fille

Si tu es en possession de cette lettre, cela signifie que mon sacrifice n’aura pas été vain. J’aurais réussi à te soustraire d’un horrible destin décidé par des créatures engendrées par une société malade. La tornade sans précédent qui a secoué l’Allemagne ces sept dernières années ne m’avait pas donné le choix. M’éloigner de toi était la seule façon de te protéger. Lorsque je suis partie, j’ai confié cette lettre à Amélia en lui laissant l’opportunité de choisir le meilleur moment pour te dire la vérité sur tes origines. Quel âge as-tu ? À quoi ressembles-tu ? Je ne le saurais jamais. Lorsque je suis partie, tu étais une petite fille aux jolis cheveux blonds et de beaux yeux bleus. Amélia était sidéré par notre ressemblance au même âge, alors si tu as continué dans cette voie, regarde-toi dans une glace et tu me verras.

Je te parle ni avec tristesse ni avec rancœur et je suis partie confiante parce que je te savais entourée d’une merveilleuse famille. Tu es née, grâce à ma seule erreur de jeunesse. Erreur qui m’a procuré mes plus grandes joies, mon plus grand bonheur les quatre années après ta naissance. Oui ! avant mon départ de Rheinfeld j’ai vécu les quatre plus belles années de ma vie.

Aucun intérêt de parler de...je ne peux même pas employer le mot “” père “”.  En ce temps-là, l’Allemagne était en proie à la folie. J’ai fais partie de cette folie. Quelques mots sur ta famille : Durant toutes ces années tes ascendances sont la cause de tout ce mystère autour de ta naissance. Tu es née dans des temps où il était dangereux d’être juive. Tes grands parents étaient commerçants à Berlin, ville où j’ai passé toute mon enfance et ma jeunesse. Ton grand père s’appelait Samuel Birenbaum, il s’était battu vaillamment pour son pays pendant la guerre de 1914. Pour tout remerciement l’Allemagne l’a assassiné. Ta grand mère Sarah, bonne mère, bonne épouse, a été jugée coupable et déportée. Ils n’avaient commis aucun crime et pourtant ils ont été exécutés de la façon la plus infâme, sans procès, sans jugement. Si tu lis cette lettre aujourd’hui c’est que j’ai subi le même sort ainsi que la plupart des juifs d’Europe. Ils avaient la prétention d’être intégré, utiles à la société, la servir et en échange celle-ci devait les protéger. C’était un marché de dupes. Ils étaient indésirables... nous étions indésirables... nous sommes indésirables. Les nations ont fermé les yeux et leur porte. Rien, ni personne n’arrêtera jamais le génocide d’une minorité sacrifiée. Apprend l’histoire de cette période et tu connaîtras l’histoire de ta famille. Sois critique à l’égard des “ bienfaits de la civilisation”. Ceux-ci peuvent très vite se transformer d’horribles cauchemars. Soit honnête avec toi-même et respecte les croyances et la vie d’autrui. Voilà ce que je voulais te dire. Quel que soit mon destin, mes pensées sont toujours avec toi.

Ta maman, Ethel

Erna pleurait à chaudes larmes. Elle associait des bribes de souvenirs, à une maman qui l’avait aimée, embrassée, cajolée et non plus à une mystérieuse et sympathique cousine. Maintenant qu’Erna connaissait la vérité, il lui semblait qu’elle l’avait toujours su. Elle sécha ses larmes, se passa un peu d’eau sur la figure et quitta sa chambre.

Amélia, le dos tourné, lavait la vaisselle dans l’évier. Elle ne se retourna pas.

---Amélia, est ce que je ressemble à ma mère.

---Tu es son portrait craché.

Erna alla devant le miroir de l’entrée, et contempla sa maman.

Pendant les quelques jours qui précédèrent son anniversaire, personne ne fit allusion à la lettre. Le 12 juillet 1951, c’était un dimanche, Amélia et Martha avaient dressé une jolie table en l’honneur d’Erna.

Amelia, l’avait prise par le bras, l’avait sorti de la cuisine, ---Toi tu restes dans ta chambre, et tu n’en sors qu’à mon signal. Lorsque le moment fut venu Erna accueillie par des” joyeux anniversaires” et des embrassades de toute la famille. Werner ouvrit une bouteille de champagne, Martha fit une petite allocution et tous portèrent un toast aux 15 ans d’Erna.

Tous s’assirent sauf Erna qui sorti la lettre de son corsage et dit d’une voix altérée par l’émotion, --- Maintenant, je vais vous lire la lettre de maman. Elle en fit la lecture à voix haute avec une pose de temps en temps pour reprendre son souffle. Amélia et Martha essuyèrent une larme. Werner, voulant cacher son trouble fit mine de se lever sous prétexte d’aller voir le gigot.

---Non, dit Erna, attend, j’ai autre chose à vous dire. Je garderai toujours ma mère dans mon cœur. Mes grands parents seront toujours dans mon souvenir et pour les honorer je serai toujours juive, après un silence elle ajouta,---J’ai de la chance d’avoir deux familles . Et se tournant d’abord vers Amélia puis vers Martha et Werner, ---Tu es ma deuxième maman, vous êtes mes grands parents. Ce fut un mémorable repas d’anniversaire. Difficile de dire qui, ce jour-là, reçu le plus beau cadeau. Comme si le trop plein de secrets dans son cœur avait enfin trouvé une issue pour se répandre Amélia fut intarissable sur Ethel qui avait réintégré le cercle de la famille Feininger.

Ensuite elle pensa à écrire à Judith Perelman.

La lettre de sa mère décida peut-être de son destin. Elle voulait comprendre comment un peuple évolué pouvait prendre la direction de la barbarie. Elle voulait comprendre pourquoi ce génocide unique dans l’histoire de l’humanité avait eu lieu en Allemagne, un des pays le plus civilisé d’Europe. Malgré son jeune âge, elle se mit à lire tous les ouvrages concernant le génocide.

Elle réalisa que si tous les paramètres étaient réunis de tels massacres pouvaient avoir lieu n’importe où, n’importe quand. Le verni apparent des sociétés dites civilisées, par des pressions multiples, pouvait se craqueler et laisser apparaître la vraie nature de l’homme.

Imaginons:Si Karl Marx avait obtenu sa chaire de professeur après avoir eu son diplôme de philosophe en 1841, il ne serait pas devenu journaliste, puis rédacteur du Rheinische Zeitung de tendance révolutionnaire et finalement interdit par le gouvernement prussien. Il ne se serait pas exilé en France puis en Belgique où il travailla avec Engels sur une conception matérialiste de l’histoire, fondement d’un socialisme prolétarien.

Ses élucubrations n’auraient pas été récupérées par les bolcheviques.

Ceux-ci n’auraient pas fait un dieu de ce petit-bourgeois sans le sou dont le seul souci était de marier convenablement ses filles.

L’avènement du nazisme corollaire du communisme n’aurait peut-être pas vu le jour.

Quelle aurait été l’évolution de l’Europe dans ce cas de figure ?

La suite de l’histoire vous la connaissez. Les deux idéologies provoquèrent 150 millions de morts.

Les dispositions naturelles d’hostilité à la tolérance sont à ce point tordues que pour imposer “ paix et amour “ les hommes sont prêts à éliminer tous ceux qui ne sont pas d’accord avec leurs idéologies. C’est exactement ce qui c’est passé au 20e siècle et ce n’est probablement pas fini.

La rentrée scolaire de septembre 1945 marquait une très nette différence avec les années du national-socialisme.

Libéré du carcan de la discipline des jeunesses hitlériennes, les enfants se bousculaient et chahutaient dans la cour de l’école. Erna aperçu quelques écolières qui importunaient une fille qui les dépassait d’une bonne tête et qui semblait bien plus âgée que la moyenne des enfants. Gênée, elle subissait leurs quolibets, ses yeux aux bords des larmes. Erna se fraya un passage, prit la main de la nouvelle élève et la délivra de ses tourmenteuses.

Malgré le quadrillage de la gestapo, grâce à l’aide de chrétiens, les dénonciations, pendant la période nazie, environ 3000 juifs réussirent à vivre clandestinement en Allemagne. Judith Perelman fut l’une de ces rescapés. Ses trois frères, parents et grands parents n’eurent pas la même chance.

Erna se senti immédiatement des affinités avec cette grande fille dont les cheveux noir accentuaient la pâleur de sa peau et ses deux grands yeux apeurés regardait avec réserve le monde qui l’entourait. Les élèves rentrèrent dans la classe. Sur l’estrade devant le tableau noir, l’institutrice désigna les places à chacune d’elles. Erna réussi à se glisser à côté de Judith.

Ayant obtenu le silence, la maîtresse fit venir Judith près d’elle.

---Je vous présente votre nouvelle camarade, Judith Perelman. Elle est restée plusieurs années sans aller à l’école, alors je vous demande de ne pas vous moquer d’elle et lui laisser le temps de rattraper son retard scolaire.

Pendant la récréation, Erna se proposa pour lui venir en aide.

Judith lui raconta son existence durant ces quatre dernières années.--- En 1941, des amis de mes parents m’ont caché. Je n’ai pas quitté une pièce de 3 mètres sur 2 spécialement aménagée pour moi dans le grenier. L’aînée des filles me donnait des cours. Souriante, judith ajouta, --- Elle ne devait pas être très douée...ou moi.

Erna fut abasourdie, et le soir, au dîner elle raconta l’histoire à table.

--- Dis-toi bien ma petite Erna, que chaque juif rescapé a une histoire extraordinaire à raconter. Les autres sont morts, dit Werner. Petit à petit, Erna apprit beaucoup de choses sur la famille de sa nouvelle amie, notamment l’aventure de son arrière grand père, Joseph Perelman, qui en 1912 était parti de Pologne pour la Palestine avec sa femme enceinte et son fils âgé de 16 ans. ---Mon arrière grand mère, Fanny, met au monde une petite fille et meurt lors de l’accouchement. Joseph, très religieux, convaincu de voir là un signe de Dieu, décide que la terre promise n’est pas pour lui. Il confie la petite Emma à un couple sans enfant, se promettant de venir la chercher plus tard. Lorsqu’en 1916, il annonça dans une lettre sa venue pour reprendre sa petite fille, alors âgée de quatre ans, les parents nourriciers paniqués à l’idée de perdre Emma, lui dirent de se méfier d’un homme avec une grande barbe et tout habillé de noir.

---C’est le diable qui va venir pour t’enlever, il ne faut pas le suivre. Lorsqu’elle vit son père, cet homme corpulant tout habillé de noir avec une grande barbe grise, persuadée d’être en présence de satan, elle hurla de peur en s’accrochant désespérément à la robe de sa mère adoptive. En fin de compte il fut obligé de la laisser et de retourner seul en Pologne. Judith avait l’adresse d’Emma dans un cahier. Dés la fin de la guerre, elle écrivit à sa grande tante et depuis elles correspondent régulièrement. Elle apprit ainsi qu’Emma était mariée et avait 5 enfants.

---Que sont devenus tes parents ? demanda un jour, Erna.

---Je ne sais pas... je n’ai plus jamais eu de nouvelles..Aujourd’hui, j’habite chez une tante, nous sommes les deux seuls survivants d’une famille de 12 personnes.

---Raconte-moi ta vie d’avant-guerre.

---Je me souviens de peu de chose. Mes parents avaient quitté la Pologne en 1926, je suis née à Bonn en 1932. Comment pouvaient-ils imaginer qu’ils se jetaient dans la gueule du loup. Lorsque j’étais petite fille j’entendais parler de guerre, mais pour moi ça voulait simplement dire que des hommes en uniformes se battaient entre eux sur des champs de bataille. Les vrais discutions en famille, c’était le travail et l’argent...et aussi l’antisémitisme. Erna ne savait pas quoi répondre. Elle pensait qu’elle avait bien de la chance d’être né dans une famille chrétienne.

En mai 1946, Judith lui annonça qu’avec l’aide d’une organisation sioniste “” Haschomer Hatzaïr “” elle partait en Palestine. Le voyage était clandestin. Les Anglais n’accordaient plus de visas aux juifs.

Le 14 juin, c’était un samedi, Judith dit adieu à Erna. ---Dès mon arrivée, je t’écris et je te donne mon adresse. Erna venait d’avoir 11 ans. Elle reçut les premières nouvelles de Judith six mois plus tard. C’était une courte lettre racontant son voyage ; départ de Marseille en bateau et son arrivée sur une plage près de Haifa, (la nuit, pour ne pas être repéré par les patrouilles anglaises ) et la façon dont elle fut accueillie chaleureusement par sa famille vivant en Palestine. Elle s’excusait de ne pas avoir écrit plus tôt, mais elle avait été très occupée par son installation et l’étude de l’hébreu. Dans la lettre suivante, en fait, c’était un paquet contenant une page recto et verso, d’une fine écriture et un livre. Elle lui annonça, qu’ayant visité un Kibboutz, elle avait décidé d’y rester. Le livre était intitulé “”L’origine du Kibboutz”” par Mordekhaï Hasérêm. Erna le rangea sur un rayonnage de sa chambre se promettant de le lire plus tard, puis elle l’oublia.

A suivre....

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