s/t

eukaryot

Monstruosité ordinaire, mentalités confinées murs épais. Plus possible, plus possible, les visages restent de marbre impassible alors que la bouche inlassable charrie la merde; ils sont nombreux à puer ainsi de la gueule, à les entendre parler des maisons de retraite comme d'un havre paisible, quand il s'agit simplement d'une banlieue de la mort. « Ils sont heureux, entre eux, ils font pleins d'activités, ils sont choyés. Une amie de ma mère a été placée en maison, et il est maintenant hors de question de l'en sortir! »

Des mômes pareils, tu m'étonnes.

Et quand bien même... Contingences, obligations, des fois pas le choix. Mais assumer. Cesser le mensonge adressé au miroir le matin quand se boutonnent les dernières chemises, et que le café a refroidi dans la tasse. Ma grand mère est morte, mais nous n'avons jamais résolu de la placer. Je sors du tram à ma station, vaguement mal à l'aise, résolu à les oublier.

Monstruosité ordinaire l'infamie distillée au coin d'une machine à café, d'un zinc de troquet, dans la rue en Une, dans les colonnes, sur les commentaires avisés sous les reproches invisibles, sous les regrets divisifs, la pourriture au coin des dents et l'isoloir invasif, ils regardent, commentent, observent, comme s'ils ne participaient pas, spectateurs attentifs d'une vie désormais plus la leur, plus de sens à trouver, ni d'explications à donner, les chiffres gueulent trop fort à la télé, en grands bandeaux défilants, en conférences de presses gênées dans les coins, en sales gueules tout sourires expliquant qu'il n'y a rien de bien grave, qu'il ne s'agit nullement là d'un soufflet ou d'un désaveu. Et le bétail bêle comme s'il oubliait qu'il avait choisi l'abattoir où on le mène. Ma carte électorale attend encore d'exister en vain, je refuse les urnes, je n'aime pas m'isoler, et Debord me dit « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation. » Je suis bien obligé de le croire.  J'arrive devant l'immense bâtiment très laid et très gris que borde un parking dentelle inutile.

Monstruosité ordinaire de ces lieux polystyrènes et la moquette bleue comme la moisissure hostile envahit le sol et les pas perdus, et c'est la même qui pousse lorsqu'au guichet l'anonyme à lunettes m'explique qu'ils n'ont pas traité ma demande, pas eu mes papiers, pas trace de mon passage, donc de mon existence pour eux. Autour, les autres êtres invisibles affiche la même gueule défaite et plus du tout incrédule maintenant, ils croient à défaut d'en être sûrs. Les heures passées à attendre et les mains fébriles en laisse dans les poches seront à jamais comptées perdues et vraiment, c'est un scandale, on se fout de nous, c'est pas possible, mais je n'y peut rien monsieur, ce n'est pas moi qui traite les dossier madame, moi je suis comme vous je subit, oui mais si c'est pas vous, c'est qui, ya bien quelqu'un qui travaille ici, qui traite, c'est pas possible. Je laisse tomber le guichet, la binoclarde et la moquette bleue, et file retrouver le soleil dehors, les poches vides.

Nos pourritures se rassemblent et s'unissent en un seul banquet doucereux, trop facile; tous assis à la même tablée, nous entamons avec délices le repas de nos propres charognes recrachées à l'assiette commune.

Report this text