Sans histoire

Salis

Heudebert était un homme sans histoire. Même tout enfant il n'avait jamais réclamé d'histoire pour s'endormir. A l'école, il n'avait jamais été capable de la moindre rédaction. De la moindre amitié non plus. Non pas qu'il était antipathique, ou qu'il était ce garçon inévitable que se choisissent les enfants pour éprouver leur cruauté; même, si on leur posait la question, ses camarades disaient qu'ils l'aimaient bien. Globalement. Il n'avait rien qu'on put détester, en tout cas. Mais personne ne se sentait à l'aise avec lui. Il ne savait pas jouer, déjà. Il ne manquait pas d'entrain, ni de curiosité; mais il ne jouait pas. Il se rabattait sur l'observation minutieuse de la nature, qui compense chez l'enfant le jeu et, aux yeux des adultes, le surpasse, car cela demandait tant de concentration et de calme que, pendant ce temps, il ne faisait pas d'histoire.

Il avait grandi ainsi. Son adolescence fut sans histoire. Il fit des études satisfaisantes et fut embauché dans la première entreprise où il postula, pour un salaire correct qu'il accepta sans faire d'histoire. Il eut des maîtresses, des petites amies, et même une ou deux compagnes. Il rencontrait des femmes, et, aléatoirement, certaines allaient dans son lit, d'autres non, l'une s'installait dans son appartement et c'était comme s'ils avaient toujours vécu ensemble. Il était un compagnon respectueux et facile à vivre, et quand venait l'heure de rompre, c'était toujours d'un commun accord et ils restaient bons camarades. Il avait été amoureux, oui; mais il n'avait jamais vécu d'histoire d'amour.

Il était apprécié de ses collègues, comme il l'avait été de ses camarades d'école. Tous connaissaient son nom et son apparence, et c'était indispensable, car c'était par ces uniques moyens qu'on pouvait le désigner. Le moindre trou de mémoire était insurmontable; on ne pouvait pas dire de lui : "Celui qui s'est endormi à la réunion" comme on pouvait dire de Francis, ou : "Celui qui a renversé du café sur le patron" comme on pouvait dire de Quentin. Au mieux pouvait-on dire: "Cet homme entre deux âges, de taille moyenne, les cheveux châtains, qui porte peut-être des lunettes, je ne suis pas sûr" et chacun ne reconnaissait sans peine, car chacun n'avait que cela à penser de lui.

Il n'était pas transparent. Personne ne l'ignorait. Il n'était pas fade. Personne ne le trouvait ennuyeux. C'était autre chose. Il y avait toujours une tablée pour l'accueillir à la cantine. Il y avait toujours des mains qui se levaient et des : "Hey, Bébert!" quand il arrivait. C'était toujours ceux qui avaient presque fini de manger. Ceux qui en étaient encore à l'entrée semblaient ne pas le voir. Ce n'était pas volontaire. La présence de Heudebert les mettait mal à l'aise à un degré ténu, profond, intime, sans qu'ils sachent pourquoi, et même, sans qu'ils le sachent tout court.

A midi, personne ne lui demandait jamais ce qu'il avait fait de sa matinée. Il avait toujours quelque chose à dire, mais cela ne ressemblait jamais à une anecdote. Personne ne lui disait : "Devine ce qui vient de m'arriver" en se penchant sur lui avec un air complice, comme font les collègues quand ils ne sont pas complices. Il connaissait tous les potins; personne ne le mettait à l'écart; mais il les recevait par ricochet, parce qu'il se trouvait là parce qu'une personne les répétait à son voisin, entamant son entrée pendant qu'il finissait son dessert.

C'est comme ça qu'il apprit que son patron avait encore changé de secrétaire. Il était le mari malheureux d'une femme extrêmement tolérante et ne savait plus quoi faire pour la rendre jalouse. Il avait embauché des femmes de plus en plus attrayantes et de moins en moins compétentes. Mais la bonne marche de l'entreprise s'en ressentait et sa femme restant de marbre, il changea de tactique : il misa sur le tempérament.

"Quand je suis passé dans le couloir" ricanait Francis "elle le tenait par la cravate et criait à tue-tête qu'elle n'était pas un objet sexuel. La patron était tout rouge et bafouillait qu'il avait juste besoin d'une lettre à propos des nouveaux bocaux de cornichons, et la voilà qui hurle de plus belle, répétant que tant qu'elle travaillerait pour lui, jamais les mots "corps" et "nichons" ne seraient prononcés en sa présence."

Toute la tablée s'esclaffa, et Heudebert sourit, car une ambiance détendue le mettait de bonne humeur. Il commenta :

"Ce n'est qu'une méprise. Cela s'est probablement déjà arrangé."

C'était une intervention inoffensive, mais elle avait un peu figé les sourires autour. C'était souvent le cas quand il parlait. Puis Francis finit son yaourt, dit qu'il avait des photocopies à faire, et la table se vida, chacun saluant chaleureusement Heudebert.

Il finit tranquillement son repas, et partagea un moment de conversation détendue avec deux nouveaux arrivants qui s'installèrent avec lui quand il entama son dessert. Puis il alla dans le couloir menant au local de la photocopieuse quand il y croisa Francis qui allait dans l‘autre sens.

« Plus de papier » marmonna-t-il.

La distribution du papier était désormais sous le contrôle des chefs de service quand le patron s'aperçut que chacun de ses employés en consommait à peu près deux rames par jour, la plupart sous forme de petits avions, de dessins humoristiques le représentant ou de listes de course. Heudebert en était justement un, de chef de service. Il lui donna la dernière rame de papier, et remplissait le bon de commande pour un nouvel approvisionnement quand la secrétaire du patron entra en trombe.

« Je n'ai plus de papier pour ma photocopieuse.

- Moi non plus. »

Et il continua de remplir son bon.

Il entendit un sifflement inhabituel. Il leva la tête vers les néons. Non, ils fonctionnaient à merveille. Son ordinateur était éteint. La bouilloire du service voisin n'était pas si bruyante. Il se levait et s'apprêtait à regarder par la fenêtre quand il s'aperçut que c'était la secrétaire qui sifflait. Elle était rouge et ses joues étaient gonflées.

 "Je vois je vois je vois. Un bizutage, hein ? Je vois. Vous me décevez, monsieur.

Si Heudebert avait été familier avec les histoires, il se serait attendu à ce qu'elle tourne les talons avec un air digne, et il se serait exclamé. Mais comme il ne connaissait rien aux sorties dramatiques, il dit un simple : « Non, il n'y a juste plus de papier.«  et il retourna à ses dossiers. La secrétaire, elle, qui s'attendait au moins à un « attendez, ne partez pas », fut stupéfaite.

 "Ho, je vois. Vous me chassez, maintenant ? Après tout, vous êtes dans votre bureau. Je comprends parfaitement. Désormais, je saurai qu'à l'avenir je ne pourrai pas compter sur vous.

 - Mardi prochain.

 - Pardon ?

 - Le papier arrivera mardi prochain si la commande est passée dès maintenant. Vous pourrez compter sur du papier à partir de ce jour. Si vous vous vouliez être assez aimable pour transmettre ce bon de commande à notre supérieur…

Il resta le bras tendu, le petit bout de papier flottant mollement dans sa main. La secrétaire eut un air scandalisé.

 "Non mais, pour qui me prenez-vous ?

 - Je vous demande pardon. N'êtes-vous pas la nouvelle secrétaire du patron? Votre visage m'est inconnu, et je connais toute personne ayant été engagée il y a moins de trois jours ici. Peut-être était-ce un raisonnement erroné. L'est-ce ?

 -Quelle laisse ?

 - Pardon ?

- Pourquoi me parlez-vous de laisse ? Êtes-vous un de ces pervers qui aime les accessoires de cuir ? Sachez que je ne suis pas de ces femmes-là, monsieur!

-Bien madame. J'en prends bonne note. Si vous croisez la nouvelle secrétaire, pouvez-vous lui transmettre ceci ? Poursuivit Heudebert, qui avait toujours le bras tendu.

La secrétaire devint toute rouge. Ce n'était pas une femme qui se sentait facilement embarrassée. Et là, elle l'était, embarrassée. Cet homme qu'elle n'avait jamais vu de sa vie, avec un calme et une assurance très virils, l'avait poliment remise à sa place, de secrétaire, en l'occurrence. C'était d'une subtilité dont elle était incapable et dont elle fut très impressionnée. Heudebert, de son côté, avait une crampe et fut très satisfait que la femme prit le papier, qui qu'elle fut.

Elle quitta le bureau d'un pas mal assuré. Heudebert revit son visage s'encadrer dans l'entrée du bureau et la vit faire un très grand sourire, et dire d'une voix chaude :

« Au fait, je m'appelle Gwendoline.

Et elle repartit. Et elle revint.

« Et ne vous avisez pas de faire des rimes, hein !

Heudebert, qui n'eut aucun mal à suivre cette injonction car elle ne lui serait jamais venue à l'esprit, entendit son rire cristallin s'éloigner dans le couloir.

Très vite, tout le service, puis toute l'entreprise, fut au courant que Gwendoline était amoureuse d'Heudebert. Déjà parce qu'elle l'avait dit très fort au téléphone à sa meilleure copine, à peine cinq minutes après leur première entrevue, malgré le patron derrière elle qui lui répétait qu'il était interdit de passer des coups de téléphone personnels. Ensuite, ses décolletés plongèrent, et ses jupes étroites s'agrippèrent bien haut sur ses cuisses comme des chatons apeurés. Elle se mettait toujours à côté de lui à la cantine. Mais ils n'étaient jamais seuls. Tout le monde aimait bien Gwendoline, qui avait toujours des histoires très amusantes à raconter, et qui les racontait bien. Et puis, même si ce n'était pas très gentil et qu'ils avaient un peu honte à cette idée, tout le monde aimait bien regarder la jeune femme tenter d'attirer l'attention de Heudebert qui ne lui en prêtait aucune.

Pourtant, sa technique était infaillible. Elle avait, bien entendu, alterné les moments de complicité avec les indifférences froides, sans aucune raison. Heudebert ne semblait pas s'en formaliser. Puis, elle lui hurla dessus à la machine à café quand il discuta avec Martine, sorte d'otarie en tailleur mauve, lui demandant s'il les lui fallait toutes ; Heudebert ne comprit pas et lui demanda de préciser ; puis, il répondit que non, que seules Martine, Francesca, et parfois elle-même, Gwendoline, travaillaient dans les services qu'il lui était nécessaire de consulter. Gwendoline était partie en courant dans son bureau, puis était revenue s'enfermer dans les toilettes, car elles étaient visibles depuis la machine à café et ainsi Heudebert saurait où aller la consoler. Mais il n'était pas venu.

Elle l'avait ignoré pendant une semaine, vêtant des pantalons informes et ne se maquillant que pour former des coulées de larmes. Heudebert ne lui parla que pour transmettre un document à son patron. Elle lui répondit d'une voix blanche, tournant ostensiblement son regard dans une autre direction, et ainsi, ne vit pas le dossier qu'il lui tendait. Il n'eut d'autre recourt que le poser sur le bureau, et comme son bras était endolori par une nouvelle crampe, il atterrit avec un bruit peut-être un peu plus fort que nécessaire. Gwendoline interpréta cela comme un signe de mauvaise humeur et en fut toute ragaillardie. Elle le téléphona aussitôt à sa meilleure amie, ignora son patron qui lui criait depuis le bureau voisin qu'il déduirait la facture de sa paye, et fut la semaine suivante d'une humeur charmante. Ce fut le lundi qu'elle reçut sa lettre de licenciement.

Elle courut en pleurs dans le bureau de Heudebert qui n'eut d'autre solution que la prendre dans ses bras, car elle s'y était engagée et refusait d'en sortir. Elle déblatéra pendant vingt minutes sur l'injustice d'une telle décision, dit beaucoup de mal de son patron, lui inventa des attouchements déplacés, les détailla, et les raconta si bien qu'elle en fut convaincue et prit la décision de porter plainte le soir-même. Heudebert lui signifia gentiment qu'il avait du travail, et elle fut éblouie : oui, maintenant qu'elle était au chômage, il devait, lui, prendre soin de son travail, s'ils voulaient espérer vivre décemment ensemble. Quel homme, cet Heudebert, il ne perd jamais de vue l'essentiel. Elle en oublia sa plainte qu'elle était déjà en train de rédiger dans un coin de son esprit.

Elle lui donna son numéro de téléphone et son adresse. Elle lui dit avec un sourire que désormais, elle aurait beaucoup de temps libre, et qu'ils n'étaient plus tenus par la discrétion qu'impose le fait de travailler dans la même entreprise. C'était l'explication qu'elle venait de se trouver, dans la foulée des attouchements du patron.

Elle attendit son coup de fil pendant une semaine. Elle lui avait dit « c'est quand vous voulez », et c'était un homme qui voulait être certain de ses désirs (cette explication lui était venue le jeudi après-midi.) Mais elle estimait avoir été assez patiente. Elle avait conservé dans un carnet toutes les adresses de tous les employés. Pour pouvoir rester en contact. C'était une femme qui aimait rester en contact, même avec les gens à qui elle n'avait jamais adressé la parole. Elle avait aussi gardé les horaires de Heudebert. Elle calcula le temps qu'il lui fallait pour aller de l'entreprise à sa maison. Une fois qu'elle fut sure qu'il serait chez lui, elle alla frapper à sa porte.

Le reste figure sur les rapports de police. La porte qui s'était ouverte toute seule sans résistance ; le corps, le sang, la silhouette noire qui s‘enfuit par la fenêtre, la montre de valeur retrouvée dans une benne à ordure non loin, la conclusion que le meurtre avait été maladroitement déguisé en cambriolage qui avait mal tourné. Il n'y avait même pas eu effraction. On chercha des ennemis à Heudebert. On n'en trouva pas. Gwendoline mentionna bien que parfois, lui et son patron se disputaient ; elle ne savait pas à quel propos, c'était toujours dans le bureau d'à côté, quand il n'y avait personne. Ils voulaient être discrets, et sans doute l'étaient-ils, car jamais nulle autre qu'elle ne put confirmer que ces rencontres avaient bien eu lieu. Mais sa parole ne fut jamais mise en doute. Sa façon de raconter était criante de vérité. C'était une femme honnête, cela se voyait. Tellement honnête qu'elle avait refusé de détruire certains documents, malgré l'ordre de son ancien patron. Elle ne comprenait pas très bien ce qu'ils contenaient, elle était une femme simple, qui avait fait de simples études de secrétaire, elle ne comprenait rien à toutes ces histoires de finances messieurs les policiers. Oui, voici les documents, monsieur avait insisté pour qu‘ils soient tapés sur du papier normal, et non à celui à l‘en-tête de l‘entreprise. Non monsieur le juge d‘instruction, elle ne savait pas pourquoi. Si elle en voulait à son patron pour son licenciement ? Non monsieur l‘avocat, pas du tout. Il n‘avait pas eu le choix. Il s‘en était même excusé, avait dit qu'elle était compétente, discrète, consciencieuse, mais voilà, il devait changer souvent de secrétaire, au cas où l'une d'elles se douterait de quelque chose… Non monsieur le procureur, il n'avait pas précisé quoi. Mais il était vraiment gentil avec elle, il avait même dit que son charmant petit cul allait lui manquer. En effet monsieur le juge, ce n'est pas très professionnel, mais les femmes sont si sensibles aux compliments…

Le patron plaida non coupable, nia avec la dernière véhémence, mais il ne put jamais fournir d'histoire qui tienne la route. Le jury pouffa quand il expliqua le manque de jalousie de sa femme à l'origine de tant de secrétaires. Cela fut jugé le mensonge le plus ridicule proféré à cette cour. Il fut condamné à la réclusion à perpétuité pour meurtre avec préméditation, blanchiment d‘argent et attouchements sexuels.

Gwendoline pleura quand le verdict fut prononcé. Cette femme si candide n'avait pas encore pu se résoudre à croire que son patron qu'elle respectait avait tué l'homme qu'elle aimait. C'étaient de vraies larmes. Elle n'avait pas eu à se forcer. Pendant toute l'instruction elle s'était retenue. Maintenant elle pouvait se laisser aller à ces images effroyables qu'elle avait repoussé dans un coin de son esprit. Heudebert qui ouvre la porte, l'air étonné, dit qu'il ne s'attendait pas à la voir, hésite avant de la faire entrer. Lui dit qu'elle ne peut pas rester là. Qu'il va sortir. Avec une amie. Au restaurant. Elle entend sa propre voix dire des mots avec un calme qu'elle ne ressentait pas. Puis-je me laver les mains dans la cuisine. Le couteau dans la cuisine. Le couteau dans sa main. Il n'avait même crié. Elle n'était pas sure qu'il savait comment faire.

Là est la tragédie des femmes qui font des histoires : elles ont toujours une fin. Et là est leur consolation : ce sont souvent elles qui la choisissent. Telle fut l'histoire d'Heudebert, la seule qu'il ait jamais eue, et que personne ne connut jamais.




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