Sirènes

valjean

Nouvelle écrite avec contraintes dans le cadre de "dix moi dix mots", édition 2020 : aquarelle / à vau-l'eau / engloutir / fluide / mangrove / oasis / ondée / plouf / ruisseler / spitant

Je n'ai pas réalisé de suite qu'il s'agissait d'une sirène. Je me trouvais au bord d'un lac et les sirènes, si elles existent, ne se trouvent qu'en bord de mer.

Je m'étais retiré depuis quelque temps dans mon jura des plateaux pour retrouver l'inspiration qui m'avait quitté et m'était installé au bord de ce lac aux couleurs changeantes, où semblent se mirer les sapins, et où le silence n'est ponctué que par quelques lutins sylvestres à l'esprit spitant, pour achever ma dernière aquarelle, et tourner ainsi une page de ma vie que je sentais partir à vau-l'eau.

Ce jour-là mon pinceau glissait, fluide et léger sur la toile, transformant la vision que donnaient les racines des saules piétinant la tourbe sur l'autre rive, en mangrove montagnarde.

L'air était doux, même si le ciel gris était annonciateur de prochaines ondées, et déjà je me préparais à protéger mes tableaux quand un plouf plus bruyant que celui auquel m'avaient habitué les truites sauvages fit frémir l'eau engourdie par l'été.

Je levai la tête et j'eus la surprise de voir surgir à l'endroit où un panneau indique « défense de se baigner » une femme qu'un voile d'herbes ruisselantes couvrait légèrement. Elle se dirigea vers moi alors que s'abattaient les premières gouttes et me dit d'une voix que je n'oublierai jamais :  

- sauve-moi

- vous sauver, mais de quoi ?

- De cette île, oasis maléfique sur laquelle un sort passé me retient. Un baiser de toi et je suis libre.

Je n'eus pas le temps de répondre que déjà elle m'entraina sous l'eau et m'étreignit comme jamais personne ne m'a étreint avec une force qui me fit perdre connaissance et dont je n'ai gardé que le souvenir d'un instant d'harmonie et d'amour.

Quand je repris connaissance, j'étais étendu sur le bord du lac. En me relevant, je m'aperçus que l'ile avait disparu et les gens du village voisin que j'interrogeai m'affirmèrent qu'il n'y avait jamais eu d'ile au milieu de ce lac verdoyant. Était-elle engloutie ?

J'ai essayé désespérément de fixer son visage sur la toile, de faire revivre ses traits si fins, mais en vain, tout s'efface à chaque fois alors j'ai cessé de peindre, je crois que je n'étais pas fait pour cela.

Je reviens souvent ici et je sens sa présence, partout, sur l'eau et dans les airs, il me semble même entendre sa voix. Je l'aime, je le sais, elle aussi probablement

 Aurai-je la joie de regoûter à un des baisers de ma sirène désenvoutée ?

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