Six mille et une âmes

ynnej

Cet homme est un lâche. Dans la petite ville aux six mille âmes en peine, tout le monde le sait à présent.

Voilà trois mois que l'enfant s'est noyée dans la rivière. Dans la petite ville de six mille âmes à peine, tout le monde est encore sous le choc.

Un homme était là, au bord de l'eau. Si proche. Et si distant pourtant. La petite se débattait mais lui ne bougeait pas. Il n'a pas ôté ses chaussures. Il n'a même pas déboutonné son manteau. Il n'a rien tenté pour la sauver. Pâle, froid, sec, il est resté planté là jusqu'à l'arrivée des secours. Absent, absurde, abject, il s'est alors contenté de désigner d'un doigt raide l'endroit où disparaissait la fillette.

Cet homme est un lâche. Dans la petite ville aux six mille âmes en peine, tout le monde le sait à présent.

La boulangère ne s'en remet pas, elle qui voyait la petite fille tous les jours. Ses lèvres peintes laissent échapper un couinement de chien battu dès que le misérable pénètre dans son magasin. Imperturbable, il énonce sa commande calmement. Partout, la situation se répète : d'abord, le tintement de la clochette de bienvenue quand il ouvre la porte de la boutique ; puis une seconde plus tard, le gémissement du commerçant. Il s'est vite habitué aux hostilités soupirées. La boulangère outragée dépose sa baguette sur le comptoir en prenant bien soin de ne pas le regarder. Ses yeux mouillés et surlignés accrochent déjà ceux de la cliente derrière lui tandis qu'il attend encore sa monnaie, impassible. Les braves âmes s'écartent sur son passage pour mieux précipiter sa sortie.

 

La condamnation de l'assassin est sans appel. Après avoir fait le tour du centre-ville, elle se propage dans les quartiers au gré de la vente des calendriers. La culpabilité fait du porte à porte.

Un collègue du meurtrier l'assure au facteur : non seulement l'individu est lâche mais en plus il est fourbe. Le lendemain de la promotion de son collègue en tant que responsable du service comptable, cet être sournois qui pensait mériter davantage l'avancement lui a fait un croche-pied dans l'escalier. Par chance, le collègue a pu se rattraper de justesse à la rampe. Il a bien failli se rompre le cou. L'assassin perfide ne s'est pas arrêté, il ne s'est même pas excusé.

Son ex-petite amie le confirme au capitaine des pompiers. Il n'y a pas plus inhumain que lui. Ils sont sortis ensemble l'an passé. Seulement trois fois, précise-t-elle. A son arrivée en ville, il s'était adressé à son agence immobilière pour trouver un logement. Elle ne le cache pas, il lui avait tout de suite plu. Elle craquait surtout pour ses yeux glacés, son regard la faisait frissonner. Tout en aiguisant son regard de braise, le pompier approuve : l'homme fait froid dans le dos, c'est évident. Bien sûr, elle se leurrait complètement sur son compte. L'amour rend aveugle, comme on dit. Elle propose au pompier de rentrer cinq minutes pour prendre un petit café. Elle a besoin de parler. 

Pour leur troisième rendez-vous, il avait prévu de l'emmener au cinéma voir une comédie romantique. Toute la journée, un court-métrage était passé en avant-première dans sa tête : il allait mettre son bras autour de ses épaules, elle se serrerait contre lui, ils s'embrasseraient. Mais rien ne s'était passé comme elle l'avait espéré. Une heure s'était écoulée sans qu'il n'ait esquissé la moindre tentative de rapprochement. Incapable de suivre l'histoire qui défilait sur l'écran géant, elle avait espéré son regard, guetté les plus infimes mouvements de ses épaules, de ses jambes. Impatiente, elle avait fini par poser la main sur sa cuisse, pour voir. Mais sous la toile de jean, ses doigts n'avaient ressenti aucune chaleur. Après plusieurs minutes douloureuses, elle avait retiré sa main et s'était tournée vers lui. Il ne manifestait aucune émotion. Il regardait le film avec l'air concentré et sérieux qu'il avait toujours. Elle en avait été blessée plus que de raison. Il l'avait humiliée. C'était seulement lorsqu'elle s'était levée pour quitter la salle que faussement surpris, il avait essayé de la retenir. Elle n'oublierait jamais cette expression troublée sur son visage. L'indifférence le disputait à l'incompréhension, l'orgueil à l'impuissance. Le capitaine des pompiers compatit, il la rassure, heureux que l'histoire soit finie. Il peut enfin l'inviter au bal annuel.

 

Certaines situations font de vous des héros ou vous bannissent à jamais de l'humanité. En réalité, cet homme est courageux. Un jour, il a risqué sa vie pour me sauver. Je suis dans le coma et il vient me voir chaque mois. L'hôpital est loin de la petite ville aux six mille âmes. Après l'accident, il a préféré déménager. J'aimerais lui parler mais les mots ne sortent pas. Comme le sien, mon visage est froid. Ce soir-là, je traversais la rue en bas de chez moi. Je me souviens des phares et du cri qu'il a poussé lorsque ses bras se sont refermés sur moi. Quand la voiture nous a heurtés, sa jambe gauche a été broyée et il a dû être amputé. Il est équipé d'une prothèse très perfectionnée mais il peine encore à monter les escaliers. L'héroïsme ne lui a rien apporté, à part un peu de fierté, cette fierté que six mille âmes jugent maintenant déplacée. Il n'est pas insensible, sauf peut-être aux caresses sur sa jambe. Il n'est pas arrogant mais il ne veut pas de la pitié des gens. C'est pourquoi il a fait promettre aux pompiers de ne pas en parler.

 

Ce qui s'est passé ce matin d'automne, il ne peut pas l'expliquer. Face à la détresse de la fillette, il s'est senti paralysé. Pourtant, il aurait sans doute réussi à nager sans sa jambe. Il aurait dû essayer au moins. Il aurait dû sauter à l'eau bien sûr. Mais au lieu de ça, il n'a rien fait du tout. Il n'a pas réfléchi, il n'a rien calculé. Il n'a pas renoncé à être un homme. Il a eu peur, c'est tout. Une âme s'est envolée, la sienne est restée clouée. 

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