speed rabbit

hectorvugo

Les brins de muguet commencent à se faner contre le mur de mon garage.  Pour la première fois depuis des années, je déroge à la tradition, je n'en ai pas offerts.

Je les vois décliner un à un en me disant qu'il est dommage de les laisser là, s'abandonner à une vie bien courte sans avoir connu la joie d'être trempé chacun dans un soliflore sous le regard attendri d'une de mes amies.

Par quel mystère ai-je échappé à cette douce obligation d'offrir cette fleur printanière ? A une momentanée solitude sans doute.

D'habitude j'aime, à cette période de l'année, être entouré de femmes. Non pas pour la satisfaction de tester mon pouvoir d'attraction, mais pour le plaisir de voir le monde autrement que dans un déferlement de testostérones dont je comprends fort mal l'échappée, bien que je souffre aussi de ces migrations chimiques intempestives.

Je joue à l'homme parfois, surtout au volant de ma voiture rouge avec qui j'entretiens une relation purement pratique. Simple auxiliaire de déplacement, cette quatre roues n'est pas un signe extérieur de richesse. Au contraire, elle me classe dans la colonne des minables, de ceux qui n'ont pas accès au voiturier si par bonheur l'idée d'aller dans un grand restaurant de la capitale me traverse l'esprit.

Or cette idée a voyagé dans mon cerveau et quitté son statut d'éventualité.

J'ai voulu épater une trentenaire, une exécutive woman rencontrée aux hasards de mon activité professionnelle.

J'eus un premier contact avec elle il y a 3 semaines. Elle travaillait pour un cabinet. Elle me contrôlait.

Plus elle épluchait mon travail comptable, plus j'éprouvais le besoin d'aller plus loin avec elle. Pourvu qu'elle veuille fouiller dans ma vie me disais-je à voix basse tout en la voyant le nez sur mes dossiers.

C'était charmant et frustrant à la fois de voir son minois se plonger dans la paperasse sans exprimer le moindre sentiment.

Que n'aurais-je fait pour lui arracher un sourire ?

Seulement elle avait l'apparence d'une carmélite, le corps engoncé dans une tenue noire d'où émergeait une silhouette post pubère.

Je savais qu'elle cachait des trésors de sensualité de par sa ligne et ses courbes aux trajectoires non rectilignes.

Qui était-elle en dehors de son travail ? Une femme comme une autre nourrie à l'ambition de vivre par elle-même sans l'aide d'un homme ?

A ceux qui la qualifiaient de tocade cette ambition demeurait encore vivace et bien naturelle pour cette femme tant qu'elle ne gagnerait pas autant que ses collègues masculins.

Bien qu'elle fût plus compétente qu'eux, ses émoluments restaient à un niveau insuffisant. Toutefois elle donnait le change en s'habillant de manière chic. J'imaginais son compte en banque dans le rouge avec ses tailleurs et ses chaussures de marques, son parfum de grand couturier. Cette femme était une femme de goût. Il fallait en être digne et se mettre à la hauteur de ses propres exigences.

Je trainais comme un boulet mon dernier échec sentimental et sexuel avec une secrétaire de direction adepte de snapchat et des textos minimalistes.

Une brune belle, envoutante mais vide. Elle pensait que Marcel Proust était DJ que j'avais rencontré à Ibiza et que Balzac était mon dentiste personnel.

Je m'en étais voulu de l'avoir invité à dîner chez moi pour des raisons bassement hormonale. Et comme un navigateur solitaire obnubilé par son but ultime : la terre ferme, j'avais subi ce repas dans l'espoir de pousser intimement notre entretien jusqu'aux rivages de mon lit. Pour coucher avec elle j'avais tout accepté : sa bêtise, son absence de savoir-vivre (elle avait mangé comme une goinfre tout en s'exclamant : « c'est vachement bon ton truc », elle s'était abreuvée de coca light, refusant le vin rouge que j'avais sorti de ma cave), ses silences trop nombreux devant les sujets de conversations que j'avais enfilés comme des perles. Elle n'avait presque rien dit pendant les plats, me gobant des yeux comme si j'avais été prix nobel de littérature.

Bref, c'était une imbécile xxl.

Mais fidèle à mon idée de départ, je m'étais accroché à l'objectif final, quitte à mentir un peu, jouer la comédie de l'amour.

J'avais tellement bien mené ma barque qu'elle s'était laissé entrainer dans ma chambre sans la moindre résistance. Mieux, elle m'y avait guidé.

Au diable le romantisme et les conventions physiques qui imposaient que l'on prît son temps. Elle était allée droit au but et m'avait poussé vers le matelas comme un sex toy.

Alors que j'avais cru jusqu'ici être le maitre de la situation, je découvris une maitresse femme.

Elle posa son sac sur le bord du lit et en sortit un attirail effrayant : une paire de menottes et un fouet.

Elle se dénuda devant moi, dévoilant ses seins magnifiques et un ventre aussi plat qu'une piste d'aéroport, ventre sur lequel était tatoué le visage de Michel Polnareff.

J'étais pétrifié, en état de sidération. Elle me fixa longuement avec gourmandise et me dis : « viens te faire chahuter !!! »

Le reste sera pour la brigade des mœurs si toutefois je me résous un jour à témoigner.

Car qui pouvait me croire à l'époque des faits ? Personne. Je n'avais rien vu venir. Pire j'avais cherché un moment « hot ». Et  je l'avais trouvé.

Je m'étais brûlé avec le feu du désir par manque d'humilité, par absence de psychologie aussi.

Le lendemain, au bureau, je faisais profil bas, je rasais les murs. D'ailleurs j'aurais été bien incapable de les toucher. Mon dos ressemblait un steak saignant, dédicacé des omoplates jusqu'à la chute de rein par le fouet généreux de mon « amoureuse » entre guillemets.

L'amoureuse parlons-en. La secrétaire de direction que je croyais d'une ânerie  abyssale s'avança fraîche comme une fleur à la machine à café.

L'état-major de la boîte l'entourait prêt à lui dresser des louanges sur son aspect physique. Rien, chez elle, ne laissait penser que la nuit avait été courte. L'adjectif que je lui avais mis sur le dos était impropre. J'aurais dû la qualifier de manipulatrice. Cela collait à la situation.

-          D'autant qu'elle m'apostropha en usant du vouvoiement « que vous est-il arrivé, hier soir, à votre joue droite Bruno,  vous vous êtes battu ? »

-          Non Solange. J'ai un chat trop agressif

-          Et cette bosse sur votre crâne ?

-          Une mauvaise chute. Je me suis pris les pieds dans le tapis

-          En plus de ne rien entendre aux animaux, vous êtes maladroit. On m'a dit que vous étiez célibataire, Bruno ?

-          Tout à fait Solange

-          Cela ne m'étonne pas. Comment connaître les femmes, quand on n'y connaît rien aux bêtes.

Tous autour de moi rirent forts. Je baissai la tête.

Echec et mat.

Je m'étais bel et bien lourdement trompé sur elle. Il était grandement temps que je change.

 

-          Le directeur financier me regarda droit dans les yeux avec pitié et dédain. Il me dit : Bruno, une contrôleuse de gestion arrive aujourd'hui. Elle reste un mois en mission chez nous, j'espère que vous lui réserverez le meilleur accueil.

-          Vous pouvez compter sur moi Monsieur

-          Bien. Parfait


 

 

De l'eau a coulé sous les ponts depuis, et voilà que progressivement, cette contrôleuse en question est devenue proche. Au fil des jours elle s'est déridée. C'est presque un miracle. Que de pièges ai-je  évité pour en arriver là ? Que de trésor d'humanité ai-je usé pour m'attirer sa sympathie ?

Je connais si peu de chose sur elle. Suffisamment toutefois pour faire croire à une amitié naissante entre nous, une amitié que nous avons officialisée en dehors du champ de l'entreprise, dans des lieux adjacents comme le parc tout proche du siège, comme ce centre commercial ou quelques salariés gaspillent le temps de leur pause et leur agent aussi. Heureusement que nous n'en avons croisé aucun si non les ragots auraient été nombreux nous concernant. Quoique, nous n'avons rien fait jusqu'ici de particulier pour accréditer même la thèse de l'amitié.  Aux regards des autres, nous sommes des connaissances. Aucun signe d'intimité n'est venu parasiter notre relation. La preuve : nous nous serons encore la main pour nous dire bonjour.

D'ailleurs pour être tout à fait honnête, nous n'avons jamais été côte à côte elle et moi. Cela fait trop couple. Elle m'a devancé toujours que ce soit au bureau ou ailleurs. Ce détail, je l'analyse à posteriori comme de la soumission, une soumission sans le vouloir, parce que j'ai constamment vu entre nous un rapport hiérarchique dû à un complexe d'infériorité.

Céline est plus calée que moi en tout. Céline c'est son prénom. Je ne l'ai jamais utilisé au sein de l'entreprise. Trop dangereux. A l'extérieur cela a été différent, j'ai laissé tomber ce madame Dubois que j'avais de plus en plus de mal à appliquer.

Le tutoiement ? Hors de question. Je l'ai vouvoyé dès le premier jour. Et même quand nous faisions les boutiques, je l'ai toujours vouvoyée.

J'ai tant appris sur elle lors de ces lèches vitrines, son goût sur, sa haine du cheap et de la perte de temps. Entre deux boissons biotox, elle enquillait les achats, acceptait quelques micro conversations avec moi ou la politique n'avait pas le droit de citer.

Lors de ces dialogues improvisés j'ai pris le risque de lancer quelques mots d'esprits. Je l'ai fait rire. Un rire spontané. Un exploit tant elle parait en toute circonstance sous contrôle.

Céline a l'habitude de dire : la vie est une immense émission de télé réalité. Je crains qu'elle ait raison. J'ai vu tant de téléphones portables nous croquer à notre insu.

A force de la suivre, j'ai obtenu son affection.

Enfin je crois…..

Les codes du corps et du langage m'ont donné suffisamment d'éléments pour le penser, au point de me lancer et de l'inviter à dîner.

J'ai hésité longtemps. A ma grande surprise, elle a dit oui. A une seule condition : que je ne vienne pas la chercher chez elle et que nous nous retrouvions à la fontaine Saint-Michel.

Rendez-vous à 19h30 le vendredi 11 mai, il y a une semaine pile.

Depuis mon aventure malheureuse avec la secrétaire de direction, je me suis tenu à carreau. D'abord il a fallu que les plaies cicatrisent pour être présentable. A moins de tomber sur une fan des scarifications ou d'un jésus Christ moderne. Je n'ai jamais vu Céline comme telle.

Trop sage, trop sophistiquées à mes yeux.

Il faut dire que je n'en avais que l'image de la contrôleuse stricte, qui parfois s'arrogeait quelques excentricités dans ses achats.

Quid de la femme en privée ?

Cette question a alimenté mes fantasmes au point de m'entrainer dans les méandres de l'obsession. Je suis devenu Célino dépendant en l'espace de trois jours : du moment où elle m'a répondu favorablement jusqu'à l'heure du rendez-vous.

Trois jours au cours desquels, j'ai pris le risque de tout perdre.

J'ai fait comme le type accroc au jeu. J'ai misé sur un prénom, une silhouette, une personne. Même si mon sixième sens m'a dit : « attention danger » à la minute où Céline prononça le nom de l'établissement dans lequel elle voulait dîner.

D'ailleurs elle l'épela presque, comme pour me faire comprendre : « mon petit gars pour toi c'est l'Everest ».

Une table pour deux à la tour d'argent.

Une personne normalement constituée aurait tiqué, demandé que Madame baissât ses prétentions. Mais je n'étais pas en position d'exiger quelque chose. Dans l'hypothèse, fort probable, d'entrées, plats et desserts à la carte, sans oublier les vins, le budget avoisinait les 400 euros par personne. Et je ne comptais pas la bouteille de champagne.

Je me disais comment faire pour payer une table de deux couverts à la tour d'argent.

Réponse : exiger un retrait sur mon compte épargne et réclamer une avance sur salaire.

Le tout en moins de 72 heures.

Je dois vous avouer que c'est assez jouissif de jongler avec l'argent, de manipuler plus de 1000 euros en deux coups de fils. C'est du virtuel et on ne se rend compte de rien.

C'est chouette le progrès, cela évite le transport en liquide et les rumeurs qui vont avec.


 

 

Le jour j : vendredi 11.

Céline et moi sommes arrivés  ensemble au parking. Nous avons garé nos voitures côte à côte. Nous en sommes sortis et nous nous sommes pour la première fois embrassés sur la joue. J'ai respiré son parfum de vanille. Un délice.

A trente secondes près la secrétaire de direction a failli nous surprendre. Heureusement qu'elle cherchait son badge dans son véhicule.

La peste. Elle nous a rejoints en catastrophe dans l'ascenseur. Adieu l'intimité et l'espoir de tenir la main de Céline. Je crains avoir frôlé son index par inadvertance.

Au bureau, personne n'a rien vu. Nous avons joué, Céline et moi, notre rôle à la perfection, au point de simuler une dispute sur une sombre histoire de justificatifs que je n'arrivais pas à fournir.

On s'est fait la tête pendant 6 heures pour éclater de rire dans l'ascenseur descendant au parking.

-          Elle hilare : On les a bien eus hein ?

-          Moi : tu crois

-          Elle : ils n'y ont vu que du feu. Bon pour ce soir, on se retrouve comme prévu à la fontaine. 19 h 30  c'est ça ?

-          Tout à fait. Tu y vas en voiture ?

-          Peut être

-          Tu as raison avec la grève des transports c'est plus sage.

-           Ah bon il y a grève. 

-          Tu n'écoutes pas les infos le matin ?

-          Non, les infos ça me barbe.

Ce dialogue a été très spontané. Pour la première fois nous nous sommes tutoyés dans le cadre du boulot. L'armure s'est fendue.

Pendant plus d'une heure j'ai eu la tête dans les nuages. Je suis rentré chez moi, je suis douché, habillé.

C'est donc ça le bonheur : un instant évanescent ou vous êtes enivré sans un verre de vin. Un visage le remplace. Un visage de femme à qui vous êtes prêt à promettre la lune.

Seulement je suis loin d'être Tintin ou Neil Armstrong.

J'ai eu à m'en rendre compte très vite.

L'euphorie s'est évaporée.  La faute à deux grains de sable : ma voiture a refusé de démarrer et l'appli Uber de mon portable a planté. Alors je me suis retrouvé, bien malgré moi, sur un quai de gare à 18h58 exactement. Pris dans une foule compacte j'ai été incapable de prendre l'ultime rame, la seule  en service jusqu'à 6 heures du matin.

Satanée grève. La CGT et Sud Rail m'ont empêché d'honorer un rendez-vous galant. J'arriverai en retard à coup sûr à la fontaine.

En sortant de la station je me suis heurté au courant des usagers, tous irrités, à l'idée de manquer le dernier RER , et plus particulièrement à un jeune débraillé dont j'ai senti la main se balader dangereusement dans la poche intérieure de ma veste.

Un artiste du pique pocket le type. En deux temps trois mouvements, à cause de lui, je suis devenu un sans papier, un sans téléphone portable. Bref un homme quasiment nu.

Dès lors impossible de prévenir Céline, impossible de me rendre à la fontaine. J'ai cherché le premier commissariat à proximité pour déposer plainte pour vol.

Les policiers n'ont pas été surpris. Je ne suis pas le premier à en être victime dans le coin.

Pendant ma déposition, j'ai fait la connaissance d'un livreur de pizza à qui on a volé sa mobylette.  On a partagé notre malheur. Lui au moins a pu sauver la quatre saisons qu'il doit toujours livrer dans un immeuble chic du quartier.

-          C'est foutu pour la quatre saisons. En plus c'est la plus grosse cliente.

-          Et moi c'est foutu avec Céline.

-          Le patron va être furax et je vais perdre mon boulot

-          A quelle heure vous deviez la livrer votre pizza ?

-          A 19h30

-          Il est 20 h 15. C'est encore jouable

-          Ça fait 45 minutes  de retard quand même. Mais vous c'est plus jouable que moi. Vous pouvez y aller à votre rendez-vous.

-          Sans papier, sans argent, sans portable.

-          C'est vrai que vu sous cette angle. Franchement vous croyez que c'est possible de livrer une pizza froide ?

-          Votre cliente, elle doit avoir un four. Vous avez son numéro sur le ticket de caisse. Passez-lui un coup du fil

-          D'ici ?

-          Ben oui

-          Et qu'est-ce que je vais lui dire ?

-          La vérité

-          C'est que… Je ne suis pas très fort au téléphone. Peut-être que si vous lui parlez, ça passera plus facilement

-          Mais voyons vous n'y pensez pas !

-          Si. Allez. Soyer sympa.

-          Non, franchement….

-          Allez !!

-          Ok ok. Comment elle s'appelle votre cliente ?

-          Madame Solange G

-          Ce n'est pas vrai. C'est fou, je la connais. C'est la secrétaire de mon DRH

-          Justement ce sera facile pour vous

 

Jour J 20h30.

Un immeuble cossu proche de la tour Eiffel, je n'imagine pas le prix du loyer pour un 5 pièces. Troisième étage, une porte noire avec son nom dessus, Solange G est bel et bien célibataire. Comment fait-elle pour vivre ici ? Je me pose une question de contrôleur fiscal. Je suis suivi par un gringalet aux couleurs de dominino's pizza. Cherchez l'erreur.

 

Je demande au gringalet de sonner à la porte.  Il rechigne à le faire, se cache derrière mon épaule. Je m'esquive, le pousse devant.

-          Il hésite. Je ne peux pas j'ai les deux mains prises par la 4 saisons

-          Ce que vous êtes empoté. Si ce n'est que ça donnez-la moi

 

Sa main tremble en  appuyant sur le bouton. Il sonne. Derrière la porte, on entende des talons hauts s'approcher et la voix de Solange crier distinctement : « presque une heure de retard, ce livreur je vais me le faire. ». Le gringalet s'enfuit vers l'ascenseur. Je suis seul avec une pizza pour deux dans les mains.

La porte s'ouvre énergiquement.

-          Enfin ce n'est pas trop tôt !!!   (surprise) Bruno, toi ici ? J'ignorais que tu arrondissais tes fins de mois en étant….

-          Ce serait trop long à t'expliquer

-          Pas besoin de te justifier Bruno….

-          C'est juste pour aider le livreur, d'ailleurs il est partie comme un voleur

-          Assume Bruno ! Tu as une double vie c'est tout. Comptable le jour, livreur la nuit.

-          Mais non..

-          Promis, je n'en dirais pas un mot au bureau. Combien je te dois ?

-          Je n'en sais rien Solange

-           Bruno

-          Quoi ?

-          C'est écrit sur le ticket de caisse. Tiens, garde la monnaie.

-          Un billet de 50. Tu es folle. C'est trop.

-          C'est pour encourager un débutant. Allez dis-moi tout, c'est ton premier jour hein ?

-          Solange….

-          Avoue, la compta ça te barbe ?

-          C'est que….

-          Je vais te faire une confidence. Je n'en peux plus des courriers, des plannings, des réunions, j'ai besoin de respirer mais je n'ai pas le courage comme toi. Comment t'as fait Bruno ?

-          Tu sais… 

-          Faut qu'on en parle. Reste un peu. Vue l'heure, t'as fini ton service hein

-          Presque

-          T'inquiètes, je vais arranger ça. Je vais  appeler ton chef

-          Pas besoin..

-          Si Bruno.. Elle m'agrippe par le col. Allez,  ne fais pas le timide, ne reste pas sur le palier, rentre.

Solange a appelé la pizzeria. Elle était déjà fermée. Une chance pour moi. Je ne lui ai rien dit de mes mésaventures. Je lui ai raconté ce qu'elle voulait entendre. A savoir la nouvelle double vie d'un homme chez qui elle voyait le courage d'assumer une échappatoire.

Jamais de ma vie, je n'aurais pensé qu'une femme fantasme sur un livreur de pizza. J'imaginais Solange craquer sur un pompier, ou à la rigueur un plombier. 

Je me suis dit que l'uniforme devait y être pour quelque chose. Je me suis trompé sur toute la ligne. Je n'avais pas d'uniforme ce 11 mai là. J'étais en civil tout simplement.

Et au petit matin, enfin notre petit matin c'est-à-dire 11h tant la nuit fut longue et intense, j'ai profité de la douceur d'un foyer, d'un silence épatant à peine interrompu par le léger tintamarre d'une cuillère sur une tasse de thé.

Solange a bu le sien lentement. Je l'ai regardée comme on regarde un tableau de maître, sans croire un seul instant que j'en faisais partie moi aussi.

J'étais à côté d'elle toute la nuit et j'ai poursuivi ce voisinage le jour suivant, le jour d'après aussi. Un week end au bas mot. Une parenthèse active.

Je ne suis rentré chez moi que le lundi à 7 heures du matin.

Quand les collègues m'ont vu arriver au bureau, tous ont cru que j'avais participé à Koha Lanta.

Débraillé, mal rasé, les cernes sous les yeux, l'esprit ailleurs comme prisonnier d'un curieux décalage horaire, j'ai tordu le cou à  l'image du comptable tiré à quatre épingles. Il a fallu une minute trente pour détruire 10 ans de travail, 90 secondes à savoir le temps nécessaire pour rejoindre mon bureau de l'accueil standard.

Sur ce trajet vous avez la certitude de croiser la haute hiérarchie de la boite, pour peu que vous y soyez entre 8h30 et 8h45.

 Ce quart d'heure, je ne l'ai pas raté. Jamais ponctualité n'a été aussi terrible.

J'ai croisé Solange, brushing et robe bleue impeccables, m'ignorant comme si j'étais un vulgaire stagiaire, pour finir sur Céline.

Je n'ai pas su être convaincant. Je n'ai pas su lui vendre cette incroyable histoire de pique pocket, de livreur de pizza, de maitresse croisée au hasard d'une livraison fortuite, bref de cette vérité bancale qui avait tout lieu d'un minable mensonge.

Elle ne m'a pas coupé la parole. Elle m'a regardé dans les yeux et m'a giflé. J'ai rentré ma chemise à l'intérieur de mon pantalon, serré ma cravate, ajusté le col de mon blazer. Dix secondes plus tard, le big boss est entré dans le bureau pour nous dire bonjour.

-          Alors ce week end Bruno, ça s'est bien passée ?

-          La routine monsieur, la routine….

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