Stairway to Heaven

Jonathan Penglin

Ce n'est ni la première ni la dernière fois que quelqu'un écrit ce genre de texte, mais bon. Question bonus : est-ce que vous arriverez à reconnaître tous les personnages ?

Elle se réveille sur la plage, au son du ressac. Sa tête est dans le sable. Les allers et retours de l'océan baignent ses jambes. Le soleil cogne un peu.

Elle ouvre les yeux. Sa crinière noire, dénouée, est éparpillée autour d'elle, immense. Elle gémit un peu en relevant sa carcasse de pantin, toute en os depuis qu'elle est devenue abonnée aux paradis artificiels. C'est étrange d'ailleurs, l'appel de la brume s'est tu. Elle chasse les grains de sable, de son visage et de sa peau, et remonte la plage. La jungle ne lui fait aucunement envie, alors elle décide de longer la côte. Il fait beau, il fait même rudement beau. Les cocotiers, le sable blanc, l'océan, elle ne sait pas où elle est, mais l'endroit lui plaît. Le calme surtout. Elle est loin de tout ici. Suffisamment loin.

Au détour d'un tas de rochers, elle tombe sur un congénère. L'homme est seulement vêtu d'un short de lin usé, apparemment tout ce qui reste du pantalon d'origine. Pieds nus dans le sable, il jongle avec un vieux ballon de foot. Sa peau foncée luit de sueur. Son corps est mince, sec. Ses dreadlocks épaisses sautillent au rythme de ses cabrioles. Il la salue d'un geste et d'un immense sourire, sans cesser de faire virevolter son ballon. Alors qu'elle passe devant lui, son oreille attrape le gospel syncopé qu'il fredonne doucement, et ses narines le lourd parfum qui émane de la roulée posée sur le rocher. Jamaica spirit. Senteur en forme de madeleine qui fait remonter nombre de souvenirs, bons comme mauvais, mais débarrassés des chaînes qui les accompagnaient d'habitude. Elle ferme un instant les yeux. Puis rend à l'homme son sourire et poursuit son chemin.

Celui-ci finit par croiser une route qui s'enfonce dans les terres. La jungle a laissé la place a des prairies sèches, de l'or sous l'azur du ciel. Ses pieds nus refusent le bitume brûlant et se déportent sur le bas-côté, parmi les herbes folles. Nonchalamment, elle refait son énorme chignon, qu'elle noue de rémiges ramassées par terre. Ses cheveux relevées, les estampes à l'aiguille qui ornent ses bras se révèlent dans toute leur candeur.

Devant elle la route est une ligne droite sous le ciel uni. Elle marche, sans éprouver la moindre fatigue, la moindre langueur. Elle pourrait marcher pour l'éternité si elle le souhaitait.

Quelques kilomètres plus loin une silhouette apparaît à l'horizon. Elle la rattrape bientôt. C'est un vieux bonhomme qui se promène, une guitare entre les mains. Son pantalon de toile est trop grand, sa chemise largement ouverte sur un maillot de corps immaculé. Un vieux borsalino gris et des lunettes de soleil surmontent son sourire plein de dents. Le blanc de leur ivoire tranche sur le cuir sombre de son visage. Entre elles est coincée une sèche un poil tordue, qui fleure le tabac acre. Ses doigts grattouillent les cordes de son instrument, en tirent des virevoltes à deux voix qui lui font hocher la tête en cadence. Elles sont suffisamment entraînantes pour qu'après quelque temps elle ose poser sa propre voix dessus. Pas de mots, juste un scat léger pour accompagner la mélodie, au grand plaisir du musicien qui en sourit de plus belle.

Ils marchent ainsi, de concert, jusqu'en ville. Tandis que le vieil homme continue sa route, elle s'arrête à l'entrée, juste à côté du panneau trop vieux pour qu'on puisse y lire quoi que ce soit. La petite bourgade est blanche sous le soleil. Le temps qu'elle parcoure le paysage du regard, son compagnon musicien a disparu. Devant elle, la grand-route s'élargit en une petite place, un jardin ombragé d'arbres, avec des boutiques et des maisons autour. Elle n'a ni faim ni soif, mais elle se dirige tout de même vers le café.

C'est un authentique diner à l'ancienne : zinc, banquettes bleu ciel et juke-box clignotant. Un couple de serveurs se taquinent. L'une est un petit bout de femme, une hippie aux bracelets et breloques innombrables, l'autre un noir longiligne, coiffé d'une afro, aux mains pleines de doigts immenses.

« Want a piece, my heart? lui lance la serveuse de sa voix éraillée, en désignant ce qui ressemble fort à une pecan pie.

– T'is a wild thing. » assure son collègue, ce que le cuisto – un blanc-bec aux cheveux longs – confirme d'un tambourinement sur le passe-plats, tout en contretemps.

Elle n'a pas faim, mais elle accepte. La pie est délicieuse. Le patron entre comme elle se lève pour ressortir. Il la salue d'un « Hi, tender » traînant, avant de recadrer ses employés d'un bref aboiement.

De retour sur la place, elle se dirige vers le parc. Entre les chênes, des gens jouent aux échecs, sur plusieurs tables. Intriguée, elle s'approche de l'une d'entre elles. Le premier joueur est un très bel homme, très élégant, dont la lèvre s'orne d'une moustache superbe. Au moment où elle arrive à sa hauteur, il saisit sa reine et la pose dans le camp de son adversaire. Celui-ci, un jeune homme tout en os, à la tignasse noire toute hérissée, réfléchit un instant, avant de bloquer la pièce maîtresse avec son fou. « God save your queen now! » lance-t-il en rigolant.

Un peu plus loin, une autre partie. Deux hommes toujours, noirs cette fois. L'un est si immense qu'il s'étend sur tout le banc. L'autre est svelte et élancé, des tatouages sur les deux bras. Ils ont l'air de bien s'entendre. Ils rient beaucoup, ce qui contraste avec la guerre qui fait rage sur leur plateau. Les deux joueurs s'y rendent coup pour coup, avec fougue, rage presque. C'en est presque étonnant de voir à quel point la violence du jeu ne s'étend pas à leur discussion. Ils se lancent certes vanne sur vanne à la tête, mais elles les font plus marrer qu'autre chose. La jeune femme sourit, parce qu'elle les a reconnu. Elle est contente pour eux.

En se retournant, elle manque de se cogner contre un jeune homme qui déboule de nulle part. Elle se fige en le découvrant. Il est incroyablement beau. Ses yeux ont quelque chose d'infini, et quand sa voix monte pour lui demander si elle a du feu, elle fond sur place. Le petit sourire en coin qu'il arbore montre qu'il n'ignore rien de l'effet qu'il a sur elle, et sur les femmes en général. Elle est sous le charme, un instant magique qui se brise lorsqu'un autre jeune homme s'avance et force le bellâtre à détourner le regard. Le nouveau venu est beau lui aussi, dans un tout autre style. Blond, yeux bleus, jean troué et chemise à carreaux, il émane de lui comme une quintessence d'éternelle adolescence. D'un hochement de tête, il s'excuse et s'éloigne avec le beau brun.

Elle quitte le parc, flâne dans les rues. Elle croise deux gitans, un violon et une guitare, qui font la manche. Ils n'ont pas l'air miséreux, bien au contraire. Ils sont heureux, tellement qu'ils illuminent la rue de leur musique. Elle déniche quelques pièces dans ses poches, qu'elle dépose dans l'étui du virtuose. Lequel la remercie d'un trille.

Elle marche en ville, passe devant un grand bâtiment en brique. C'est la bibliothèque. Un jeune homme est assis sur le banc devant la porte. Ses lunettes rondes levées vers le ciel, il fredonne. Il rêve.

Il n'y a personne dans la bibliothèque, à part le bibliothécaire. L'homme s'avance pour la saluer. Il est d'une grâce peu commune, il bouge comme s'il était en apesanteur, comme s'il marchait sur la Lune et non sur Terre. Il se penche et lui baise la main, l'air ému. Puis il retourne à ses livres. La jeune femme est bouleversée. Elle ne s'attendait pas à faire une telle rencontre, à le voir, lui. Elle finit par tourner les talons, au bout d'un moment, et sort, non sans jeter un dernier regard à la silhouette voûtée de celui qui fut – de celui qui restera à jamais – le Roi.

De retour dehors, elle voit un clochard en fauteuil roulant passer devant elle. L'homme a une vieille guitare posée sur les cuisses et un vieux bonnet posé de travers sur la tête. Son chariot avance doucement, ses mains sont presque paralysées. Il la dépasse sans la voir, puis s'arrête quelques mètres plus loin. Il se retourne, la regarde et lui sourit. Puis il repart en sifflotant, le grincement de ses roues en contrepoint. Son fauteuil dépasse l'église, qui jouxte la bibliothèque, et disparaît au coin de la rue.

C'est vers le lieu saint que se dirigent alors les pas de la jeune femme. Sur le parvis, deux prêtres discutent, le premier en aube, le second en civil, seulement désigné par son col romain. Le premier, noir de peau et brushing impeccable, tempête de tous ses membres en clamant : « Wake up! Or you'll be lost when your time comes! », ce à quoi l'autre, un jeune homme au teint pâle et à la mine fragile, répond : « My faith is strong, I don't need proof. » Un peu perplexe quant au sujet de leur conversation, elle veut s'approcher, mais un homme à la mine sévère, un cowboy en chemise et jean noirs, l'attrape par l'épaule et lui fait signe de venir avec elle. La main de fer sur son bras doit bien faire seize tonnes. Une étoile de shérif brille sur le tissu de sa chemise. Elle n'a d'autre choix que de le suivre jusqu'à la mairie, où il la laisse en compagnie du vieil aveugle qui tient l'accueil.

« Done messin' around, darling? » lui lance le vieux bonhomme, avant d'éclater de rire devant son visage contrit. Un second vieillard apparaît, et lui fait signe de ne pas prêter attention à son collègue un peu fantasque, qui continue de s'esclaffer. Il est au moins aussi vieux que l'autre, et porte un panama au-dessus de son visage taquin. Il l'accompagne par les couloirs du vieux bâtiment jusque devant une grande porte. Une petite plaque sur le bois rouge indique qu'il s'agit du bureau du maire. La voyant hésiter, le vieil homme la rassure d'un geste. Puis la pousse gentiment en ajoutant :

« Gotta walk that walk, baby. »

Elle inspire, et franchit la porte.

Une vieille dame très digne trône derrière un grand bureau d'acajou. La jeune femme se sent gauche, elle ne sait pas pas où se mettre tant elle est intimidée. La vieille dame sourit.

« Hi honey. Feelin' good? »

Son angoisse retombe avec ce sourire. Tout va bien se passer, on ne va pas la renvoyer. Elle répond à la question d'un hochement de tête. L'adjoint, un grand monsieur très droit dans son costume, ajoute de sa voix de baryton, profonde et rocailleuse :

« You'll see. It's a wonderful place. »

Elle ne peut être que d'accord. On se sent bien ici. On s'y sent mieux qu'en bas en tout cas. C'est un super endroit. Peut-être le meilleur endroit pour passer l'éternité.

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