« Sunday without rain. »

briseis

Chapitre 3.

Le soleil l'éblouit et Éden doit cligner plusieurs fois des yeux avant de s'habituer à la luminosité. Elle regarde le monde qui l'entoure en évitant par-dessus tout de baisser les yeux. Des gens traversent la rue, une jeune femme sort de son immeuble avec une poussette rose vif. Un peu plus loin, quelques gamins de rue se font tourner un joint en écoutant leur radio posée à même le sol. La brune les observe, intriguée. Elle se demande quels attraits ils peuvent trouver à la fumée qui emplit leurs poumons, à l'herbe qui leur grille le cerveau avant qu'ils ne s'en rendent compte. Finalement, elle passe devant eux en les ignorant. Toujours accrochée à Aurélien, elle fixe droit devant elle. Le vacarme urbain leur parvient peu à peu, au fur et à mesure qu'ils avancent vers le centre-ville. Le bruit des klaxons et des conversations devient assourdissant. Ils longent quelques immeubles, tournent deux fois à droite puis une fois à gauche. Le jeune homme guide la marche jusqu'à un parc où s'amusent quelques enfants de six à dix ans. Plus loin, leurs parents discutent sur des bancs en les surveillant d'un œil. Les adolescents s'asseyent d'un commun accord au pied d'un immense sapin. Le sol est jonché d'épines. Aurélien regrette de ne pas avoir pris de couverture ou même un sac, sur lequel ils auraient pu poser leurs têtes, mais pour sa défense, il ignorait totalement jusqu'où les mèneraient leurs pas. L'idée du square ne lui est venue qu'après, lorsqu'ils ont dépassé les frontières de leur quartier résidentiel. Lentement ils s'adossent au tronc du conifère, Éden laissant sa tête appuyée contre l'épaule du jeune blond. Ils sont bien ici. Ils regardent les bambins jouer et les pigeons voler, ils observent les nuages et débattent sur leurs formes. Ils se détendent. Ils oublient leurs tracas, leurs routines et ne gardent en tête que l'instant présent : le vent qui les glacent, le soleil qui les cuivre, et le rire joyeux des enfants insouciants effacent lentement les marques du chagrin.
Les yeux d'Éden rient à nouveau. L'expression ne dépassent pas ses prunelles, mais c'est mieux que rien. « Peut-être qu'un jour, je la referai sourire » se dit Aurélien. Il la regarde et il voit dans ses yeux que tout n'est pas perdu, qu'il y a encore un peu d'espoir. Il la veut heureuse, cette jeune fille aux yeux d'onyx et aux cheveux d'ébène. Avec des fossettes qui lui creusent les joues lorsqu'elle rit aux éclats. Il l'a vue peu de fois avant, mais il se souvient de chacune de leurs rencontres. La première fois à la rentrée des classes : elle portait un jean et des baskets, de grandes lunettes et un sac multicolore. Elle bavardait avec des filles de sa classe. La deuxième fois, c'était au réfectoire. Les cheveux savamment tressés, le visage légèrement maquillé et un sourire sur les lèvres, elle lui avait conseillé de prendre un riz-au-lait comme dessert, parce que ceux de la cantine ne sont pas mauvais. La troisième fois, c'est lui qui l'avait aidé à ramener à la bibliothèque tous les livres empruntés dans sa classe. C'était lourd. Tellement lourd qu'il ne l'avait quasiment pas regardée. Il s'était contenté de l'écouter le remercier un bon millier de fois, parce qu'il se mettait en retard pour elle. Quelques autres fois dans la cour de récréation, ils avaient échangé deux ou trois mots, ils en étaient restés là. Mais toujours, un détail lui sautait au visage. Son parfum fruité qui rappelait le sud, l'ombre à paupière qui faisait ressortir les étincelles de son regard, ou encore son tee-shirt trop large ou trop transparent qui laissait entrevoir l'ombre de son soutien-gorge fluorescent. En y repensant, il sourit. En se rendant compte que la jeune fille à côté de lui ne porte plus - ou ne laisse plus entrevoir - de soutien-gorge fluo, il est déçu. C'est un peu ce qui fait qu'Éden est Éden. Elle est ce qu'elle est, et elle en est fière. Du moins, l'était. Parce qu'à présent, elle ne sent plus être quoi que ce soit. Elle se laisse balloter par la vie et ne prend plus la peine de réfléchir. Elle ne pense plus, donc elle n'est plus, en quelque sorte. Pourtant, rien que le fait de se poser la question prouve qu'on est en pleine réflexion, et donc bien vivant.

« J'aime bien ta bague. »

Elle a lâché sa phrase comme ça, l'air de ne pas vraiment y attacher de l'importance. Pourtant, elle a un bon sens de l'observation. Les mèches légèrement cuivrées d'Aurélien sautent aux yeux de n'importe qui, au milieu de tous ses cheveux blonds. Mais elle, elle a remarqué que le jeune homme a les yeux vairons. Certains disent qu'il a les yeux bleus, d'autres les yeux bruns, mais personne n'a jamais vraiment pensé qu'il avait les yeux à la fois bleus et bruns. Cas assez rare chez les êtres humains, une moitié de son iris est bleue, et l'autre est brune. Encore plus rare, cette mutation est présente sur les deux yeux. Si elle voulait étaler sa science, Éden dirait, de sa jolie voix de dictionnaire, qu'il est atteint d'une double hétérochromia iridium.
Ensuite, elle a remarqué l'anneau en or blanc très fin que le garçon porte sur l'annulaire gauche. Ainsi que la boucle d'oreille qui pend à son lobe droit, à moitié cachée derrière sa chevelure.
Aurélien, surpris, ne répond rien. Il a longtemps pensé qu'il était le seul à regarder les gens. A se retourner pour mieux voir les quelques personnes qui attirent son attention. Mais il a tort.

Lorsqu'elle rentre chez elle ce soir là, Éden est sereine. Elle ne se sent plus ni triste, ni vide, pas heureuse pour autant. Juste calme. Elle s'est remplie d'un drôle de sentiment : l'espoir. Ses poumons se gonflent d'air et elle expire lentement. Elle a décidé de se donner une chance de reprendre à zéro. Elle s'allonge sur son lit et s'endort avant d'avoir eu le temps de poser la tête sur l'oreiller. Elle met un termes à ses nuits d'insomnies et de sanglots étouffés dans l'oreiller.


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