Taxi grec et préjugés

jean-fabien75

Eh oui, je suis plein de préjugés...

Je reviens juste de vacances alors je me suis dit qu'un petit titre bien prétentieux était tout à fait adapté à mon état d'esprit. Lorsque l'on est reposé, on se croit le roi du monde, c'est bien connu. Si je m'écoutais, j'irais même draguer dans les bars, tiens.

Bref, après avoir passé quelques jours à Athènes, je suis revigoré. Je constate, de surcroît que le monde a continué à avancer sans moi – il aurait tort de se priver –, que le CAC40 a flambé et que 4 ministres ont dégagé (on me dit dans l'oreillette que pour l'un d'entre eux, c'est une promotion. Je le note). En gros, je devrais partir me reposer à la plage plus souvent (mon cardiologue me le dit à chaque fois).

Si je vais bien, pourquoi je vous emmerde me direz-vous ?
Rien de grave, rassurez-vous (mes urines sont claires et il m'arrive encore parfois d'avoir une érection matinale), je voulais simplement vous conter une petite anecdote qui m'est arrivée récemment et qui montre à quel point l'être humain est un animal pétri de préjugés (quelle découverte).


Athènes, son Acropole, ses touristes, ses Grecs.
Il se trouve que ce n'est pas la première fois que je vais à Athènes car j'ai un couple d'amis qui vit là-bas avec leur charmante fille (ma vie est passionnante). Je commence donc à bien maîtriser l'environnement de la capitale grecque (en gros, je connais les deux lignes de métro et le marché au puce), j'ai traîné ma paresse dans pas mal de musées et de ruines (non, non, je n'ai pas visité l'économie grecque, ha ha), j'avais donc décidé d'y aller cette fois-ci pour ne rien foutre – une activité que je maîtrise à peu près aussi bien que le ronflement – plutôt que pour les visites.
Les deux dernières fois où je m'étais rendu en Grèce, j'avais pu constater une dégradation du climat économique et la situation du pays me semblait plus que tendue. C'est une chose de le lire dans la presse, c'est une autre de le constater de visu et j'avoue avoir admiré tous ces Grecs qui continuaient à sortir, manger en terrasse, bref à vivre malgré les difficultés – alors que moi j'ai souvent du mal à vivre bien que je n'aie jamais eu à souffrir d'autre chose qu'une constipation passagère de temps en temps.
C'est donc tout plein de sympathie pour les Grecs que je me suis, de nouveau, rendu à Athènes, empli d'une formidable envie de ne rien branler.


L'insouciance et le GPS.
Arrive le dernier soir – je vous fais la version courte – où l'envie d'un dîner aux chandelles se fait sentir – on est romantique ou on ne l'est pas. L'alcool aidant et l'heure avançant, il fallait se rendre à l'évidence, il allait falloir affronter une de mes hantises éternelles afin d'être sûr de rentrer à bon port : le taxi local.
Entendons-nous bien, je n'ai rien contre les taxis en particulier (ni en général d'ailleurs). OK, OK, le taxi parisien n'est pas très aimable et peu bavard – mais qui a envie de parler à un connard de taxi de toute façon –, il est aussi un peu cher, mais là on est en Grèce me dis-je et donc, ça devrait bien se passer (« les Grecs sont pauvres, à l'évidence les taxis aussi, ce n'est pas mon cas, donc on devrait trouver un terrain d'entente » constituait à peu de choses près mon schéma de pensée du moment). Evidemment, on se dit aussi que le pays sombre de plus en plus dans la crise et que, par voie de conséquence, les locaux voient peut-être le touriste comme une opportunité : il faut profiter de cette manne et le pomper au maximum (vous excitez pas, c'est une image).
Bref, donc, je me rends le long d'une file de taxis et j'interpelle le premier d'entre eux. Quand je donne l'adresse de mes amis au chauffeur, je crois déceler une sorte d'absence (« putain, c'est où ce quartier ? »). Une loupiotte clignotante se met en marche au fin fond de mon esprit. Agaçante, persistante. Puis, quand je monte dans son véhicule jaune canari – un canari qui se serait pris un mur – et que je constate qu'il n'a pas de GPS, je me remémore la dernière fois où j'ai pris un taxi grec : le mec nous avait largué au milieu de nulle part parce qu'il ne trouvait pas l'adresse (le grognement rauque des chiens abandonnés que j'avais croisés cette nuit-là en cherchant moi-même et à pieds l'adresse de mes amis hante encore de manière sporadique mes cauchemars…). Une fois en route, quand il commence à vouloir parler d'Emmanuel Macron dans une langue qui est à l'anglais ce que la Vache qui rit est au fromage AOC, je sais qu'il teste ma résistance et j'avoue que l'idée de descendre en Marche (humour) me traverse l'esprit. Cependant, je tiens bon. Je peste vaguement contre la politique française en choisissant des mots simples (comme si je parlais à une femme, donc) afin de faire la conversation et je souris bêtement. L'espoir de m'écrouler dans un bon lit afin de cuver mon vin sans doute. Je suis au maximum de mes capacités de socialisation. Je m'admire. Je ne suis pas au bout de mes surprises.


Le touriste et le magicien.
Ah comme elle doit être belle ma gueule de touriste.
Lorsque finalement nous arrivons à proximité de l'appartement de mes amis (et de leur bon lit qui m'attend), le gentil taxi m'annonce « 36 euros ». Cela m'apparaît assez étonnant car sans avoir eu les yeux rivés sur son compteur durant tout le trajet (j'ai quand même pas que ça à faire), il me semble qu'il est passé étrangement vite de 20 euros à 36 euros. Je mets ça sur le compte de l'alcool et de l'alphabet grec, puis je sors un billet de 50 euros de ma poche dans la pénombre de l'habitacle tout en attrapant mon sac-à-dos que j'ai laissé derrière moi. Il se trouve que je me souviens bien de ce billet de 50 euros puisque j'ai retiré l'après-midi même 70 euros et que j'ai pesté contre ce distributeur à la con qui m'a donné un billet de 20 et un billet de 50 (je peste beaucoup – d'ailleurs faudrait que j'arrête, il paraît que c'est mauvais pour la tension artérielle).
Tout à coup, le taxi retrouve quelques mots de vocabulaire dans la langue de l'autre connard qui faisait des pièces de théâtre et il me dit que c'est « 36 euros » (en appuyant sur le 36). Je regarde sa main poilue et je vois un billet de 10 euros. Merci d'être velu.
Ne sachant pas quelle attitude adopter et étant foudroyé par le doute (« zut, j'ai donné un billet de 10 ou de 50 ? »), je mets quelques minutes de discussion pathétique (« euh… j'ai pas plus de liquide ») avant de reprendre mes esprits et de comprendre qu'il a tout simplement fait un tour de passe-passe en échangeant mon billet contre le sien. Je change donc de posture et je lui fais les gros œufs – mais sans casser d'Hamlet. Malheureusement, on ne se refait pas (sinon, ça ferait longtemps que je me serais allongé la banane) et même en fronçant les sourcils et en prenant la voix de Pavarotti, je dois pas faire beaucoup plus peur que Stéphane Bern à une convention de catcheurs. Au bout de 10 minutes de prise de tête avec l'arnaqueur grec, il se lasse et me fout dehors. Se disant sans doute qu'avoir arnaqué 50 boules à un connard de Français, c'était déjà pas mal.


Des hôtes charmants
Arrivé chez mes amis, lumières éteintes, je m'endors d'un sommeil agité dans lequel je compresse des taxis comme des boîtes de conserve tandis que j'entends les chauffeurs me supplier de leur laisser la vie sauve (mais je ne comprends pas car leur anglais est très mauvais. Ils finissent écrabouillés tels les petits insectes insignifiants qu'ils sont).
Le lendemain, contant ma mésaventure à mes hôtes, je leur dis, philosophe, que j'ai vécu « l'expérience grecque » jusqu'au bout.
Ceci a pour effet de les agacer fortement et ils me vantent « le sens du service » des Grecs, leur amour du touriste. Ben voyons. Comme si j'étais assis sur ma montagne de préjugés et que ce qui m'est arrivé était exceptionnel. Limite, je suis un chat noir (voire c'est ma faute).
Après avoir fait des gros poutous sur le front à mes amis qui ont l'immense qualité de savoir me supporter (et de posséder un appartement à Athènes), je décolle vers la France peu convaincu tout en leur donnant tout de même la plaque d'immatriculation du taxi indélicat.


Et la conclusion de tout ça ?
Ce matin, devant mon écran, les doigts gourds car attaqués de toute part par une chaleur écrasante mettant à l'épreuve l'étanchéité de mon clavier, je comate devant quelques dizaines de mails non lus – et qui ne le seront probablement jamais – lorsque mon téléphone retentit.
C'est mon ami Grec (ou pour être plus précis : vivant en Grèce – parce qu'entre nous, il est Grec comme je suis maçon).

- Envoie-moi ton RIB, me dit-il.
- Mais pourquoi donc ? rétorqué-je.
- La compagnie de taxi a remboursé ta course. Le directeur de la compagnie a fait comprendre au taxi indélicat qu'il était la honte de la profession et il est venu lui-même rapporter l'argent dans la matinée.
- …

Sans voix, le Fabien.
Je ne sais que dire désormais si ce n'est : vive l'esprit grec, vive le service client hellénique, vive le tourisme, vive la Fr… Eh oh, faut pas déconner non plus.
En fait si, je sais quoi dire : eh mes poteaux qui vivez en Grèce, c'est la dernière fois que je doute de vous.

Sur ce, je vous laisse, je vais dormir dans le congélateur.


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