Tous ceux qui errent ne sont pas perdus - Chapitre 1

Emilie Levraut Debeaune

ambiance musicale : Eira, par Jakokoyak

France, Lyon, de nos jours.

Johan se retourne dans son lit. Un rai de lumière lui barre le visage et l'oblige à se réveiller complètement. Il s'assoit, baille et se frotte les yeux. Il se décide enfin à regarder son réveil. Ce dernier affiche 0:00 en rouge, tout en clignotant allègrement.

D'un air d'incompréhension totale, Johan se penche pour découvrir la cause de cette coupure. Il voit qu'un verre plein de Coca Cola Zéro s'est renversé de sa table de chevet et a dégouliné le long du mur pour atteindre la prise. Il soupire. D'un air d'extrême contrariété, il tend la main vers son portable, un vieux Nokia, toujours aussi fonctionnel malgré les années. Le téléphone indique 9h32. Il réfléchit une seconde. Il est en retard. Ça c'est sûr, mais pourquoi ?

Son entretien d'embauche ! Il est attendu à 10 heures à Guillotière, pour un job au MacDo. Il n'a pas du tout envie de travailler là-bas, mais il faut payer le loyer, les factures, les courses...

Il vivotait sur ses économies depuis déjà deux mois, et il avait repoussé l'échéance qui l'obligerait à trouver un travail, ou plutôt, avait refusé de la voir. Il n'avait désormais plus le choix.

Il se lève, sans se presser, malgré sa conscience qui lui rappelle son retard d'une petite voix aiguë. Il ouvre grand le robinet et se tapote les joues d'eau avec frilosité. Il saisit un jean relativement propre par terre, enterré sous un tas de linge dont on ne savait s'il avait été lavé ou attendait de l'être.

Toute la pièce est à l'image de ce linge oublié. Sur le lit, une couette grise, sans housse, côtoie dans la tristesse un coussin sans âge, roulé en boule et coincé entre le matelas et le sommier. A côté du lit, une commode vomit des chaussettes et des caleçons, tous tiroirs ouverts. L'armoire montre ses entrailles, portes béantes. Principalement des jeans et des tee-shirts blancs, comme autant de tripes qui sortent d'un corps mort, ou proche de l'être.

Volontairement ou non, Johan ne pose les yeux nulle part. Il se dirige vers la cuisine, où il attrape un morceau de baguette de la veille, qui attend la poubelle au milieu des assiettes couvertes de nourriture séchée et de verres où la boisson avait comme coagulé. Sur un coin de la table, un four à micro-ondes dont la vitre est opaque de graisse, attend d'être récuré.

Sans un regard pour les objets qui semblent appeler à l'aide, Johan se saisit de ses clefs, de son éternel sac à dos noir, claque la porte, et, tout en grignotant son morceau de pain, dévale les escaliers quatre à quatre, non sans s'attirer un regard noir de la gardienne.

Une fois dehors, il regrette de n'avoir pris que son blouson, et non son manteau. A Lyon un peu plus qu'ailleurs, le mois de février est mordant. Il enfonce son bonnet sur son crâne puis, d'un air décidé, fonce vers l'arrêt du tramway de la Part Dieu. Il longe la rue Baraban, rejoint l'avenue Georges Pompidou et de là, gagne le parking de la gare qu'il traverse en évitant les véhicules qui klaxonnent furieusement sur son passage. Il court à travers la foule dans ladite gare et enfin, saute dans le tram de justesse. Il consulte sa montre. Il aurait déjà du être au fast-food.

Il hausse intérieurement les épaules. Tant pis, il n'y peut plus rien maintenant. S'il n'avait pas le poste, ça n'est pas les Macdo qui manquent, il pourrait toujours postuler ailleurs. Il pose les yeux sur les passagers du tram, qui tous évitent soigneusement de se regarder. Il s'assoie et enfonce les écouteurs de son lecteur mp3 dans ses oreilles.

Mais il n'a le cœur à écouter de la musique. Il songe à sa situation devenue vraiment précaire ces derniers temps. Pas de revenus, d'aucune sorte. Il avait abandonné la fac en décembre, après si mois de cours peu convaincants. Il ajoute mentalement que de toute façon, même s'il était allé jusqu'à un diplôme, ça n'était pas des années d'université à étudier la sociologie qui lui auraient donné un quelconque poste tangible. Il essaye de s'en convaincre en tout cas.

Il s'observe dans la vitre. Il ne ressemble plus à rien. Il n'a pas pris la peine de se raser ce matin. Ni hier matin en y songeant. Il ne s'est pas lavé les cheveux, qui, écrasés par son bonnet, lui collent au visage. « Un vrai gangster » se dit-il en souriant. Pourtant, il repose les yeux sur ses mains. Et constate avec horreur que ses ongles sont noirs de crasse. Il tente d'enlever le plus gros avec le coin de son ticket, sans remarquer la moue dégoutée de la vieille femme assise à côté de lui.

La voix électronique annonçe « Guillotière » et commence à débiter son chapelet d'informations sur les correspondances. Johan saute du tram dès qu'il le peut et d'un air décidé, entre dans le Macdo, juste en face de l'arrêt. Il s'avance vers le comptoir et demande « Mickaël, le manager », ainsi que s'était présenté son interlocuteur lors de l'entretien téléphonique. La serveuse, ou plutôt « l'équipière » comme il est convenu de le dire pour le politiquement correct, sans répondre, se dirige d'un pas lourd vers les cuisines et revient avec un homme d'une trentaine d'années. Il est grand, carré, impeccable sur lui. Tout le contraire de Johan, qui semble brusquement avoir douloureusement conscience de cette fracture.

La manager, sans parler, lui désigne une table inoccupée. Johan s'installe tout en se demandant si tout le monde ici est muet.

Mickaël, puisqu'il ne peut d'agir que de lui, s'assoit lentement, tout en fixant Johan, et fronce les sourcils. Ce dernier, comme en face de son proviseur quand il n'était encore qu'un collégien, retire son bonnet d'un geste mal assuré et tente de poser un petit sourire sur ses lèvres. Mais Mickaël ne se dépare pas de son air hostile.

Il demande brusquement à son peut-être futur employé :

« Vous avez emmené votre CV ?

Johan approuve vigoureusement, heureux de pouvoir répondre positivement au moins à une question. Il se penche sur son sac et en sort une feuille un peu froissée, qu'il tend à Mickaël. Ce dernier la parcourt rapidement et fixe à nouveau Johan, qui commence à être mal à l'aise.

- Vous étiez en retard.

Johan prend un air contrit et baissa les yeux.

- Et vous êtes sale.

Bon, ça, Johan le savait, mais dit ainsi...

- Je recherche des équipiers sérieux, sur qui je puisse compter. Pas des hippies qui viendront quand ils le souhaitent. Et vous m'avez tout l'air d'appartenir à la seconde catégorie.

Johan se souvient du visage morne et triste de la fille qui tenait la caisse. Peut-être que c'était beaucoup exiger pour vendre des hamburgers...

- Vous voulez un temps plein ou un temps aménagé selon vos heures de cours ?

- J'ai laissé tomber les cours en fait...

Un nouveau froncement de sourcils lui indique que ce n'était pas la chose à dire.

- Si vous voulez faire carrière dans notre chaîne de restauration, il va falloir faire un effort de présentation.

Entre arrêter la fac et faire carrière au Macdo, il y a un monde, songe l'éventuelle recrue, de moins en moins emballée.

- Je voudrais un mi-temps en fait.

Mickaël ne répond pas et griffonne quelque chose dans son dossier, qu'il tient incliné contre lui afin que surtout personne ne puisse lire ses secrets.

Johan se sent comme le dragon que l'ange du même nom que le manager a terrassé, en des temps anciens. Il ne connait pas d'autre Mickaël, mais si tous sont ainsi, conscients du poids que contient leur prénom, il n'a pas très envie de les rencontrer.

- Je vous prend à l'essai à partir de vendredi. Vous commencerez à 16 heures. Magali vous montrera comment fonctionnent les cuisines. Soyez à l'heure.

Il se lève et indique la porte à Johan, qui comprend qu'il valait mieux ne pas s'éterniser.

Mickaël ouvre la porte, et lance avant de la relâcher :

- Au fait, vous avez des questions ?

- Oui, une seule. Est-ce que c'est interdit de sourire ici ? »

Johan n'avait pas envie de rentrer. Son appartement était dans un état proche de la ruine, et il n'avait pas du tout envie de ranger. Dehors le froid est vif, mais il juge que ça a du bon. Ça lui rappelle qu'il est vivant. Il en avait assez de la tiédeur, de la fumée, des alcools, du confort, des demies-teintes. Autant de choses qu'il assimile à des calmants trop puissants, qui l'empêchent de vivre pleinement sa vie.

Il choisit de remonter les quais du Rhône jusqu'à arriver au pont de l'Université. Il reste là, à regarder l'eau s'écouler et à songer à sa vie. Il avait pensé qu'en plaquant tout, il gagnerait en liberté, mais il se rendait compte, petit à petit, que c'était tout l'inverse. Il devenait esclave de besoins matériels : payer ses factures, envoyer des CV, trouver du travail, se motiver pour se lever le matin...

Ce n'était pas la vie qu'il avait voulue.

Comme souvent, il rêve qu'il ne faisait pas partie de ce monde, qu'un jour il se réveillerait, et qu'un fabuleux destin lui serait dévoilé.

Mais du haut de ses 28 ans, il prend peu à peu conscience que cela n'arriverait jamais. Il essaye tant bien que mal de repousser ces pensées, qui ne lui plaisent pas. Il préfère s'imaginer qu'il est un prince oublié, et qu'un jour ses parents se révèleront et lui confieront un royaume qu'il aurait à unifier dans l'adversité...

Mais une voix amère lui souffle qu'il se berce d'illusions. Il n'est qu'un « équipier » au Macdo du coin. Rien de déshonorant, mais rien d'aussi palpitant que ce fervent lecteur et relecteur de Tolkien, de C.S. Lewis et de Lovecraft l'aurait voulu.

Il finit par continuer son chemin, toujours perdu dans ses pensées. Ses pas le guident vers le centre ville. Il va se faire un petit plaisir pas cher : aller flâner rue Fleurieu, puis rue des

Remparts d'Ainay. Deux des plus belles rues de Lyon selon lui.

Un quartier où, encore petit garçon, il s'était juré d'habiter. Mais une fois de plus, la réalité l'avait rattrapé : les logements y étaient hors de prix.

Pourtant il continuait de venir s'y promener, regardant chaque fenêtre comme s'il pouvait prétendre avoir une chance de contempler la rue « de l'intérieur ».

Il marche lentement, prend le temps d'observer chaque détail, chaque vitrine, pour la plupart des restaurants, des antiquaires ou des décorateurs. Rien qui soit susceptible de l’intéresser vraiment.

Une vitrine attire son regard. Il s'approche et tente de regarder à l'intérieur. La vitre est poussiéreuse, on distingue à peine des silhouettes de meubles au travers. Il pose ses deux mains en visière et y colle son front, pour éviter les reflets. Tout cela semble sans vie. Il fait un pas en arrière et lève la tête.

Il y a bien une enseigne. Elle a du être dorée un jour. Il plisse les yeux et parvient à lire « Rénovation de meubles anciens ».

Rien de bien surprenant dans cette rue en somme. Mais quelque chose l'attire, lui commande d'entrer.

Tous ses meubles viennent de vides greniers populaires, ou du marché aux puces, il n'a rien d'assez précieux à faire réparer ici. Quelle excuse donner s'il rentrait ?

Ce n'est définitivement pas le genre de lieu où l'on peut dire sèchement « Je regarde, c'est tout ». Son allure risque de le faire passer pour un cambrioleur en plein repérage. Il n'a rien à faire ici.

Il allait se raisonner quand quelques notes de musique se firent entendre. Douces au début, puis plus rapides, plus violentes. Comme en colère. IJohan n'arrive pas à identifier l'instrument.

Mais il ne peut résister.

Il pose sa main sur la poignée, et pousse doucement la porte, tout en priant pour qu'aucun carillon ne vienne le trahir. Heureusement, c'est le cas. Il entrebâille la porte, se glisse dans le local, referme la porte, toujours sans bruit, et reste debout, à simplement écouter.

Une jeune fille, assise, lui tourne le dos. Elle continue à jouer, apparemment inconsciente de son public. Elle fait de petits gestes vifs et brusques avec ses bras. Johan se rappelle qu'il n'avait pas pu identifier l'instrument uniquement au son.

Mais maintenant, c'est évident. Elle joue de la harpe.

Il n'avait jamais vraiment écouté cet instrument, ni aucun autre, mais il ignorait qu'il était possible d'en tirer de tels sons. Il ne savait pas non plus que l'on pouvait à se point fusionner avec un instrument de musique, quel qu'il soit.

Pourtant la musicienne accompagne chaque note d'un frémissement, d'un position particulière, d'une inclinaison de son dos, d'un hochement de tête...

Johan veut en voir plus. Il fait un pas de côté, mais bouscule quelque chose qui tombe dans un épouvantable bruit métallique. La mélodie s'arrête brusquement et la jeune fille se met debout.

Elle lui sourit. Ce sourire est le bienvenu après une telle matinée. Et il ne manque pas de chaleur. Un vrai sourire, sincère.

« Pardon, je ne savais pas qu'il y avait quelqu'un. Vous auriez du m'interrompre.

- Et bien, je ne voulais pas, mais il semble que c'est ce que j'ai fait...

Et, sans trop comprendre pourquoi, il tend la main et se présente :

- Je m'appelle Johan ».

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