Ultime échappatoire

mysteriousme

La corde au cou. Prêt à sauter de la chaise.

"Our system isn't sustainable at all. It never was". Tels étaient les mots du nouveau Président du Monde, arrivé là après une révolution mêlant guerre civile et bombardements à en perdre la raison. On ne saurait plus dire qui est l'ennemi de qui, ni pour quelles raisons toute cette violence s'était mise à déferler dans les veines, dans les rues, dans les tranchées. Avait-il, ce cher Président du Monde, l'impression d'apprendre quelque chose à quelqu'un avec ses petites phrases ?


Son échafaud de pacotille rendait certainement la scène ridicule, dans ce semblant de logement crasseux. La poussière des bâtiments alentours partis en fumés s'était incrustée jusque dans les moindres recoins. Tout était terne, moche, gris.

La vaisselle intacte semblait ébréchée tant elle avait tremblé pendant tous ces mois de bombardements, tant on aurait pu croire qu'elle avait explosé lors des trop nombreuses fusillades.

Il se demandait si sa dernière pensée serait celle-ci ? Si plutôt que de se suicider, cela n'aurait pas été mieux de déserter, de chercher à s'exiler vers on ne sait quel lointain ailleurs mirobolant. Ou s'il aurait dû suivre sa femme le soir où elle était tombée. Ou s'il n'aurait pas plutôt préféré subir la violence d'un combat rapproché avec une sentinelle ou d'une séance de torture avec un milicien.


Et si c'était mieux quand on était mort ? La nuque brisée, les poumons emplis d'un air qui resterait prisonnier, les yeux révulsés, les joues bouffies par un sang stagnant.


Se suicider, c'est un acte fort, marquant, lâche pour certains. Pour lui, c'était une revendication : ses valeurs ne pourraient jamais être reconnues dans un monde aussi noir et... suicidaire ! Il était usé de toutes ces âmes en peine, de ces corps faméliques, décharnés, et des vautours qui les persécutaient. C'en était trop. Sa conscience ne pouvait en supporter plus.

Ne pas être capable de respecter son lieu de vie tient juste de la crétinerie la plus profonde et d'une estime de soi envolée vers une folie meurtrière, génocidaire flagrante !

Parce que se voiler la face, se cacher les yeux, se cracher au visage dans le miroir qui nous regarde, blafard, dès le matin : c'est tout simplement suicidaire.


Son acte serait-il montré un jour en exemple ? Deviendrait-il un martyr reconnu ? Méconnu ? Inconnu ? Sa mort - si banale - serait certainement passée sous silence. Un autre suicide inaperçu : celui d'un nouvel anonyme noyé dans la foule grouillante et désordonnée, odorante et malintentionnée. Il ne serait de toute façon plus là pour constater s'il devait crâner ou se faire tout petit.

Son geste paraîtrait probablement anodin aux yeux du monde, et pourtant il était tellement grave et solennel pour lui ! S'ôter la vie. Décider en son âme et conscience d'arrêter de vivre, de se donner la mort. Tant il avait vécu de souffrances en ce bas monde, il aurait pu dire qu'il se l'offrait, sa mort. Comme on s'offre un luxe quelconque. Seuls ceux qu'il s'apprêtait à rejoindre s'en soucieraient.



Assez de nuits sans lune et de jours incendiaires. Il était grand temps de passer à autre chose. De passer "de l'autre côté" !


Sa femme avait elle aussi choisi de se suicider, ou plutôt de se faire "assassiner en pleine conscience", comme elle lui avait expliqué dans la lettre déchirante qu'il sentit du bout des doigts dans sa poche et qu'il serra avec frénésie tellement le chagrin le terrassait, tant les sanglots le prenaient à la gorge. La détresse et le désespoir le tenaient en otage. Il avait tout perdu. Tout. Il les avait tous perdus. Tous. Frères, soeurs, parents.

La vie l'avait épuisé.

Tout était mort en lui.

Pourquoi vivre, alors ?



En récapitulant sa vie, il essayait d'entrevoir le bonheur, la joie, la poésie du quotidien, des yeux rieurs et des couchers de soleil.

Mais, comme si l'image était brouillée, il se souvenait plutôt de tous ces drames, et la mort de sa femme en premier lieu : son corps abattu sèchement alors qu'elle ne respectait pas le cesser-le-feu. Elle n'était pas sortie de la journée, mais ce soir-là, alors que chacun se calfeutrait, se cachait, passait de la lumière à l'ombre, éteignait la lumière... Deux balles avaient suffi à ôter sa vie, son âme si charitable et l'énergie vitale contenue dans son corps de déesse.

Il avait changé de ville, alors.

Mais il retrouvait toujours le même désastre.

Il avait été si tourmenté par ces chamboulements qu'il n'avait même pas réussi à faire le deuil de ceux qu'il aimait, de celle dont il était l'époux. Il s'en voulait et culpabilisait. Mais il se dit aussi que personne ne ferait le sien, de deuil. Plus personne pour le pleurer une fois qu'il serait parti. Il se senti soulagé, ressentant comme une forme de fierté, de ne faire de peine à aucun des siens de son vivant.


"Résiste. Résiste autant que tu peux. Aucune autre personne ne peut le faire pour toi. Résiste à ta façon. Et si cette façon doit être la mort, alors meurs !"

Il avait résisté. Il avait fait tout ce qu'il avait pu. Il avait lutté. Il avait manifesté pacifiquement. Il avait tenté d'organiser un attentat. Il s'était fait emprisonner... Il avait changé d'identité, s'était enfui.

Il avait l'impression d'avoir vécu ce que la vie offre de pire, de plus morbide, de plus glauque. Alors il s'était mis en tête de se supprimer pour en finir avec ce cauchemar. Vivre la mort. Voilà ce qui l'attendait.


Les bombardements avaient repris. Il entendait au loin le bruit de panique, cette pression. Ce bruit d'assaut, de terre éclatée par l'impact, cratérisée. Ce craquement brutal de bâtiments qui s'effondraient. Ruines de fer et de béton qui engloutissaient des vies, des centaines de vies à chaque largage.

Il aurait tant voulu entendre une dernière fois le bruissement léger des petits moineaux, leurs cris un peu stridents, pétillants. Mais depuis longtemps, les oiseaux avaient fini de chanter. Ils avaient fui. Réfugiés, silencieux, ils s'étaient tus, ne sillonnaient plus le ciel.


Il pleurait. La corde rapeuse, en flirtant avec sa gorge emplie de sanglots, le grattait.

Ses larmes coulaient à flots, ses morves bavaient le long de ses lèvres, une violente migraine s'installa tant il avait du mal à reprendre son calme, et ses pleurs transpiraient à grosses gouttes de plus belle, jusqu'à cette frontière étrangère, ce morceau de ficelle auquel il allait être pendu dans quelques secondes.

Il sentait pour la dernière fois les battements de son coeur. Désordonnées. Intenses. Envahis de tristesse. Coeur qui était prêt à exploser, à casser sa poitrine, à sortir, à s'expulser de sa cage thoracique.


D'un geste, il poussa la chaise. Sa nuque se brisa. Ses poumons ne purent expirer l'air, ses yeux ne purent que convulser dans leurs orbites pleines d'eau.


Plus de colère. Plus de hargne. Plus de haine. Plus de valeurs.

Le monde continuerait sans lui. Indifférent.

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