Un bébé en cadeau

valerie-lemelin

“Je suis enceinte” affirma Violette.


Il y eu un silence, l'ébauche d'un sourire puis un sanglot étouffé. Enfin, Hélène se mit à pleurer longuement la tête entre les mains. Violette, assise à côté d'elle dans l'herbe, lui frotta le dos et appuya sa tête sur l'épaule de sa jumelle. 


Abby s'amusait au loin  à cueillir des pissenlits. Afin d'éloigner sa fille un moment et d'être seule avec Hélène, Violette lui avait dit d'en ramasser un gros bouquet pour sa tante. 


Les 2 jeunes femmes s'étaient donnés rendez-vous au sommet de la “Colline de l'arbre solitaire”. C'était Hélène qui avait trouvé ce nom bizarre lorsqu'elles avaient découvert à 5 ans cette petite clairière dégagée avec en son centre un grand saule pleureur. Hélène avait le don de se créer des mondes imaginaires dans lesquelles elle entrainait sa soeur.


Hélène adorait les enfants. Elle n'avait rien perdu de l'imagination de son enfance, contrairement à Violette qui avait toujours suivi sa soeur mais qui avait un tempérament plus réfléchi. Les enfants gravitaient autour d'Hélène comme des abeilles au miel et Abby n'y faisait pas exception. Hélène ne rêvait que d'une chose: avoir une grande maison qu'elle ferait résonné de plusieurs rire d'enfants. Violette, elle, rêvait de posséder sa petite entreprise de couture et d'habiter n'importe où si c'était près de sa soeur. Hélène avaient pouffé de rire en entendant ça! Elles étaient inséparables, complices et ensemble, indestructibles. 


Leur relation fit mise à rude épreuve il y a maintenant 6 ans lorsqu'un malheur s'était abattu sur Hélène. Après plusieurs tentatives échouées afin de tomber enceinte, Hélène et William avaient pris tout deux rendez-vous pour faire des examens. Le diagnostic était tombé, cruel et sans pitié : Hélène était stérile. 


La jeune femme revit difficilement l'évènement mais ne peut malheureusement pas l'oublier. Elle s'était écroulée, ou du moins avait éprouvé la sensation de tomber dans le vide, bien qu'étant assise sur la chaise en cuir noir face au Docteur Lebrun. Aucune larme ne s'était encore échappée après les horribles mots du médecin. Juste une difficulté incroyable à respirer. Elle avait le tournis. Les sons lui parvenait en une espèce de réverbération sourde. 


-Je suis vraiment désolé. Vous devez être bouleversée…” disait le docteur.


Bouleversée, oui! Bouleversée au point d'en avoir mal à l'intérieur, comme si quelque chose lui tordait les boyaux et lui donnait envie de vomir. Elles venaient de fêter ses 21 ans et sa soeur Violette commençait à peine à distinguer le gonflement de son ventre. C'était injuste! Ce qui avait fait sa joie quelques semaines auparavant venait de se retourner contre elle. Une double gifle  en pleine figure! 


-….mais il y a d'autres options qui s'offre à vous.” continuait le docteur. 


Il lui avait offert un dépliant. Hélène l'avait prit mais n'avait prononcer aucun mot durant l'entretien. Elle était ailleurs, comme sortie de son corps. Bien sûr, elle avait réfléchie à éventualité d'être stérile et croyait s'y être assez préparé. Elle croyait être assez forte pour encaisser. Peut-être aussi avait-elle nourri l'espoir que ce soit William qui soit stérile. Elle s'en voulu de penser ça mais au moins elle aurait pu gouté aux joies que procurait la grossesse. Le médecin avait terminé son monologue et lui avait fait  signe de quitter. Elle dût néanmoins attendre 30 longues minutes après sa sortie du bureau pour enfin trouver la force de sortir son cellulaire de sa sacoche et de composer un seul numéro. Malgré l'incroyable jalousie qu'elle éprouvait en ce moment envers sa soeur, et même avant d'appeler William, c'est tout de même à Violette qu'Hélène téléphona. 


Hélène fixa son regard sur l'arbre solitaire. Le seul témoin de cette épouvantable soirée d'automne. Hélène se revoit encore effondrée dans les bras de sa soeur. Un masse molle, pliée en deux, animée seulement de soubresauts. Jamais elle n'avait eu si mal. Elles étaient restée toutes les deux à l'ombre du saule pleureur, Hélène recroquevillée dans les bras de sa jumelle,  pleurant durant ce qui leur sembla des heures dans le silence le plus complet. Les mots semblaient tout simplement de trop. Violette flattait tendrement les cheveux de sa soeur et Hélène savait au plus profond d'elle-même que sa soeur partageait son immense chagrin. La douleur de l'une engendrait toujours la souffrance de l'autre. Cela avait toujours été ainsi entre elles. 


Une larme coula sur la joue d'Hélène à ce dur souvenir. Au loin, l'arbre solitaire laissait ses longues branches feuillues flotter au rythme du vent. Hélène prit la main de sa soeur,  entrelaçant leur doigts. 


“La fécondation a fonctionné? Tu en es sûre?” demanda Hélène entre 2 sanglots.

“Oui. Confirmation aujourd'hui! J'ai voulu t'appeler mais j'ai préféré attendre.” 

“Tu as bien fait! Tu me vois pleurer comme ça devant mes patients? La honte!”


Le soleil couchant réchauffait encore leur peau et inondait leur visage tourné vers le ciel. Hélène se coucha dans l'herbe, la larme terminant sa course sur sa joue.

Violette imita sa soeur et elles restèrent longtemps à regarder les nuages pour l'une et les yeux fermés par l'émotion pour l'autre. On entendait seulement le frottement de l'herbe au loin et les petits cris de joie d'Abby. 


“J'ai hâte d'annoncer la nouvelle à William ce soir! On va enfin être parents! Merci tellement! Tu ne peux pas savoir comment…” bredouilla Hélène, une boule dans la gorge, en serrant plus fort la main de sa soeur dans la sienne. 

“ Tu seras une excellente mère Hélène”

“Je serai parfaite, tu verras” ricana-t-elle “Comment vas-tu expliquer la situation à Abby?”

“Je ne sais pas encore. J'y réfléchis”


Comme si elle avait deviné que l'on parlait d'elle, la fillette de 4 ans arriva les mains chargées d'un gros bouquet de fleurs jaunes.


“Pour toi Tatty” s'écria-t-elle.


-Elles sont magnifiques Abby! Tu as vraiment choisies les plus belles!” 


-Oui!” sourit Abby.


Hélène prit doucement le bouquet des mains de la petite et replaça délicatement une mèche de cheveux derrière sa minuscule oreille. 


-Y'a pas d'abeille au moins hein?” questionna Hélène en faisait ensuite mine de farfouillé minutieusement les pissenlits. “Tu crois que je vais me faire piquer? Ça fait mal se faire piquer…”


-Y'a pas d'abeille Tatty” ricana Abby de bon coeur. 


-T'as raison….”dit Hélène en déposant doucement les pissenlits dans l'herbe. “ la seule abeille ici…c'est TOI!” s'écria-t-elle en empoignant Abby par la taille. La petite bascula vers l'avant et tomba sur sa tante qui commença à la chatouiller.


Abby se tordait dans tous les sens en riant, découvrant ses petites dents de lait, et, après quelques tentatives,  finit par s'échapper en criant. 


-C'EST QUI LA MEILLEURE NIÈCE DU MONDE?” lui cria Hélène en reprenant son souffle.


-C'EST MOI TATTY!!!” lui répondit Abby pleine d'énergie.


Hélène regarda un moment la fillette s'immobiliser au loin et ramasser d'autres pissenlits. Puis, la gorge encore serrée par l'émotion, s'imagina une toute autre scène. Elle visualisa mentalement un autre enfant près de la petite. De dos en chandail court et en jeans, car elle ignorait encore quel était son sexe. Abby tenait l'enfant par la main et le guidait à travers la masse d'herbes vertes jouant tantôt au chevaliers servants, tantôt aux pirates sanguinaires comme Violette et elle jadis. 


Hélène sourit et appuya sa tête sur l'épaule de sa soeur. Elle se sentait incroyablement légère comme si plus rien ne pouvait désormais l'atteindre. D'ici quelques mois, tout serait encore plus merveilleux. D'ici 9 mois, grâce à Violette, elle allait pouvoir enfin être mère à son tour. 

Signaler ce texte