Un étrange pouvoir (Instant volé - 2)

Serge Boisse

Enfin ! La suite tant attendue de "Instant volé". Et s'ils étaient deux, à pouvoir arrêter le temps ? Une très belle nouvelle que vous pouvez lire indépendamment, ou à la suite de "Instant volé".

« Tu es venue me voir ce matin… »

Elle sursaute, manque de renverser sa tasse de thé. En face d'elle, il sourit, croque une tartine au miel, comme s'il avait dit une banalité.

« …Dans ma chambre. »

Elle le dévisage. Ses yeux sont des lacs insondables dans lesquels elle plonge pourtant, essayant d'y découvrir la vérité. Ses immenses yeux bleus. Avait-t-il deviné ? Comment pourrait-il savoir son secret ? Ses yeux si clairs, qu'ils semblent l'image même de l'innocence ! Son petit frère.  Il a grandi. Il est grand maintenant, elle le réalise soudain. Dix-sept ans…  Elle doit répondre, mais elle ne sait pas quoi dire.

Ce matin, oui, elle était venue dans sa chambre, mais c'était comme dans un rêve. Elle avait arrêté le temps.  Sous la douche, elle avait pensé « Stop », et le temps autour d'elle s'était arrêté, ou presque. L'eau tombait au ralenti. De ses mains, elle avait sculpté les gouttes étincelantes dans le soleil matinal. Elle avait compris qu'elle avait le pouvoir de figer le temps, ou de le ralentir, à sa guise.

Sortant de la douche, sur la pointe des pieds, marchant comme dans un brouillard dans ce temps gelé, dans cet air devenu lourd et dense, qui ralentissait ses mouvements, elle avait marché jusqu'à sa chambre, elle était entrée. Il était déjà réveillé, il jouait à un jeu vidéo. L'image sur l'écran était figée, tout comme lui. Ce visage immobile… Elle avait passé la main dans ses fins cheveux, devenus durs et rêches comme des épines, elle s'était assise en face de lui, avait caressé sa joue glacée. Son regard fixe… Très différent de celui qu'il arbore maintenant. Elle croit deviner un sourire, une moue mutine, amusée. Déjà, elle était repartie. La scène avait durée moins d'une minute, enfin une minute pour elle. Pour lui, une demi-seconde. Il n'avait pu voir qu'un fantôme. Certainement. Alors ? « Tu es venue me voir… »  Il faut qu'elle réponde.

Soudain, un souvenir d'enfance.  C'était à l'époque où père était encore là, un été, en vacances dans leur maison de campagne, ils avaient marché, elle et son frère, jusqu'à un pré en légère pente, ils avaient joué à « cours après moi que je t'attrape », les jeux de l'enfance, ils s'étaient battus, ils avaient roulé tout en bas du pré, son frère la bourrait de coup de poings, il était plus petit mais très fort pour son âge, et pour y échapper elle s'était recroquevillée sur elle-même, elle était devenue une statue. Le temps autour d'elle avait accéléré, mais elle, elle ne bougeait pas. Oui, elle le réalise maintenant, c'était le processus inverse de ce qui lui était arrivé ce matin. Elle ne maîtrisait pas encore les choses, alors, mais le pouvoir était là. « J'ai un pouvoir », pense-t-elle. « Je peux changer la vitesse du temps ». Elle réprime un frisson. Ce pouvoir lui fait peur.

Inquiet de la voir statufiée, Il avait soudain cessé de la frapper, et alors brusquement le temps était reparti. Mais maintenant, c'était lui qui était devenu une statue. Il ne bougeait pas, il ne respirait plus. Il était soudain devenu raide et froid comme s'il était mort. Terrifiée, elle avait pris sa petite tête dans ses bras. « Réveille-toi ! » Et le temps était reparti. Il avait souri.  L'image même de l'innocence…

Ses yeux… Elle ne peut détacher ses yeux de ceux de son frère, qui l'interrogent. Il était jeune. Il ne se souvenait probablement pas de cette scène. Mais peut-être… Peut-être avait-il lui aussi le pouvoir. Elle doit répondre. Elle doit savoir. « Tu es venue me voir… » Surtout ne pas dire « comment le sais-tu » ; Ce serait tellement banal !

« Oui, dit-elle, tout simplement.
— Alors, toi aussi, finalement. »

Elle se retient de demander : « Toi aussi quoi ? ». La réponse, elle l'a lue dans ses yeux. Lui aussi, il a le pouvoir. Et il sait qu'elle aussi elle l'a, qu'elle s'en est servie, ce matin, qu'elle est venue furtivement le voir dans sa chambre, au ralenti.

« C'est chouette. »

Elle se sent frustrée de cette réponse laconique. Non, ça n'est pas chouette ! C'est extraordinaire. Et inquiétant. Les questions se bousculent dans sa tête. Allons, il est temps de clarifier les choses.

« Depuis quand ? Depuis quand tu as… » Elle n'ose pas prononcer le mot.

« Le pouvoir ? » Ses yeux sont devenus rieurs, moqueurs presque. Il semble ravi. « Depuis presque un an. Ça fait un an que j'attends de savoir si toi aussi tu l'as. On dirait que tu es en retard sur moi, pour une fois. »

Un an ? Pendant un an, il avait… Fait quoi ?

« Tu étais nue, dit-il soudain. Quand tu es venue dans ma chambre… Tu étais nue. Tu es très belle, toute nue, tu sais, grande sœur ? » Ses yeux sont plus rieurs que jamais. Elle prend un air faussement effarouché : « — Non mais dis-donc ! Ça ne se fait pas, de… Et puis, de toutes façons, tu n'as rien eu le temps de voir. Le temps était ralenti cent fois, pour toi. »

« Crois-tu que je n'ai pas eu le temps de te voir ? Le crois-tu, vraiment ? » Il a toujours eu une façon très littéraire de parler. Tous ces livres qu'ils ont lus tous les deux… Leur père avait au moins, avant de partir pour Singapour, eu le temps et l'esprit de leur apprendre le goût des belles choses. Mais attends une minute…  Il a toujours été vif et espiègle.  Depuis toujours, elle sait qu'il est extraordinairement intelligent, beaucoup plus qu'elle. Sa question ne faisait pas seulement référence à ce matin. Depuis un an… Des images traversent son esprit. Souvenirs de mouvements furtifs autour d'elle, de courants d'air qui la caressaient… Elle avait chassé ces images comme celles de fantômes. Son propre frère. On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans... Rimbaud l'avait écrit : Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin ! La sève est du champagne et vous monte à la tête... On divague ; on se sent aux lèvres un baiser qui palpite là, comme une petite bête... 

Qui palpite là, comme une petite bête... Il l'avait embrassée, plusieurs fois, à son insu. Et pas seulement sur les lèvres. Elle a envie de gifler son frère, et en même temps, envie de l'embrasser en retour.

« Depuis un an, tu m'as espionnée.
— Oui.
— Tu m'as… touchée.
— Oui.
— Et qu'as-tu fais d'autre ? »

Il sourit :

« Tu n'as pas encore compris ce qu'est ce pouvoir que nous avons tous les deux. Il fait de nous des êtres à part. Il nous donne la direction à suivre. Il nous oblige à choisir entre le bien et le mal !

— Que veux-tu dire ?
— Je vais te montrer. » Il lui prend la main. « Mais avant… STOP ! »

Le mot résonne bizarrement dans l'air qui semble soudain se figer. Brusquement, elle se retrouve au cœur d'une bulle de silence. Elle sait qu'ils viennent tous les deux de plonger dans cette stase temporelle si étrange. Tous les deux ? Comment est-ce possible ?

« Au début, lui explique son frère, j'ai cru que tout se passait comme si mes perceptions et mes pensées avaient accéléré cent fois, me donnant l'illusion que le monde extérieur était ralenti du même facteur.

— Et ce n'est pas ça ?

— Non. C'est un véritable effet physique.  Il prend naissance dans notre corps, il s'étend légèrement au-delà de notre peau, mais sur quelques centimètres seulement, en s'annulant progressivement. C'est pour cela que nous pouvons quand même respirer, même si tout le reste du monde nous semble figé. Mais comme nous avons le pouvoir tous les deux, si nous nous touchons, c'est comme si nous ne formions qu'un seul corps. Dans nos corps, le temps s'écoule vraiment plus rapidement que ce qui se passe dans le reste du monde. Ou bien, c'est l'univers tout entier qui a ralenti, ce qui revient au même…

— Ah ! S'exclame-t-elle.

— Et c'est pour cela que tout ce que tu touches te semble si froid. La température, c'est l'agitation des molécules, leur mouvement. Si le monde extérieur était totalement stoppé, tout nous paraîtrait à la température du zéro absolu, c'est-à-dire à moins…

—…moins deux cent soixante-treize degrés », le coupe-t-elle, fière de lui dire qu'il n'avait pas le monopole de la physique. Bien que de deux ans plus jeune, son frère était beaucoup plus calé qu'elle en sciences, mais elle n'en était pas nulle pour autant, et tenait à le lui rappeler.

« C'est exact. » Tenant toujours sa main, Il la fait se lever, l'entraîne vers l'escalier qui descend vers la rue. « On va sortir ». Surprise, elle lâche un instant sa main, et brusquement, il n'est plus là. Il a disparu, comme s'il était soudain devenu invisible. « Non », pense-t-elle. « En le lâchant, c'est moi qui suis repassée à vitesse normale, et lui il a continué à avancer, tellement vite qu'il a disparu de ma vue. Il est peut-être déjà dans la rue. » Elle secoue la tête. « Eh bien, moi aussi je vais le dire… STOP ! ».

La porte de la maison pèse une tonne lorsqu'elle veut l'ouvrir, mais elle est habituée désormais à ce que tous les objets fassent preuve d'une inertie formidablement décuplée. Dehors, dans la grand-rue, c'est encore le marché, mais un marché gelé, une assemblée d'effigies colorées mais immobiles. Pas un bruit. Ah ! voilà son frère, seul mouvement dans cette foule statufiée. Il gambade en sautillant vers elle. Il a l'air de s'amuser, et il est vrai qu'il y a quelque chose d'amusant, d'enivrant même dans cette situation étrange. « Ah, te voilà. Regarde cette dame. »

Il désigne une grosse dame, figée net en train d'ouvrir son sac à main pour payer un kilo de tomates. Il s'approche d'elle, plonge la main dans le sac, en ressort un porte-monnaie, l'ouvre, en retire quelques billets et le remet à sa place.  La dame n'a pas bougé d'un iota, souriant bêtement au commerçant.

« Et voilà, ni vu, ni connu !  Il brandit les billets sous les yeux de sa grande sœur, outrée.  
— Mais c'est du vol ! Rends-lui cet argent immédiatement !
— Bien sûr que c'est du vol ! Et ce n'est qu'un petit exemple. Toi et moi, nous pouvons devenir fabuleusement riches, avec notre pouvoir !
— Mais ça n'est pas moral !
— Moral ? Qu'est-ce qui est moral ? Pourquoi avons-nous tous les deux ce pouvoir, et pas les autres humains ? Est-ce que la nature a été morale, en faisant de nous des êtres supérieurs ? Allons, dit-il en voyant les gros yeux de sa sœur, je veux juste te montrer que désormais nous sommes au-dessus des lois humaines. Nous pouvons être voleurs, ou justiciers, ou autre chose. Nous devons créer notre propre morale. Mais, puisque cela te déplaît… »

Il remet les billets dans le porte-monnaie de la grosse dame, reviens près de sa sœur, lui prends la main à nouveau. « Reprise ». Soudain le film repart à vitesse normale, le marché s'anime, le brouhaha reprend, la dame paye le commerçant. Aucun des deux ne semble avoir remarqué quoi que ce soit.

« Allons nous asseoir quelque part, dit-elle, j'ai le vertige. » Il hoche la tête.  « — Oui, ça me fait ça aussi. » Il l'entraîne vers la terrasse d'un café. Elle se sent perdue, hésitante, devant un abîme d'avenirs possibles.

 « Nous sommes des pages blanches, dit-il soudain. Des potentialités. Comme le bloc de marbre contient en germe une sculpture magnifique, comme le clavier du piano ne demande que de faire résonner les plus belles mélodies, comme la toile du peintre et la page blanche de l'écrivain, nous sommes des êtres en devenir. »

Elle le regarde, surprise.

« C'est beau, ce que tu viens de dire !
— J'ai eu un an pour penser à ce que j'allais te dire, lorsque tu découvrirais toi aussi que tu as ce pouvoir.
— Tu étais si sûr que je l'avais ?
— Certain.
— Pourquoi ?

Ma parole, il rougit. Pourquoi ?

— Tu te rappelles, lorsque nous ralentissons le temps, si nous touchons un objet, il nous semble glacé…
— Oui.
— Et même une autre personne. Mais toi, non. Donc, tu étais différente. » 

Elle met un moment à comprendre pourquoi il rougissait ainsi.

 « Tu m'as…
— Allons, grande sœur, pardonne-moi. J'ai dix-sept ans, mes petites hormones sont en ébullition, et tu es une très belle jeune femme. Même en stase, tu étais… douce et tiède. Non, s'il te plait, ne dit rien. Écoute-moi. Je t'aime, petite sœur. Ne m'envoie pas ta morale en pleine figure. Nous sommes différents des autres. Nous devons avoir une éthique différente. »

 « L'important, c'est que maintenant, nous savons ce que nous sommes.  Je t'ai menti, tout à l'heure. Nous ne sommes pas des pages blanches, ni des blocs de marbre attendant le sculpteur. Nous ne sommes pas des potentialités.  Nous n'avons besoin de personne. Nous sommes déjà des œuvres d'art. Nous sommes uniques »

Son vertige s'accentue, tout va trop vite. « Pause. » Pense-t-elle. Et tandis que le monde autour d'elle se fige en lents cristaux statiques, elle contemple cette œuvre d'art, son petit frère, ses grand yeux d'azur étincelants, ses fins cheveux blonds, son visage d'ange immobile, si fier, si sûr de lui ! Il a raison, bien sûr, mais elle se sent prise au piège par la révélation de son propre pouvoir, comme un poète déchu qui serait horrifié par la bête étrange dont il vient d'accoucher, et qu'il vient de coucher sur le papier ; comme lui, elle voudrait fuir, mais ne peut que s'éloigner lourdement en agitant dérisoirement ses longues, ses lourdes ailes de géant et de plastique. Elle soupire, respire, se calme, secoue ses ailes, et s'envole enfin. « Reprise. »

« Oui, dit-elle enfin, nous sommes uniques.

— À moins qu'il n'y en ait d'autres. »

Il sourit, comme s'il venait de dire "il fait beau", Mais son regard me transperce. Ses beaux yeux clairs...

« A bientôt », dit-il.

Et soudain, il disparut.

(A SUIVRE)

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