« Un peu de sang sur le trottoir. »

briseis

Une jeune fille s'est suicidée. Mais la vie continue. C'est ce qu'on a envie de dire, mais on n'y arrive pas.

Chapitre 1.


        Il y a des images, des sons, des odeurs, des souvenirs qu'on voudrait cacher au fond de soi pour tout le reste de sa vie. Le fracas du verre qui tombe et éparpille au sol ses mille débris glacés. Un corps familier qui se jette du haut du cinquième étage. Le parfum métallique du sang séché qui stagne dans une chambre qu'on a pourtant nettoyée et désinfectée pendant des jours. La mort d'un proche qui hante la mémoire et fait griller le cerveau si bien qu'on finit par ne plus connaitre que ça. Revivre cette même scène, encore et encore parce qu'on a vu quelque chose qu'on n'était pas censé voir et que ça ne s'effacera jamais, comme une marque au fer rouge. Une douleur qui s'insinue au fond de soi, imprimée sur l'être et qu'on ne peut pas faire partir, qu'on n'arrive pas à oublier malgré tout ce qu'il se passe de magnifique dans ce monde qui n'est pas si noir qu'on le prétend.
Ce sont des choses auxquelles on ne devrait pas penser et pourtant, allongée sur son lit, fixant le plafond blanc et le ventilateur qui tourne au dessus de sa tête, Éden ressasse cette idée fixe : elle ne pourra jamais plus être heureuse. Elle a vu trop de choses pour ses quinze ans, elle a eu trop peu de temps pour encaisser ce que des gens mettent parfois toute une vie à guérir. Elle avait l'habitude d'être joyeuse, avant. Elle avait l'habitude de sourire et de s'émerveiller devant tout et n'importe quoi, comme l'odeur du pain frais ou d'un gâteau au chocolat, la chaleur d'un rayon de soleil qui lui caresse la peau en début du mois d'aout. Elle était le genre de fille à rire aux éclats parce qu'il a neigé et que la ville est ensevelie sous un gigantesque manteau blanc. Le simple fait d'être en vie la faisait sourire et chaque jour, elle se promettait de partager cette sensation exquise de vivre pleinement.

    Au moment où elle fixe, imperturbablement une fissure sous le toit de sa chambre, elle a oublié tout cela. Elle n'a même plus conscience de l'énergie qui la traverse, de l'air qui gonfle ses poumons et du sang qui coule dans ses veine. Elle se sent loin, trop loin de la terre et de la réalité et au fond, elle trouve que ce n'est pas si mal. Elle ne sait plus comment on peut sourire et n'a plus souvenir du concept de la joie, se demande comment elle a fait autrefois pour contenir tellement de bonheur et ne rien en garder. Ses paupières s'abaissent et se relève sur ses iris noires qui ne reflètent plus rien. L'âme de la jeune fille est endormie, sur pause, à défaut d'être morte comme elle le pense. Son esprit ne veut plus voir ni entendre, il a besoin d'oublier tout ce qu'il a traversé. Éden est devenue une épave vide de sentiments et ne reste en elle que les instincts primaires qu'elle laisse guider sa vie et rythmer son nouveau quotidien : manger, se laver, dormir. Le reste du temps, elle reste allongée, le regard perdu dans le vide, sans chercher à quitter cette spirale vaine. Elle se conforte dans cette atmosphère silencieuse que personne n'ose troubler, pas même ses parents qui sont dans le même état qu'elle, seulement forcés de continuer à travailler, faire les courses, à manger, parce que d'autres personnes dépendent d'eux. C'est ce qui les maintient en vie, eux aussi. Et par culpabilité, l'adolescente refuse de se laisser glisser vers la mort. Un décès dans la famille suffit, elle doit continuer de survivre, au moins pour eux, pour qu'ils puissent se raccrocher à elle. C'est cette seule idée qui l'empêche de tomber, à son tour. C'est une chaine, un maillon s'est brisé alors les autres se resserrent pour faire front, même s'ils ne se parlent pas, n'osent plus se regarder de peur de retrouver dans les traits des autres, une ressemblance, une expression qui rappelleraient l'être perdu. C'est lourd. Leurs épaules s'affaissent et ils courbent le dos sous le poids de la fatalité. C'est la vie. C'est ce qu'on a envie de dire mais personne n'y arrive. C'est toujours plus facile à dire qu'à faire, alors on regarde sans parler et on attend que ça passe. Mais ça ne passe pas.

         Pour la première fois depuis de longues semaines, le Cello numéro 1 de Bach s'élève et remplit l'air de ses notes longues et douces. Un léger signe d'étonnement parcourt le visage d'Éden, un haussement de sourcil qui s'efface lorsqu'elle tend la main pour saisir son téléphone portable sans bouger le reste de son corps. Elle ne regarde pas le numéro qui s'affiche à l'écran, de toute façon, la question reste la même : répondre, ou pas ? Elle appuie de son pouce le petit bouton vert.
« Allô ? »
De l'autre côté du fil, c'est la voix d'un garçon qu'elle connait trop peu qui lui répond. Un instant, elle se demande comment il a trouvé son numéro, l'instant d'après elle raccroche sans savoir pourquoi. Elle attend que le morceau de Bach soit presque achevé avant de répondre de nouveau à l'appel d'Aurélien. Elle n'ose pas prononcer un mot, et le jeune homme comprend. Il laisse le silence s'installer entre eux, et dans sa chambre, dans l'immeuble d'en face, près de la fenêtre, toute son attention portée sur les rideaux rose pâle qui l'empêchent de voir Éden, il murmure simplement :
« Je suis là. »


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