Une terrible beauté est née

marionrom

(Nouvelle distinguée au concours d'écriture de la Biennale d'art contemporain de Lyon en partenariat avec “Télérama” 2011)

Ça aurait pu être l'histoire d'une Sophie pleine de sagesse ou d'une Abigaïl source de joie mais elle, elle est tombée sur Carine. Ses parents étaient férus d'étymologie mais surtout convaincus que le choix judicieux d'un prénom pouvait leur éviter bien des soucis. Carine était donc destinée à être pure. Et à le rester.
Les parents de Carine se félicitaient d'avoir engendré une enfant aussi intellectuellement parfaite. Elle ne répondait que quand on l'y autorisait, n'avait jamais de mauvaises pensées, réussissait en classe et cela sans qu'ils n'aient rien à faire. Ils s'en rendaient compte jour après jour : le destin accomplissait sa volonté ! Mais si la jeune fille avait un comportement angélique, il n'en était rien de son apparence. Elle avait ce que l'on nomme poliment un physique très ingrat. Carine était pure mais triste. Elle était la risée de tous ses camarades – beaucoup moins polis – qui lui disaient à longueur de journée qu'elle était laide. Il en fut ainsi de la maternelle au lycée.
Le peu d'amis que Carine pouvait se faire étaient vite découragés d'être vus au côté de la fille la plus hideuse. Contrainte à la solitude, Carine avait développé une passion pour les musées. Ce n'était pas tant les œuvres d'arts qui l'attiraient mais la sensation d'être invisible. Elle pouvait passer des journées à déambuler au milieu d'une foule qui ne prêtait pas attention à elle et ne la raillait pas.
Pour Carine, les jours se suivaient et se ressemblaient invariablement. Un jour comme tant d'autres, elle se rendit dans un musée qui consacrait plusieurs mois au peintre Lucian Freud.
Son regard fût aspiré par une femme à la chair débordante. Une telle beauté s'en dégageait que Carine resta pétrifiée. Elle ne bougea que lorsqu'un agent lui signala que le musée allait fermer.
Carine n'en dormit pas. Le matin elle sortit de chez elle et, sans réfléchir, sauta du haut du pont le plus proche. Son corps, son sang tels de la peinture, giclant, créant des formes étaient d'une beauté sans égale.

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