Vase

Christian Lemoine

A fond de port, des coques délaissées se couvrent de gris vert, soumises à la vieillesse, se consument d’ennui. Les clapots de la marée haute suggèrent contre ces ventres synthétiques le souvenir des battements des ondes jamais tranquilles. Même la mer calme ne sait pas simuler le lac sous la torpeur sans vent. Mais ce fond de port ne peut tromper personne. Il faut ne rien savoir des légers balancements pour se leurrer d’une eau qui ne mouille l’étrave qu’en de courtes caresses. Le plus souvent, c’est la quille enfoncée dans la vase, les flancs reposant sur cette couche molle et bleuâtre. Un rouleau de tempête pourrait-il seulement les arracher à la glu amoureuse où ils se collent. Prêtant des pensées aux choses inanimées, nous en connaîtrions la torture de ces caresses répétées deux fois par jour : les coques et l’eau. Une main aimante et douce, le souvenir d’une amante disparue qui viendrait ainsi reprendre vie sur la peau abandonnée, le temps d’un éveil furtif et douloureux, puisque jamais il ne sera le prélude au retour des extases du corps. Prêterions-nous des sentiments à ces bateaux qui se défont, sans doute ils voudraient de notre compassion qu’elle leur accorde leur fin brutale et irrémédiable, l’absolue disparition, plutôt que conserver pour toute trace de leur passé la mémoire. Qui était-il celui-là ? qui s’affolait à la pensée de ne plus être qu’un corps vivant sans réelle conscience. Combien plus affreuse est la conscience claire et entière, la vigilance absolue, qui s’irrite de demeurer l’unique survivance des beautés. Non, être soi-même la vase molle qui n’a pas même soupçon de l’eau qui vient la recouvrir. A fond de port, on n’a jamais deviné les embrassades passionnées du grand large.
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