Voyage au centre de l’austère

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Trois gars, une fille. Comme les Cranberries, les Pretenders, Téléphone ou les Black Eyed Peas (et non pas comme Culture Club que les mauvaises langues auraient volontiers cité, il y a de nombreuses années). La comparaison s’arrête là. Les Trailer Trash Tracys viennent d’une tout autre scène musicale. Celle initiée par des groupes comme les Cocteau Twins, My Bloody Valentine ou Jesus & Mary Chain réunis sous une étiquette pour le moins barbare : le shoegaze, style difficilement définissable autrement que par des voix mélancoliques, des sons éthérés et autres boucles instrumentales. Une espèce de pop psychédélique qui ne délivre aucun message particulier et qui se veut plus musicale que revendicative (l’étrange intro Rolling/Kiss the Universe).

Résumé des épisodes précédents : en septembre 2009, le quatuor sort la paire Candy Girl/I Wish You Were Red. Guitare fifties, basse minimale et omniprésente, ambiance cotonneuse, le tout mijoté à reverb douce. Les deux morceaux font inévitablement penser au thème principal de la série de David Lynch, Twin Peaks.

Inspiration ou plagiat, la question ne fait pas débat à l’époque. D’autant que les Londoniens assument parfaitement la ressemblance. Le succès est au rendez-vous et les publicitaires, toujours à l’affût de la bande-son idéale, ne tardent pas à voir en l’aérien I Wish You Were Red un excellent moyen d’accompagner leur message fait de régulateurs de vitesse, de commandes au volant et de GPS intégré.

Rapidement sous les feux des projecteurs, les Trailer Trash Tracys (1) sont quelque peu déstabilisés : « On ne pensait pas que Candy Girl serait à ce point remarqué », confie Jimmy Lee, co-fondateur du combo avec la Suédoise Suzanne Aztoria. « On a eu un peu de pression, et ça m’a beaucoup déstabilisé. J’ai également été malade pendant plusieurs mois et j’ai dû être hospitalisé. Je perdais le sommeil, j’étais anxieux. Quand les choses se sont calmées, je me suis remis au travail. Pour être honnête, l’album est terminé depuis janvier 2011. Et il y a suffisamment de matériel pour un deuxième LP qu’on espère sortir cette année. Les chansons qui sont sur Ester sont celles qui étaient les plus abouties. » (2)

Une gestation houleuse et un résultat, paru il y a quelques semaines, accompagné d’un flot d’avis tranchés. Pour certains, les 3T (ndlr : pas les neveux de feu Michael) ont tout simplement failli à leur mission, ne proposant rien de neuf par rapport au tandem éclaireur. De groupe prometteur, Suzanne et ses camarades de jeu se sont transformés en feu de paille tout juste bon à raviver la flamme d’une bougie.

Charme automnal

La déception de ces supposés amateurs de la première heure est pourtant difficilement explicable. Car si, de prime abord, Ester ne semble pas être en mesure de révolutionner un genre de toute façon peu enclin à évoluer, le disque possède un charme certain (Dies In 55 et son orgue étourdissant).

Un charme sombre, glacial, quasi automnal, comme si une épaisse brume tapissait les dix titres de ce premier chapitre auquel une pochette semblable à celle de Faith des Cure aurait collé à merveille. 

De ce voyage en terres volontiers austères, on ramènera pourtant de jolies cartes postales : Los Angered et ses couleurs rock’n’roll, Candy Girl et I Wish You Were Red, bien sûr, ou encore Turkish Heights dans lequel on retrouve le fameux gimmick de guitare qui sonne comme cette marque de fabrique qu’on attribuera peut-être bientôt au quatuor.

Et puis, le tableau n’est pas toujours aussi glauque. L’escapade offre même quelques escales enjouées comme ce très bon Strangling Good Guys, entraînant et mélodique à souhait.

Evidemment, sauf à vous pendre avec, Ester n’est pas le genre de disque à poser sur la platine dans le but de faire tourner les serviettes. Les Trailer Trash Tracys ne sont pas un groupe de bal et rien dans ce premier album n’incite franchement à la danse.

En revanche, les Britanniques sont doués pour instaurer des ambiances d’inspiration ésotérique sur lesquelles de jolies mélodies viennent éclore (Black Circle).

Parfois, en dépit de la voix spectrale de Suzanne Aztoria, la sauce ne prend pas. C’est le cas avec le tantinet lourdaud Engelhardt’s Arizona. Mais lorsque le mélange fonctionne, comme c’est le cas sur la majeure partie de l’album, on passe alors un moment des plus délicieux.

(1) Le nom du groupe viendrait des Trailer Trash Tracys, une troupe de strip-teaseses russes de l’époque stalinienne. Les Britanniques s’amusent des multiples interprétations faites autour de leur patronyme. Par ailleurs, aux Etats-Unis, un trailer trash est une personne pauvre qui vit dans une caravane à défaut de pouvoir s’offrir une maison en dur.

(2) magicrpm.com

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