You're my torpedo

walkman

"Toi, c'est différent."

Voilà comment je commence à dorloter. Je suis dans le nombril du vrai si je dis que je ne suis pas terrible comme sèche-larme. Mais j'aimerais bien l'y voir, elle, à ma place. Si c'était moi qui avait la tête posée sur ses genoux et si c'était sa main à elle qui, dans mes cheveux, devait guérir. J'ai eu vingt ans, il y a plusieurs payes, et je sais ce que c'est d'avoir l'impression de posséder trop de talent pour ma vision trop étriquée de la vie. Il m'est arrivé de me demander si ceux qui rôdaient autour ne le faisaient pas dans le seul but de décaler la virgule entre les zéros. Mais j'ai su aussi qu'il y a moins enviable comme destin. Alors bon, ce n'était pas vraiment mon truc d'en pleurer. J'appuyais sur l'apnée et j'arrivais dans l'impression de tout oublier. 

"J'vois pas en quoi c'est différent."

Je lâche un soupire, même s'il y avait sûrement mieux à faire. J'ai la place d'argumenter, après tout. Une fille qui se pose sur mes genoux comme une feuille morte sur le maccadam mouillé de l'automne, doit le faire avec la ferme intention de se laisser bercer par des poncifs rassurants, réberbatifs, faits avec le champ lexical des adjectifs qualificatifs propres aux femmes de vingt ans. 

"Moi, déjà, les gens qui me tournaient autour n'avaient pas d'yeux que pour mon cul et ma poitrine. Alors, oui, c'est différent.

- Tu ne t'es pas tapées toutes les nanas qui te faisaient les yeux doux ?

- Si...enfin, non. Pas toutes. Ce qui ne signifie pas que tu es une traînée. À mon époque...

- J'emmerde toute ton époque."

Elle se redresse sur le divan. Presque plus de larme sur les joues qui commençaient à fripper dans l'humidité. C'est marrant comment elle est versatile. Tristesse, colère, fou rire, sex appeal et tout ça dans le même cocktail. Puis le mascara aussi me fait rire. Il a dégueulassé le contour de ses yeux mais donnant de la profondeur à ses cernes et, donc, aux trous noirs inspirants qui lui servent d'iris. Je peux les lire, et y voir que le monde ne s'écroulait pas, finalement. 

"L'époque, l'époque, reprend-elle, qu'est-ce que ça va changer ? Les mecs ont toujours voulu me baiser. Si c'est pas mon cul, alors c'était ma gueule. Mais aujourd'hui le monde il est comme hier, les mecs regardent l'univers avec leurs testicules, et se servent de leur braquemard comme d'une longue-vue.

- Ce qui, pour être honnête, ne nous a jamais conduit bien loin."

Je me surprends soudain à me demander combien de filles comme elle, toutes époques confondues, ont servi de grotte ou de toile, à des mecs comme elle décrit et qui ne pensaient à elles que parce que c'était le moment de gicler. Puta madre, combien de peintures rupestres depuis le début de l'humanité ? Combien d'Adam ont fait bouffer le serpent à Eve, juste par complaisance ? Et combien encore à venir, grâce à l'insémination artificielle ? 

"Toi, pourquoi t'es pas comme eux ?"

Ça mérite que je retienne un nouveau soupire, que je lève les yeux en l'air pour réfléchir. J'ouvre les tiroirs de l'humour, du cynisme. J'ouvre le mini-bar de mes répliques à deux balles qui usent mon charme. 

"Eh bien peut-être parce que moi, j'ai tué le père. Et qu'avant de mourir, il m'a dit que les femmes n'étaient pas toutes névrosées. Que je n'allais pas gagner que des heures de sommeil à les écouter parler.

- Comme avec ta voisine ? Comment elle s'appelle déjà ? Carmelita ?

- Je ne sais pas pourquoi tu veux verser dans la jalousie. Il me semble que tout ce qui t'intéresse chez moi c'est justement ma prédisposition à ne pas vouloir te sauter.

- C'est faux. T'es un queutard. Un peintre et un queutard. Et ta devise c'est : Guernicons."

C'est dit comme un compliment. Même si comparé ma libido et la violence franquiste ne fait pas vraiment partie du devoir de Mémoire, je vais bien le prendre.

"J'ignore pourquoi tu n'veux pas coucher avec moi. Mais j'aimerais le savoir."

Je retiens le soupire, comme j'aurais retenu un orgasme si nos positions avaient été différentes. Si j'étais un mec honnête, je lui dirais que moi aussi je me surprends souvent à rêvasser des animaux que je dessinerais avec les doigts sur les parois de son vagin. Mais ce serait rouvrir la boîte de Pandore, et à mon âge je sais ce qu'il y a dedans. Je sais que baiser Lola ce serait abîmer le peu qu'il me reste, l'amour propre qu'il lui manque et par dessus le marché, gâcher le plaisir avec une capote. Au fond de l'eau, on n'est que deux sous-marins jaunes navigant côte-à-côte et partageant le même sonar. Ok, mon équipage est prêt depuis un moment à lancer l'abordage pour je-ne-sais-quel trésor chimérique. C'est juste une pulsion primaire. C'est la même maladie qui lui a foutu le moral dans les chaussettes.

"Pourtant je sais que faire l'amour avec toi, ce serait différent."

Ne dit-elle pas aux épaves jonchant le fond des océans. Je lui propose un verre pour éluder poliment. Elle se penche pour attraper la bouteille avant moi et boire au goulot ce scotch hors de prix avec des yeux de biches, surlignés par la suif de sa vie. C'est moi qu'ils regardent, mais je ne sais pas exactement ce qu'ils voient. Elle est sûre d'elle, convaincue qu'il y a un moment où la barrière de chasteté que j'ai placée entre nous finira par céder. Je ne comprends même pas ce qu'il y a d'obsédant. Elle est talentueuse, criminellement belle, dévastatrice comme un ouragan... Elle se dit que son regard va suffire à me faire armer le lance-missile. Elle voudrait choisir qui peut la détruire. Qui viendra caresser ses courbes avec sa langue. Qui pour dilapider les bonnes conduites. Elle sait, surtout, qu'à un moment je ne pourrai plus désamorcer la situation. Alors, quand elle me tend la bouteille et qu'elle pose une main sur mon torse, quand elle vient me glisser ces quatre mots dans le creux de l'oreille pendant que le scotch descend dans mes tuyaux, je ferme les yeux. Elle est différente. Elle guérit par le feu. Puis, quand elle s'arrête et dit :

"Je sais qu'un jour on coulera ensemble."

L'Humanité ne reprend pas vraiment.

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