« Coin de parc avec enfant jouant au ballon » - La balle rouge

Elise T

Il a délaissé le ballon pour courir après la balle rouge. L’élan a fait valser ses cheveux blonds. Au loin, soudain, sa mère a étouffé un sanglot. La balle rouge s’est terrée dans le sable. Louis a levé les yeux. Sa tignasse de bambin, à peine coiffée d’un chapeau, est retombée sur ses joues roses comme un épais rideau de scène ; à lui boucher la vue.


Le matin il ne voulait pas partir, il ne voulait rien. Il était en colère, il avait soif mais ne voulait pas boire, il aimait la lumière du soleil mais abhorrait sa chaleur moite. Comme tout enfant de sept ans, il courait après tant de choses mais sans savoir lesquelles.

Sa mère, aux joues bleuies, était sortie de sa toilette en s'essuyant le front. Son ventre rond l'avait précédée. La jeune femme si coquette n'aimait pas cela. Sa silhouette trop bobonne. Grosse dondon. Dinde farcie. Vulgaire. De trop. Trempée de sueur, elle avait l'air épuisé.

La tante avait aidé sa mère à enfiler une longue robe blanche et mousseuse. Elle avait un sourire pincé, la tante. Comme un accessoire sommaire accroché sur une longue perche sèche, nappée de bleue, coincée comme une automate. L'enfant n'aimait pas trop la tante mais elle était là, elle ; faute de mieux, il faudrait faire avec.

Une promenade au parc, avait suggéré la tante, parce qu’un peu d’air frais ne pouvait pas faire de mal à une mère si fiévreuse. Les phrases de la tante, aux intentions si suaves, devenaient aigres au contact de sa langue râpeuse, de son palais creux. Louis avait boudé, il avait espéré faire autre chose, ne pas avoir à mettre son chapeau et à sortir. Mais il n'allait pas rester là à rien faire, tout seul. Sa mère ne l’avait même pas regardé, elle était déjà ailleurs ; la voyant si pâle, une vague sourde vint secouer le cœur battant de Louis. Mais il ignora vite ce malaise ; son ballon l’attendait sur une commode, il lui fallait le prendre pour pouvoir jouer au parc avec.


Dans la rue, ils avaient marché à pied. Sa mère avait le pas si lourd, si engourdi ; elle prenait toute la place. Sa robe était ponctuée de plis hasardeux, comme autant de poinçons venus gainer sa féminité à la pesanteur langoureuse. Ses joues mêlant sueur, fausses larmes, vraies douleurs, fuyaient le soleil en se parant d’une grisaille triste. Mais Louis aimait tant sa mère. Il l’aimait, son ballon aussi, un peu ; ses pensées disparates, comme des ricochets absurdes sur une eau plate, ne lui permettaient guère de retenir quoique ce soit d’important en place. Pas encore.

Cependant il se souvenait d’elle penché sur lui, exhalant de douceurs infinies, ses baisers pétillants sur ses joues grasses, ses caresses chéries ; il aimait son chocolat, sa manière de s’attarder sur certaines syllabes lorsqu’elle était distraite, de pincer ses mots pour signifier son agacement, de darder ses lèvres pour réfléchir. Sans le savoir, il l’aimait pour lui avoir insufflé la vie ; il était chaque jour plus heureux de l’avoir rencontrée.

Mais ces derniers temps, elle était effrayante ; ses couleurs s’évanouissaient le long de ses soupirs ; seule la blancheur de ses vêtements parvenait à resplendir ; alors Louis s’éclipsait, il jouait, fuyait, distrait, indécis, pas content, riant souvent. Il restait un enfant.


Une fois dans le parc, le vert de l’herbe lui avait sauté aux yeux. Mère était allée s’asseoir sur un banc ; Louis avait fait rouler son ballon. Petit animal fou et frétillant ; quelques feuilles craquantes s’étaient exclamées sous ses pieds maladroits ; ses cheveux le gênaient tout le temps, et son chapeau, toujours l’enfer vissé sur son crâne. Mais sa mère avait ordonné qu’il le porte.

Une fleur du jardin lui avait rappelé son parfum à elle. Gentille mère. Il avait couru après son ballon, il avait trébuché, était tombé, avait geint. S’était retourné ; sa mère était déjà loin. Courbée, elle s’était engagée sur un chemin en prenant appui sur la tante.

Un peu seul, un peu empoté dans ses vêtements trop grands ; il n’aimait pas sa chemise, cet usage bizarre des collants, il n’aimait rien ; il voulait jouer au ballon. Il l’avait fait rouler, encore, l’avait lancé en l’air, avait couru, ri, seul, s’était étalé dans le sable de tout son long, faisant fi de la blancheur de ses vêtements, avait observé le froufrou des arbres ; il était bien joyeux, soudain, il faisait plus frais à l’ombre. Il s’était redressé sur ses coudes ; le dos rond, il avait trituré un peu d’herbe, regardé autour de lui.


Enfin il l’a vue. La balle rouge ! Point d’exclamation écarlate sur une ligne de sable clair. L’enfant a regardé son ballon, terne, beige, puis la balle rouge, éclatante, telle qu’il n’en avait jamais croisé. Une pépite de couleur, une touche de légèreté et d’audace, venue ainsi chatouiller le coin de ses yeux. Il ne pouvait plus l’ignorer. Pire : il la voulait pour lui ! Mais sa mère lui avait toujours dit de ne pas toucher aux affaires des autres. Voler est un grave péché. Seulement où était-elle à présent pour le gourmander ? Aussi sa gourmandise l’emporterait. Louis s’est levé, pataud sur ses pattes, la moralité vacillante, mais déterminé à gagner cette joyeuse conquête. Il a jeté son ballon de côté ; cette vieillerie sans valeur qui n’avait plus grâce à ses yeux. Il a couru vers la balle cramoisie, fruit d’une tentation si terrible pour un enfant si petit. La corolle de ses cheveux blonds a volé, la pulsion du désir lui donnait de jolies ailes dorées. Mais un sanglot étouffé est venu l’interrompre. Mère. Sa course s’est brisée contre un voile impalpable. Louis s’est retourné, ses cheveux sont retombés sur ses yeux. De ses doigts potelés et tremblants, il s’est éclairci la vue.

Sa mère gît dans les bras de la tante.

Du souffle bleui qui animait jusqu’alors sa gorge, il ne reste qu’une pâleur spectrale.

Les larmes de la tante ont l’air de scintiller comme des perles. Mais ses sanglots la rendent grotesque. Louis s’en aperçoit et hoquette de dégoût.

Il ne veut pas comprendre. Il ne veut plus la balle rouge.

Le monde, autour de lui, est devenu incolore.

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