5:39

Tête De Plume

Seule sous la pâleur de la lune, je marche sans me retourner. Un souffle froid me caresse le bras, remonte le long de mon dos puis s'empare de ma nuque en une caresse ténébreuse. En progressant sur le tapis boisé mes pieds nus brisent le silence en mille morceaux. Les éclats de bruits rebondissent partout autour. Les écorces assoupies se réveillent. Les roches somnolentes grognent. Les arbres s'étirent tels des pantins revenus de l'au-delà. 


Nu, trop grand et trop mince, un vieil hêtre recroquevillé sur ses racines se balance, chantonnant une comptine d'un autre monde. Je reprends mon chemin et baisse les yeux, évitant son regard juste à temps.


C'est à ce moment-là que le Désespoir s'invite sur ma route. Je décide de l'ignorer mais il me suit, me parle et me fusille de questions. Je me mets à courir mais il me colle à la peau avec une détermination effrayante. Je slalome entre les troncs déchirés, tentant de le semer. Plus je fuis, plus il se rapproche. A bout de souffle je m'arrête. Je ferme les yeux et je compte : 1, 2…


3.


Seule sous la pâleur de la lune, je me retourne. Je ne vois plus mon ombre. Le désespoir a disparu. Mes pieds glacés foulent maintenant un tapis de mousse. Il est si doux que je m'y allonge, exténuée.


Au moment même où je commence à m'assoupir, un grondement sourd déboule de nulle part. Le sol change. Il devient humide. Spongieux. Je m'enlise. A peine ai-je le temps de réagir que déjà la boue escalade ma peau et s'enroule autour de mes chevilles. Des éclairs rouges déchirent le ciel et griffent la cime des arbres. Le grondement raisonne une dernière fois, puis repart, emportant avec lui toute trace de vie. Plus rien ne flotte dans l'air. Plus rien ne grouille au fond des flaques. Le silence lui-même retient son souffle. J'ai un mauvais pressentiment. Je n'entends plus rien, pas même pas propre respiration. Je plisse les yeux, déterminée à scruter les environs malgré la nuit, histoire de savoir où j'en suis. Je tente en même temps de me libérer des nœuds de boue, luttant et affrontant le marécage qui me retient dans son lit.


C'est une fois debout que je la vois. La créature. Son manteau noir et déchiré flotte dans un vent qui n'existe pas. Elle semble tenir quelque chose. Le regard plein de défi, elle tend ses mains vers moi, exposant leur contenu : mes propres souvenirs, mes espoirs, mes rêves et mes racines. La terreur s'empare de mon corps, paralysant mon sang dans les moindres recoins de mes veines. D'un coup sec, les phalanges de la créature se referment, broyant tout ce qu'il restait de moi. Le choc est tel que je me plie violemment en deux, vomissant ma douleur. Mais rien ne sort, je suis vide. Les yeux toujours fixés sur les miens, la créature entrouvre ses doigts, ne laissant s'échapper qu'un reste de poussière.


Terrifiée, je ferme les yeux, et compte : 1, 2…


3.


Étendue contre le sol, les genoux serrés contre ma poitrine, il n'y a plus que la pâleur de la lune pour me tenir compagnie. Mon corps est si froid que la terre sous mon corps me paraît tiède. Il faudrait que je me lève. Il faudrait que je parte. Mais je ne suis plus. Je ne suis plus qu'une coquille vide. A bout de force, je ferme les yeux, formulant un dernier souhait, et je compte : 1, 2…


3. 


Les genoux repliés contre ma poitrine, je sens des tissus trempés sous moi. J'ai l'impression d'avoir été enroulée dans des draps et jetée au milieu d'un lac. J'ai chaud. Ma peau est brûlante, transpirante. Mes joues sont luisantes de larmes. Je n'ose pas ouvrir les yeux. Même si la créature n'a plus rien à me prendre, elle pourrait être encore là. À travers mes paupières baissées, je réalise que je ne suis plus dans le noir. Je devine de la lumière. Je sens de la chaleur sur mon visage, sur ma bouche. Avant d'ouvrir les yeux je prends une grande inspiration, et je compte : 1, 2…


3.


Je suis immédiatement éblouie. Un rayon de soleil a transpercé le volet de ma fenêtre. Telle une flèche orangée, il se plante en plein sur mon visage. Je relève un peu la tête, mes cheveux collés sur ma nuque. Mon réveil affiche 5:39. Je m'assois, complètement abasourdie par ce mauvais rêve. Je jette un œil à ma chambre, plongée dans une douce obscurité. Rassurée de retrouver un décor familier j'expire lentement. C'est alors que je perçois un léger craquement et réalise que la porte de mon placard est entrouverte. De là où je suis, je ne vois rien, il y fait trop noir. Estimant que j'avais eu ma part de frissons pour le moment, je me lève pour refermer la porte. Avant même que ma main saisisse la poignée, un couinement glacial s'échappe des gonds lorsque la porte s'ouvre un peu plus. Je reste figée, fixant le noir profond à l'intérieur du placard et persuadée que quelque chose ou quelqu'un va me sauter dessus. Mes yeux s'adaptant peu à peu à l'obscurité, je devine un objet au sol, juste à l'entrée du placard. Un objet aux formes familières. Je me penche. Ma main franchit timidement le seuil pour l'attraper. Je le saisis. Dans l'incompréhension la plus totale, j'essaie de mettre un sens à tout ça. L'objet en question est mon réveil. Comment a-t-il pu passer de ma table de chevet à mon placard? Le regard perdu, j'observe les aiguilles de mon réveil. Elles affichent 4:39. La trotteuse se déplace à reculons. C'est à ce moment que je comprends. Mais il est trop tard. En une fraction de seconde une main décharnée et aux doigts trop longs sort du placard et saisit mon poignet. La créature s'approche de mon oreille et dans un souffle guttural me murmure : « 1, 2…


3 ».


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