Africa Lounge

sam-dibie

J’avais respiré un grand coup, la main sur l’étrange  poignée en forme de bouclier, puis j’avais poussé la porte de l’Africa Lounge. Et quand j'avais demandé à être installé sur le fauteuil Egg, la serveuse avait tenté, vainement, de cacher sa surprise. Un battement rapide de cils et un léger recul de la nuque. J'ai toujours eu le chic pour déceler ces insignifiantes réactions du corps qui trahissent les émotions.

- C’est vous le rendez-vous de Jeff ?

Jeff ? Elle l’appelait Jeff ?

Son ton hésitait entre la surprise et l’incrédulité. C’était manifeste. Je ne correspondais pas au portrait qu’on lui avait dressé de moi. J’étais d’ailleurs curieux de savoir comment Jean-François avait bien pu me dépeindre. Cela faisait bien trente ans que l’on ne s’était vu. Et si l’on tient compte du fait que j’avais fêté mes trente-deux printemps il y a deux mois, autant dire qu’on ne s’était jamais vus. Mais, pour le moment, je préférais ne retenir qu’un fait: il avait préparé notre rendez-vous avec minutie. J’étais attendu. Pour moi, tout cela était plutôt flatteur. Et, vu l'accueil qui m’était réservé, il devait sans doute avoir ses habitudes dans ce bar branché du centre-ville.

La pièce, très lumineuse, avait la froideur de ces décors chics qui étaient à la mode dans les nouveaux endroits courus. La serveuse m'avait aidé à trouver mon chemin vers la place qui m’était réservée. J’avais traversé la salle derrière elle jusqu’à ce recoin discret de la salle, indifférent aux rumeurs de conversations et à la musique, le regard aimanté à son tailleur noir sous lequel elle roulait des hanches avec une technique éprouvée. Les deux fameux fauteuils en forme de coquille d’œuf trônaient dans un angle, à l'abri des regards. Qu'y avait-il de particulier dans cet endroit pour que Jean-François le choisisse comme cadre de notre toute première rencontre?

Maintenant seulement, je remarquais le parquet de bambou luisant de l’éclat du neuf, rehaussé par la blancheur des murs. Et puis, çà et là, accrochés à des cimaises, des tableaux naïfs aux couleurs fraiches, de facture très moderne. Ce décor sobre et élégant était loin du troquet enfumé, bondé et bruyant que je m’étais d’abord imaginé.

Si cet endroit était à son image, alors Jean-François avait bon goût.

C’est lui qui, au téléphone, avait choisi ce lieu de rendez-vous.

- Dans le fond de la salle, dans la partie voutée, m'avait-il indiqué, il y a deux fauteuils Egg qui se font face. Installes-toi dans l’un d’eux et attends que…

Il s’était brusquement interrompu. Et je l’imaginais de l’autre coté du fil, perplexe.

- Tu sais ce qu’est un fauteuil Egg, au moins ?! Sinon, tu demandes Rosa, la serveuse. Elle te conduira.

Il aurait tout aussi bien pu préciser que Rosa était un genre de tigresse en tailleur dont on ne savait trop si elle allait caresser ou mordre…

J’avais tout de suite aimé cette voix claire et directe qui, à l’autre bout de la ligne, me traitait avec une familiarité presque intime. Et j'étais marqué par ses intonations si singulières. Mais, malgré mes efforts de remémoration, ni son timbre lourd, ni sa douceur bourrue n’évoquaient en moi le moindre souvenir. Après tout, comment pouvais-je me rappeler ? La dernière fois que j’avais entendu cette voix, je devais avoir à peine plus de deux ans. Il parait que, de cet âge-là, on ne garde pas le moindre souvenir.

J'avais moins apprécié le ton ironique, presque moqueur. Il me semble même que j'étais vexé qu'il pense, un seul instant, que je pouvais ignorer la fabuleuse invention du designer danois Arne Jacobsen. J’étais loin d’être un ignare inculte.

 Alors, par vengeance, j'avais  imaginé lui faire une petite blague. Je me serais installé ailleurs dans le bar et je l’aurais observé à la dérobée, le temps de me faire une idée de l’homme qu’il était. Puis je m’étais ravisé. J’attendais depuis trop longtemps notre rencontre pour goutter le plaisir de son impatience. De plus, la clientèle de l’Africa Lounge devait être faite d’habitués. Et moi, j’étais plus rat de bibliothèque que pilier de bar. J’aurais été tellement assez facile à repérer, de toute façon.

- Ne t’inquiète pas, Jean-François, avais-je dit. J’y serai… dans ce fauteuil !

A l’autre bout de la ligne, Il avait pouffé.

- Jean-François ? Ca fait des lustres que plus personne ne m’appelle comme ça !

J’avais entendu claquer un briquet avant qu’il n’ajoute : « Frérot, à partir de maintenant, tu m'appelles Jeff, comme tout le monde, Ok ? »

 Je ne me souvenais pas l’avoir jamais appelé, ni de ce nom-là, ni d’aucun autre d’ailleurs. Tout ce que je savais de lui tenait dans les deux feuillets qui m’avaient été transmis par la dame de l’orphelinat. Nous étions deux quand les pompiers nous ont amené ce soir-là, après l’accident. Et mon frère me serrait la main comme si j’étais son bien le plus précieux. Il était plus âgé que moi. De deux ans, disait la dame, trois peut-être… Mais tout cela remontait à si longtemps. Elle ne se souvenait plus très bien.

Et « Jean-François » était juste le prénom qui figurait sur ces documents que l’institution m’avait enfin autorisé à consulter, au bout de plusieurs années d’insistances et de procédures.

S'il ne voulait plus se faire appeler Jean-François, il devait avoir ses raisons. Alors, va pour Jeff. Je ne le connaissais pas encore assez pour avoir pris des habitudes.

J’étais donc dans cette salle voutée aux murs blancs à attendre que Jeff arrive. Les glaces qui tapissaient les murs me renvoyaient l’image d’un jeune homme plutôt bien dans sa peau. J’avais su résister au racolage obscène d’un cocktail dont le nom mystérieux de springbok-masaï évoquait des dépravations trop douces pour y succomber aujourd’hui. Au grand désespoir de Rosa, je m’étais commandé un lait à la menthe.

J’étais un peu angoissé par la perspective de mon rendez-vous. Ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre pour la première fois son grand frère. Enfin. Je n’étais plus qu’à quelques instants de rencontrer ce frère que j’avais recherché depuis si longtemps.

Il semblait avoir sciemment semé, par le choix de ce lieu, quelques indices pour me mettre sur la piste de sa personnalité et j’étais déjà séduit par ce que j’avais pu décrypter.  Et maintenant, il ne me restait plus qu’à affronter l’homme et, plus j’attendais, plus mon ventre se nouait d’une sourde impatience.

Les haut-parleurs dissimulés dans les cloisons diffusaient du Rapp, de la World-Music et des vieux tubes de la Motown. Et la belle serveuse continuait de surveiller du coin d’un œil l’endémique buveur de lait que j’étais.

D'abord, je ne fis pas attention à cette silhouette. J'étais trop absorbé à rechercher d'autres possibles indices de l'attraction de mon frère pour ce bar. C’est quand l'homme a poussé la porte d'un geste plein d'assurance que j'ai eu cette impression diffuse de déjà vu qui me mit mal à l'aise. Je fouillais dans mes souvenirs les raisons de la boule qui me vrillait petit à petit l'estomac. Sa casquette de cuir marron était vissée sur une tête dont on devinait que les cheveux devaient se faire rares. Sa veste de la même matière s’ouvrait sur une chemise légère, couleur tabac. Largement entrebâillée sur sa poitrine, elle laissait voir une grosse chaine d’or à laquelle pendait une espèce d’ancre. Une grosse chevalière, une gourmette et une boucle d’oreille du même acabit venaient compléter sa panoplie bling-bling de la parfaite caricature de petit malfrat.

Mais c’est en découvrant son visage que je finis de comprendre où je l’avais déjà vu. Une moustache poivrée encadrait sa bouche au-dessous d’un nez camus où prenait naissance une cicatrice qui finissait de l’étiqueter « mauvais garçon ». Et cette cicatrice-là, je l’aurais reconnue entre mille…

Mon pouls s’accélérait tandis que j’essayais de dissimuler mon émoi, et que les images de la semaine passée me revenaient progressivement.

La bijouterie de la rue Victor Hugo…  Un homme seul s’était introduit dans la boutique. Il n’avait pas particulièrement attiré l’attention de la vendeuse. Elle n’avait pas remarqué non plus quand il s’était couvert le visage d’un masque. C’est seulement quand il avait dégainé son arme et qu’il s’était dirigé vers elle que la jeune femme, interloquée, avait étouffé un petit « oh » de surprise. Avec calme, l'homme l’avait obligé à lui ouvrir les vitrines de bijoux. Il s’était emparé de tout leur contenu - cinq cent mille euros environ de butin, disait-on - avant de se diriger avec calme vers la sortie. Dehors, le vieux vigile avait soupçonné une anomalie. Il avait tenté de s'interposer. Il avait été froidement abattu. 

Ce fait divers, inhabituel dans notre petite cité réputée tranquille, avait fait la une des journaux du soir qui en avaient donné un compte rendu détaillé. Ils attribuaient le braquage à un gangster seulement connu par son surnom : Le Nubien. Les cameras de surveillance – à l’intérieur de la bijouterie- avaient permis de l’identifier formellement. Celles situé dans la rue Victor Hugo avaient permis de déterminer qu’il était parti en direction de la Place du Théâtre avant de disparaître. La Police était sur les dents. Des barrages avaient été rapidement établis et les mêmes journaux prétendaient qu'il n’était pas impossible que le Nubien ait pu quitter la ville. Il devait se planquer quelque part, en attendant de se faire oublier.

Ce que ne disaient pas les journaux, c'est que j'avais vu de mes yeux ce jour-là. Je m’étais attablé à la terrasse du San Pedro, Place de Théâtre, en face de la bijouterie. Je sirotais tranquillement ma boisson favorite avec quelques amis quand nous avions entendu résonner les coups de feu. Quelques instants plus tard, j’avais vu cet homme-là s’engouffrer dans une voiture et s’éloigner dans un crissement de pneus. Il était passé suffisamment près pour que j’aie largement eu le temps d’apercevoir sa boucle d’oreille et sa cicatrice si caractéristique.

C’est cet homme-là qui venait de pousser la porte du café.

Dans la salle maintenant bondée, James Brown hurlait sa fierté d’être noir. Et personne d’autre que moi ne semblait prêter une attention particulière au personnage qui venait d’entrer. Et le Nubien ne semblait pas particulièrement inquiet de faire une apparition publique, malgré tout le dispositif déployé pour le rechercher. Il s’attarda un moment au comptoir, à discuter avec Rosa.

Puis, après avoir parcouru la salle d’un regard circulaire, le fauve avait adressé un dernier sourire carnassier à la serveuse avant de se diriger… droit sur moi.

  • Ah! Sam-Dibie... quelles nouvelles! Six univers différents, entiers et autant de styles d'écriture. Chapeau bas, l'artiste. Je suis admirative devant la fluidité de ta plume. J'ai tout lu, d'une traite. Johanna m'a offert un petit dépaysement bien agréable. Le Hibou m'a transportée là-bas au Mudi et j'ai retrouvé le village sawa dans toute sa dynamique mystique que tu as su rendre positive. Mungo River... une intrigue digne d'un Dickson Carr et même Mickey Spilane n'aurait rien à y redire.; parole d'une mordue des "polars" anglosaxons. Le fantastique s'invite à la fête avec l'horloge de Chicago... l'horreur y côtoie la misère et la vanité de la condition humaine. Que dire de ce Fusil aussi bien tenu par Natalia face d'ange? Une tueuse à gages d'une rare efficacité. Et l’atterrissage secoue autant que le décollage effectué à Johanna... On n'y échappe pas à ce Africa Lounge... Encore bravo! Ces nouvelles méritent d'être publiées pour le bien du plus grand nombre. Merci pour la lecture. J'en redemande.

    · Ago about 4 years ·
    Ekima

    iyo

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