Agathe

mysteriousme

Toute ressemblance avec la réalité est fortuite de chez fortuite.

"Quel connard", se dit-il en voyant la fille des voisins de son pote en train de discuter avec... son pote. "Mais quel connard je suis !" Son coeur battait fort. Dans la pénombre, il espérait qu'elle ne le voyait pas rougir et qu'elle ne percevait pas sa rage, son bouillonnement intérieur.

"Et dire que je suis avec Agathe". Il ruminait, n'écoutant même plus la conversation de la fille et sa mère avec son pote.

"Putain ! Et dire que je suis avec Agathe, et qu'en plus je suis le père sa putain de chialeuse !" lâcha-t-il intérieurement sous le coup de l'énervement. Il la voyait sourire.

"Une éternité pour l'observer. Voilà ce qu'il me faut. Putain, si seulement je pouvais mener deux vies en parallèle, je me la ferais bien. C'est pas qu'Agathe et Mel' me gavent ou ne me plaisent pas. Mais un peu de nouveauté, quoi... La routine, bordel. La routine. Et cette nana comme un putain de rayon de soleil. Non. Comme un putain de soleil. Une vie pour la désirer, pour la satisfaire, pour m'y blottir, pour en prendre soin. Une vie pour la savourer, pour sentir son odeur et l'entendre rire, de son rire communicatif. Une vie pour toucher du doigt sa bonne humeur et l'embrasser.", se répétait-il son verre de sky à la main.

C'était déjà fini. Ils rentraient chez son pote de la rue à présent déserte. La fille et sa mère étaient parties.

Il se retrouvait confronté à lui-même, au milieu du magma de ses potes. Son regard un peu vitreux se posa sur Agathe. Elle ne souriait pas, elle. Ou alors, il ne voyait plus son putain de sourire. Une chose est sûre, elle était aussi absente que lui de l'instant présent. Comme noyée dans le quotidien, l'air aussi con que lui, coincée dans le même magma de potes.

Mel' lui prit la main : "Papa, hé ho, tu dors debout, ou quoi ?" Il caressa ses cheveux. Elle était jolie, la chialeuse. Il l'aimait au fond de lui. Il les aimait, en fait. Mais quand même. La fille des voisins de son pote lui donnait du grain à moudre. Il se rappelait quand il la voyait arriver à la boutique en panique pour un rien. Elle était si troublante quand elle était troublée...

La soirée lui paraissait interminable. Les minutes comme un piège qui se refermait sur sa gueule de connard.

Alors, la vie, c'est ça ? C'est vraiment ça ? La vie c'est se flinguer avec une routine de merde et s'émerveiller de tout ce que l'on ne peut pas avoir ou aimer ? Se convaincre de regretter des êtres que l'on ne connait pas ?! Et son prénom. Il ne se rappelait même pas de son prénom...

Peu importe.

Elle était jolie.

S'il avait pu, su, voulu, eu les couilles de l'aimer dans la vraie vie plutôt que dans ses rêves, il l'aurait dorlotée comme on prend soin du plus précieux des trésors.

Sans le savoir, elle avait semé dans son esprit un tas de questionnements.

Il y avait longtemps qu'il ne l'avait pas aperçue. Elle devait embellir de jour en jour, ce n'est pas possible autrement.

Il continuait à vagabonder dans le tumulte de ses pensées et de ses interrogations, en faisant mine de participer aux conversations déjà entendues cent fois.

La soirée était terminée.

En sortant avec Mel' dans les bras, il regarda le ciel. Et Agathe lui fit son éternelle remarque : "le sky, c'est bien, mais ça va au niveau des quantités, non ?" Il fixait le ciel. Couvert. Comme son esprit.

Pas de réponse. Pas de réponse, sinon c'est une scène. Indifférent. Rester indifférent.

Ou plutôt déçu.

Déçu et certainement décevant, il faut bien le dire.

Gavé, exténué, excédé, fatigué.

Il respira les cheveux de Mel' pour se consoler. Une fois arrivés, il la déposa dans son lit de petite fille, s'arrêta un instant. Ecouta son souffle calme, passa son doigt sur sa joue douce et innocente. "Tout refaire, retourner en enfance, changer tout ce qui n'a pas été. Il y a forcément des paramètres qui ont bugué." Devenir le beau gosse au basket qu'il avait toujours rêvé de devenir.

Un regard sur le visage paisible éclairé par la veilleuse. Une larme de regrets et d'amertume roula jusque dans son cou. "Vie de merde." Il passa rapidement dans la salle de bain après Agathe.

Une douche. Il lui fallait une douche. Et du silence. Une douche et du silence. Voilà.

C'était peut-être seulement une grosse gueule de bois.

Peut-être que la fille des voisins de son pote n'existait pas. Peut-être qu'il n'était pas un gros connard. Il repensa au ciel couvert et essaya d'entrevoir quelques étoiles avant d'aller se coucher à côté d'Agathe.


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