Allers-retours

Guillaume Dalaudier

Allers-retours

Articulation

Chapitre 1

Un couple et leur fille, Amanda, partent en vacances. Sur la route, Richard tente un raccourci et emprunte une nouvelle autoroute. Les décors leur rappellent des épisodes douloureux du passé. Les nerfs à rude épreuve, ils choisissent de s’arrêter à un relais routier.

Chapitre 2

Une fois à l’intérieur, Richard et sa femme, Eloïse, reconnaissent plusieurs clients. Ils ont croisé leur route dans le passé, et tous ont un point commun : ils sont décédés. Lorsqu’ils essaient d’engager la conversation, ces derniers ne semblent pas les reconnaître. Le couple décide de repartir après avoir fait le plein.

Chapitre 3

Comme les pompes sont vides, Richard retourne à l’intérieur, laissant Eloïse et Amanda dans la voiture. Il ne revient pas. Inquiète, Amanda part à sa recherche, mais personne n’a vu son mari. En revenant à la voiture, elle croise un chien qui lui rappelle celui qu’elle possédait petite. Elle décide de le suivre.

Chapitre 4

De retour dans le relais, Richard s’est adressé au caissier, un homme en costume noir impeccable. Les pompes vides, il lui propose d’aller trouver le pompiste, dans la colline non loin : il possède un camion-citerne. Déterminé à repartir le plus vite possible, Richard accepte la mission et se retrouve à crapahuter dans une colline fort ressemblante à celle qui s’élevait près de la maison de ses grands-parents. Il affronte les souvenirs qui l’assaillent et trouve le pompiste qui lui promet de venir recharger les pompes.

Chapitre 5

De retour au parking, il ne trouve qu’Amanda dans la voiture. Inquiet, il retourne dans la station avec elle : il demande à tout le monde qui a vu sa femme, mais visiblement, personne ne s’en préoccupe. Il en vient à se battre.

Chapitre 6

Terrorisée par le comportement violent de son père, Amanda s’échappe. Le caissier l’arrête et l’invite à le suivre. Pendant ce temps, Richard se calme et découvre la disparition de sa fille. Le caissier lui explique qu’ils sont prisonniers d’un monde de souvenirs. Lui a réussi à affronter son passé, mais pas sa femme et sa fille. Il peut choisir de récupérer sa fille et partir, ou alors récupérer sa femme et sa fille en affrontant une nouvelle épreuve. Un échec, et il perd tout.

Chapitre 7

Richard accepte l’épreuve et le caissier lui dit de suivre un chien. L’animal le mène dans la forêt, jusqu’à la propriété des parents d’Eloïse. Il revit la mort de son père, et parvient à s’interposer. Il croit sauver sa femme mais c’est Amanda qu’il tient dans ses bras après les évènements.

Chapitre 8

En revenant à la station, il va pour se battre avec le caissier qui vient de lui mentir. Il veut sa femme. Après de multiples tergiversations, l’homme en costume lui promet de la lui rendre s’il réussit une nouvelle épreuve. Malgré sa colère, Richard retourne dans la forêt et affronte un drame qui cette fois n’est pas encore arrivé.

Chapitre 9

Richard revient au relai avec sa famille. Le pompiste achève de remplir les pompes. Comme il va pour partir, le caissier l’arrête et lui explique les raisons de cette mise à l’épreuve.

Chapitre 10

Le couple repart sur la route 666, plus soudés que jamais. Ils rattrapent la départementale qu'ils envisageaient de prime abord et parviennent jusque dans la villa louée pour les vacances. Tout va bien, mais au retour Richard est tenté de retrouver la route.

Chapitre 1 :

— Baisse donc la musique, Amanda dort.

Richard se tordit le cou pour apercevoir la banquette arrière dans le rétroviseur. Effectivement, sa petite fille avait glissé sur le côté, la tête calée dans un angle de la portière. Il grommela pour lui même et baissa l’autoradio. De toute manière, la réception devenait mauvaise dans cette région. Sa main resta en suspens quelques secondes, et il finit par couper le son.

— Regarde !

Eloïse pointait du doigt un charmant corps de ferme sur la route. Au début de leur mariage, Richard s’enthousiasmait facilement sur ces petites choses de la vie. Mais depuis quelques mois, il se contentait de ronchonner. Son travail le fatiguait et tout ce qu’il attendait du soir, c’était de pouvoir descendre son verre de whisky devant la télé. Ces vacances auraient dû le remettre d’aplomb, mais tout l’irritait.

— Eh bien ? On n’aura jamais les moyens.

Ce qui coupa court à la conversation.

Eloïse continua à regarder défiler le paysage de son regard vert un peu fixe. Le silence devenait pesant et elle se demandait si son mari le ressentait la même manière ou si elle s’inventait des histoires. Déjà au lycée, sa tendance à s’inquiéter pour des clopinettes lui causait des soucis. Elle s’était brouillée avec sa meilleure amie pour une histoire de susceptibilité mal placée. Les critiques, les critiques… ne lui étaient pas destinées en fin de compte. Elle secoua tristement la tête. Le temps était beau, ils partaient en vacances. Pourquoi devait-elle remâcher de vieilles idées noires ? Le vrombissement de la voiture lui parut insupportable et elle regretta d’avoir demandé à Richard de couper la radio. Elle jeta un coup d’œil à Amanda. Au moins à dix ans, on ne se souciait de rien ! Soudain Richard ralentit.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle en ramenant ses yeux sur la route.

— Un croisement.

Son mari se gara sur le bas-côté et déploya la carte routière. Un bout de langue passé entre ses dents jaunâtres, il entreprit de suivre la départementale du doigt. Il arriva trop loin et revint en arrière avant de déclarer en montrant la carte à Eloïse :

— Regarde. Cette intersection devrait se trouver par ici, elle n’a pas l’air d’être sur la carte.

— Peut-être une nouvelle route ?

— Ce serait parfait. Si je continuais comme prévu sur la départementale, il aurait fallu rattraper ici. Or cette route, – et il pointa son index vers elle sans lever les yeux de la carte – part en ligne droite vers la direction qu’on veut. Ce doit être un raccourci. On peut être arrivé au village dans une heure.

Eloïse secoua la tête. Elle n’avait jamais apprécié cette manie de toujours chercher le chemin le plus court. D’un autre côté, cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas vu son mari s’intéresser à quelque chose qu’elle ne voulut pas le décourager. Un petit signe d’amélioration restait un signe d’amélioration.

— Allons-y alors, dit-elle d’une voix enjouée. Ca ne coute rien d’essayer. Et puis nous sommes en vacances, on a tout le temps devant nous !

Richard bougonna que l’intérêt était d’arriver plus vite, mais il quitta la départementale et s’engagea sans la contredire. Peut-être la faute à la fatigue, il prenait de moins en moins de plaisir à s’exprimer. Il ne parlait plus beaucoup, ni à l’usine, ni chez lui. Il n’y avait guère qu’avec Youri qu’il causait un peu sport autour d’une bière.

Le chemin s’élargit rapidement jusqu’à devenir une belle route à double sens, puis deux nouvelles voies l’encadrèrent. Bientôt, un panneau indiqua ‘Autoroute 666’, et ils s’engagèrent sur une large route neuve et déserte. Richard en profita pour prendre un peu de vitesse, les yeux rivés aux bas-côtés au cas où des gendarmes auraient jugé opportun de s’y tapir.

Si lui ne prêtait pas attention au paysage, Eloïse, elle, n’avait que ça à faire. Depuis toute petite, elle adorait les vieilles maisons, les manoirs et les corps de fermes réaménagés, les châteaux et les relais de chasse. Et justement, il y en avait profusion tout le long de la route ! Lui demander l’origine de ce goût ne servirait à rien. Elle répondrait qu’il s’agissait d’une affaire de sensations : la simple vue d’un muret un peu écroulé alimentait son imagination. Ses fantaisies fonctionnaient comme un vieux train : un manoir à colombages valait une grande pelletée de charbon. Au début les bielles grinçaient, non utilisées depuis longtemps. L’impression s’égarait dans une histoire inconnue, elle se sentait légère mais appartenait encore à la froide réalité. Puis son train magique prenait de l’élan et alors son imagination se débridait. Le manoir gardait jalousement les secrets d’un sorcier dans sa tour d’angle, ici cette masure en ruine à l’orée de la forêt abritait des bandits de grands-chemins.

Et les vieilles masures en chassaient d’autres. L’autoroute traversait une ravissante campagne et le soleil de juillet brillait fort. Le pays souriait au ciel qui pour mieux lui plaire, se parait d’un magnifique bleu éclatant. Eloïse ne s’aperçut pas des minutes qui défilaient. Ce sont les bougonnements de Richard qui la firent sursauter et la ramenèrent à la réalité. A son mariage qui battait de l’aile et à ces vacances sur lesquels elle comptait pour ressouder son couple.

— Je ne comprends pas. On roule vers l’est, voilà plus d’une heure, et on a rien croisé. On devrait déjà être rendu !

Eloïse jeta un regard au compteur. Si Richard roulait à 180 depuis le début, on aurait en effet dû être arrivé. A croire qu’il s’était trompé de route. Cela dit, le problème ne la dérangeait pas outre mesure. Elle se sentait bien dans cette région. Des lambeaux de rêveries persistaient à s’accrocher à ses pensées.

— Continuons un peu, dit-elle. De toute façon on ne peut pas retourner en arrière.

Leur Ford rouge continua sur sa lancée. Ils n’avaient croisé personne depuis qu’ils s’étaient engagés sur l’autoroute, aussi Richard aurait-il pu exécuter un rapide demi-tour sans prendre trop de risque. Mais ils s’étaient déjà bien engagés, et il espérait trouver une station essence un peu plus loin. Puis il se sentait curieux de voir où ce chemin allait les mener. Cette route lui procurait un frisson pas désagréable, un peu la même sensation que quand il était gosse et partait en randonné avec son père. L’aventure. C’était ça ce sentiment, la sensation de découvrir quelque chose. Cette idée le rajeunissait.

Bien que de meilleur humeur, la fatigue le gagnait. Les gendarmes ne semblaient pas de sortie, son attention se relâcha. L’aventure… Des rires lointains lui revenaient, et il se souvint avec une netteté étrange du short rouge qu’il portait en escaladant la colline en bas de la propriété de ses parents. Tiens, elle ressemblait fichtrement à cette bâtisse abandonnée. Mêmes pignons au-dessus des ardoises, même perron avec sa verrière opaque.

Le souvenir prit de la force. Il n’avait plus resongé à cette expédition depuis quinze ans ! Son père lui avait alors interdit de se rendre sur le faîte de la colline, déclaration amplement suffisante pour que le lieu le passionne. Avant de risquer l’ascension, il avait toutefois réunis quelques informations. L’endroit se payait une belle réputation, et il ne l’avait pas volé. En dix ans, pas moins de sept enfants y avaient perdus la vie. Deux d’entre eux avaient été retrouvés brisés en bas de la première falaise, deux s’étaient noyés dans le torrent qui coupait le premier promontoire, et les trois derniers avaient tout bonnement disparus. Le site trainait une mauvaise réputation depuis le moyen-âge, mais personne ne tenait de compte précis dans le temps. Il était tout naturel qu’un cortège de rumeurs et de légendes se soit installé au sommet de la colline. Avec son plateau parfaitement plat où ne poussait aucune herbe, avec ses rochers disposés en cercle, coiffés d’une dentelle de pierre qui sculptait les rayons du soleil lorsqu’il se couchait…

Il se revit au sommet. Sans doute des druides y célébraient des cultes impies autrefois. Le frisson de se confondre avec Indiana Jones. Qui aurait pu dresser de tels rochers autrement ?  Richard pouvait presque sentir le plateau à travers ses mocassins. Il eut la sensation de perdre l’équilibre comme il revivait le moment où le sol se dérobait sous ses pieds.

Sa tête tomba et le mouvement de chute le réveilla. L’espace d’une seconde, il ne se rappela pas où il se trouvait… et soudain tout lui revint. D’instinct, il sut qu’il devait virer et il donna un coup de volant pour replacer la voiture au milieu de la route. Il s’était endormi ! Il rattrapa le coup sans faire une embardée trop importante et jeta un coup d’œil à Eloïse. Plongée dans la contemplation du paysage, elle ne s’était aperçue de rien. Bien sûr, la jeune femme avait senti le mouvement, et d’un regard avait compris ce qui s’était passé. Seulement elle connaissait assez son mari pour savoir qu’il était inutile de lui faire remarquer sa faiblesse.

Avec raison. Richard sourit intérieurement, persuadé de ne pas s’être fait prendre. Son amour propre n’aurait pas apprécié d’être surpris dans un tel instant de faiblesse. Dormir au volant… Il chassa le souvenir de sa chute, surtout celui du noir, tapi derrière, et observa lui aussi la campagne alentour en papillotant des paupières. Il se passa une main sur ses joues mal rasées. Sa peau lui paraissait anesthésiée. Il ne pouvait tout de même pas se mettre une claque pour se réveiller devant Eloïse !

Il fixa le soleil pour chasser la lassitude. De petits nuages gris se formaient au loin. Ils découpaient les rayons qui tombaient sur les champs en friches. Les agriculteurs de cette région ne paraissaient pas très actifs. Richard aperçut un bourg au pied d’un coteau, avec son clocher. Un frisson le parcourut. Son instinct lui souffla de ne pas s’intéresser à ce patelin. La nuque raide, il reporta son attention sur la ligne blanche que la voiture dévorait à toute vitesse. La route impeccable venait certainement d’être tracée, ce qui expliquait l’absence totale de trafic.

Quelques minutes plus tard, il repensa au village abandonné. L’autoroute devait traverser une région isolée : il n’y avait guère de trace d’occupation. Pour preuve, les champs délaissés et les bâtisses qui émergeaient ici ou là. Il est rare en France de pouvoir rouler une heure sans croiser âme qui vive. Même pas une voiture dans l’autre sens. Cela surtout le dérangeait, mais il n’en fit pas part à Eloïse. Il se sentait en colère contre elle. Pas spécialement aujourd’hui, c’était quelque chose de quotidien. Juste parce qu’elle le voyait rentrer tous les jours du travail. Tous les jours un peu plus diminué. Juste parce qu’elle assistait à sa déchéance. A sa vie qui ne le mènerait plus nulle part. Fini les aventures. Il avait abattu toutes ses cartes et il ne lui restait plus que la possibilité de jouer le tranquille ouvrier bon père de famille. Il finirait par digérer cette idée. Peut-être.

Le paysage se modifia. Eloïse, qui regardait les constructions depuis le début, remarqua que plus ils roulaient, plus elles paraissaient abandonnées. Richard ne répondit pas à sa question. Les charmantes maisons dans le style du XVIIIème devenaient des ruines. La végétation elle-même retournait à l’état sauvage. Les champs laissèrent progressivement leur place à des bandes de forêts sombres dans lesquelles elle apercevait de temps en temps de vieilles bicoques noircies. Elle crut même entrevoir un village entier enfoui dans la brousse.

La forêt se rapprocha de la route jusqu’à la border des deux côtés. Les branches des arbres continuèrent à se rapprocher, comme si elles envisageaient de s’emparer de l’autoroute. La largeur des six voies la rassurait : les branches ne pouvaient se rejoindre au-dessus de leur tête. Elle sentait qu’elle n’aurait pas supporté d’être enfermée dans un tunnel végétal. Pas dans celui-là. Il lui rappelait trop l’allée chez ses grands-parents. Cette allée dans laquelle son chien s’était fait tué par un sanglier. Juste avant… Que de cauchemars suite à ce drame !

Ils roulèrent encore une demi-heure. Et les branches se touchèrent enfin au-dessus de leur tête.

Des branches noueuses, noires, que le soleil frappait en contre-jour. Eloïse jeta un regard à son mari et s’aperçut que celui-ci ne semblait pas non plus en mener large.

— Voilà deux heures qu’on roule, dit-il en sentant son regard.

— On est perdu ?

— Je ne sais pas. On aurait dû croiser une route, un village, quelque chose depuis longtemps. J’ai l’impression qu’on devrait déjà avoir atteint la côte.

Il ne lui parla pas de son autre impression.

— Allons-nous-en.

Richard aurait bien aimé s’exécuter mais le réservoir d’essence ne lui permettrait plus de revenir jusqu’à l’entrée de l’autoroute. Il faudrait trouver une station plus loin. Et donc continuer à s’enfoncer dans cette forêt. Elle lui paraissait aussi menaçante dans son rétroviseur que devant. La désagréable sensation de s’enfoncer dans un piège s’installa sur son cœur et l’ensemble pesa sur son estomac. Un piège qui n’attendait que le moment où il tenterait de fuir pour se refermer. Oui, s’il faisait demi-tour, c’était la fin. Un rictus nerveux déforma ses lèvres. Et pourquoi tous ces arbres ressemblaient si forts à ceux autour de la Colline ?

Qu’avait donc son instinct aujourd’hui ? Il ne se connaissait pas de petite voix l’avertissant des dangers. Et pourtant, depuis qu’il roulait sur cette autoroute, il ne cessait de voir des signes dans le moindre détail. Au début, cette douce sensation de s’enfoncer dans son enfance et maintenant… des mauvais souvenirs engorgeaient son cerveau. La route paraissait déterminée à tout faire pour lui rappeler les pires moments de sa vie. Des détails anodins, la façon qu’avaient des branches de s’entortiller, la forme d’un nuage, ce village abandonné… Il se gara sur le bas-côté pour faire une pause et réfléchir, ce qui eut pour effet instantané de réveiller Amanda. La petite fille perçut la tension et se mit aussitôt à demander ce qu’il se passait.

— On fait une pause… répondit Eloïse en lui prenant la main. Tu as faim ? J’ai emporté des barres chocolatées  si tu veux.  

Elle défit sa ceinture pour se retourner. Richard déplia de nouveau la carte.

Eloïse attendait qu’il prenne une décision en s’occupant de sa fille, et lui regardait le réseau routier, l’esprit vide, attendant… attendant il ne savait quoi. Comme le silence devenait gênant, il jeta la carte sur la banquette arrière et repartit. Sa petite fille entreprit d’étudier le bout de papier et elle en oublia de poser des questions.

— Que fais-tu ?

— On roule encore un peu. On devrait bien finir par croiser une aire d’autoroute, ou quelque chose. On n’est pas large en essence. Et puis j’ai faim.

Il n’ajouta pas qu’il avait peur sans savoir pourquoi. Qu’il n’y avait pas assez d’essence pour revenir en arrière et qu’ils n’avaient rencontré aucune station. Il aurait beaucoup aimé croiser quelqu’un. N’importe qui. Juste un être vivant.

Eloïse accrocha une paire d’yeux dans la forêt. Elle sursauta, persuadée qu’il s’agissait d’un sanglier. Pourquoi sa présence l’effraierait-elle ? Son pauvre chien qui avait été tué par une de ces bêtes… Elle se força à ne pas penser à ça. A ce qui était arrivé après.

La forêt s’écarta subitement après une côte pour laisser place à une grande plaine verdoyante. Le soleil réapparut, la jeune femme se sentit un peu mieux. Elle nota une maison sur sa droite qui ressemblait étrangement à celle de ses grands-parents mais la voiture fit une embardée. Richard écrasa le frein de toute sa force et elle fut projetée sur la gauche. Sa ceinture se tendit et mordit dans sa chair, Amanda cria, la voiture crissa, partit de travers… et s’immobilisa après avoir percuté quelque chose avec un bruit mou.

Richard se passa la langue sur les lèvres. Sa bouche lui paraissait pleine de sable, en tout cas plus une goutte de salive n’y restait. Mais un gout de métal. Du sable métallique ? Curieux les associations d’idées qui peuvent naître en de telles occasions. S’il savait qu’il n’avait pas écrasé un être humain, il avait néanmoins percuté quelque chose.

Il se ressaisit et gara la voiture sur le bas-côté. L’odeur de pneu brûlé empuantissait l’air, et sa tête s’alourdissait. Pas à cause de l’odeur, bien sûr. Bon dieu ! Il avait percuté quelque chose ! Pouvait-ce être un enfant ? Cette réalité crue prenait de plus en plus de place dans son crâne. Ce n’était pas un humain, ce n’était pas un humain. Voilà la seule chose à laquelle il se raccrochait en s’extrayant de la voiture. Même pas un enfant ?

Il exécuta ses premiers pas en titubant, l’air d’un alcoolique mesurant la gravité de l’accident qu’il venait de provoquer. Les talons de sa femme résonnèrent sur le bitume alors qu’elle le rejoignait. Ils tapaient de manière désagréablement trop forte.

C’était un chien. Un simple chien. Alors pourquoi Eloïse chancela et dut-elle se raccrocher à lui, pâle comme la mort ?

— Ca va chérie ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette.

Dans la voiture, Amanda estima qu’on l’oubliait un peu trop et se mit à taper sur le carreau, coincée par la sécurité enfant. Eloïse ne lui accorda aucun regard. Les yeux rivés sur l’animal, elle balbutia :

— C’est mon chien Richard, celui que j’avais quand j’étais petite.

Il fronça les sourcils. Que racontait-elle…

— Si, regarde. Sous son ventre. On ne le voit pas. Non attend, ne regarde pas.

Elle se détourna et enfonça ses poings dans ses yeux. Elle procédait souvent ainsi pour chasser ses mauvais rêves.

— Tu vas le retourner, dit-elle sans bégayer. Sous son ventre, tu devrais y voir une tâche blanche de la forme d’un bonzaï.

Même si l’idée paraissait absurde, Richard s’exécuta. Si ça pouvait soulager sa femme… il remarqua qu’en cet instant il ne lui en voulait plus. Sauf que lorsque son pied eut achevé de retourner le corps mou du lévrier, il resta médusé devant une large tâche blanche. On aurait dit qu’elle dessinait un petit tronc sur le ventre du chien, avant de s’évaser en une dizaine de branches sur le reste de son poitrail. Un juron lui échappa, ce qui suffit à Eloïse pour comprendre que sa crainte s’était réalisée. Elle se retourna et étouffa un sanglot. Un de ses poings finit dans sa bouche et elle mordit dedans pour ne pas crier. Ce n’était pas possible. Ce chien était mort vingt ans plus tôt ! Elle eut une envie critique de rire et mordit plus fort sa main pour ne pas céder. Si elle se laissait aller à rire, elle n’était pas sûre de pouvoir s’arrêter.

Richard s’aperçut de son trouble et lui passa un bras autour des épaules.

— Viens, dit-il d’une voix posée. Quelle que soit la ressemblance, ce ne peut pas être ton chien. Viens, partons d’ici, on ne devrait plus tarder à croiser une aire de repos. On pourra alors manger un morceau.

Il lui décocha son sourire le plus enjôleur et ressentit une bouffée d’affection comme il n’en avait plus éprouvée depuis longtemps. Pour l’aimer, il devait la protéger ? Il la raccompagna à la voiture. Amanda pleurait à présent, alors il la détacha et la plaça sur les genoux de sa mère. Puis il reprit la route.

Désormais, il reconnaissait presque chacune des masures en ruine qui émergeaient des champs de part et d’autre de la route. Une fine pellicule de sueur commençait à recouvrir sa nuque et il sentait que ses jambes se muaient en deux ballots de coton. Un tremblement fébrile les agitait. Il savait que s’il devait marcher tout de suite, elles ne supporteraient pas son poids. Qu’est-ce que c’était que cette route ? Qu’est-ce que c’était que cet endroit ? Il ralluma la radio, entreprit de respirer profondément ; et régulièrement. De se calmer.

— Regarde, un relais dans deux kilomètres.

Richard jeta un coup d’œil plein d’espoir au panneau que lui montrait Eloïse. Encore pâle, la jeune femme avait repris un peu de poil de la bête. Sans doute s’efforçait-elle de faire bonne figure devant sa fille, se dit-il.

Richard conduisit jusqu’à la voie qui menait au relai. Il s’engagea sur le parking et se gara entre un utilitaire blanc et une clio verte. Au moins y avait-il du monde ici. La vitre couverte de publicité du relais laissait entrevoir des clients parcourant les rayons.

Soudain, il eut un haut le cœur. La personne qui venait de sortir du relai. Il la connaissait. Il l’avait déjà vu.

Sauf qu’elle était morte depuis longtemps.


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