Angers ou Non assistance à personne en

koss-ultane

                                                Angers ou Non-assistance à personne en

     Nos voisins, les Cambronne, ont une chienne appelée Maraude que nous persistons à appeler Maude à leur grande fureur. Nous, c’est moi, Albert et Jules. Moi c’est Louis. Louis Brozovitch. “On est juif mais on l’sait pas” dit mon père. Nous habitons le même immeuble. Pas avec mon père, enfin si, mais c’est pas ça l’important. L’important, c’est les copains. Albert a d’abord été normalement malade, comme avant une composition ou une version latine. Puis cela a duré et, enfin, il a changé. Il est devenu tout maigre et un peu jaune comme les amanites d’Indochine. Maintenant, on le sait, Albert est très malade. Il ouvre plus les yeux en entier et il y a un grand silence dans son appartement avec des vieux à barbiche qui parlent tout bas à sa maman. Il a la voix qui flanche aussi. Il peut plus que chuchoter. Noël approche. C’est pas un copain à nous, c’est la fin de l’année et le début des emmerdes. Jules adore, moi je déteste. Il a plein de cadeaux et moi aussi, c’est pas le problème mais lui est moyen bon élève et moi aussi, c’est toujours pas le problème, mais lui il a pas de famille qui monte à Paris alors que moi c’est l’invasion. J’ai tellement de cousins et de cousines que je me souviens pas de tous les prénoms et tous les ans y en a des nouveaux qui viennent passer Noël à la capitale. Répartis moitié chez nous et moitié chez mon oncle du vingtième arrondissement, ils viennent invariablement nous casser les bonbons. Est-ce que tu as bien été sage ? J’y ai droit tous les ans de la part de tout le monde “plus les imports de l’étranger en surtaxe” comme dit papa. Est-ce que je leur demande d’arrêter d’être con, moi ?

     “Passera pas l’hiver”, voilà un bris de phrase qui m’avait percé le cœur et effaré au point de courir chez Jules sur-le-champ. Il ne l’admettra jamais mais Jules singe son père quand il est pas là. A peine lui avais-je répété mon bout de phrase volé qu’une de ses mains emprisonna son absence de poil au menton et qu’il fit des pas mécaniques et fractionnés telles les décompositions d’Etienne-Jules Marey. Comme son père. La seule différence est que son père est très grand et que nous faisons tous un mètre dix. Ça lui a pris une plombe pour traverser l’immense bureau. Arrivé au bout sombre de la pièce, devant les bibliothèques, je le confondais avec les écorchés derrière lui. Mais seul l’écorché avec des cheveux bougeait. Enfin, il revint. Moi, je battais des jambes et du cœur dans le vide.

     _ Peut-être ils ont voulu dire qu’il passerait pas l’hiver ici ?

     _ Peut-être.

     _ Comme Thomas Bichet qu’est parti soigner ses tronches à la Branche-sur-mer.

     _ A la montagne ?

     _ Oui.

     _ Ou peut-être qu’il va mourir vraiment ? Comme mémé Jacotte.

     _ Oui, ou Paulus Tréfin.

     _ Qui ?

     _ Paulus, le petit qu’était avec nous au tout début de l’école et qu’était absent presque tout le temps. Il revenait à chaque fois avec une nouvelle cicatrice et l’air plus malade qu’avant de partir.

     _ Ah ! Oui ! Il est mort ?! Je croyais qu’il avait changé d’école.

     _ J’ai lu un livre sur les Indiens qui dit que si tu accomplis ton rêve, tu meurs pas vraiment ou pas pareil et que c’est bien.

     _ C’est pas du Balzac, hein ?

     _ Oh ! Non ! C’est du Feunimore Cohopé. Un indien, surement.

     _ Y s’y connaissent mieux que nous en rêve les Indiens, y voient leur grand-père dans les oiseaux !

     _ C’est quoi le rêve d’Albert ?

     _ …

     _ …

     _ Il a plein de trucs de construction dans ses jouets, tu te souviens ?

     _ Oui. Mais on a pas l’argent pour lui en offrir un nouveau.

     _ Non, il en a déjà plein de toute façon. Et des mieux. Ma mère va voir la sienne cet après-midi. Je vais aller lui demander ce qu’il rêve.

     Sa réponse m’avait scotché à l’époque bien qu’elle ne fût pas dénuée d’une certaine logique. Il était certain que, pour un féru de mécano, la tour Eiffel devait être, comme pour un fonctionnaire à macaron le salon Ladurée de la rue Royale, la matrice des matrices. Nous nous grattâmes l’épi avec Jules avant de sauter le pas et d’aller voir “le grand benêt”, Jacques, notre ancien voisin et protecteur contre les mauvais garçons du voisinage. C’était une crème le fils Gentiane et il ne paraissait intellectuellement absolument pas les huit années d’aînesse qu’il avait sur nous. Il était entré à la société de gardiennage de la tour Eiffel puisque que son père, frère aîné Tutis, et ses oncles et cousins y travaillaient déjà. Oui, son grand frère se prénommait Tutis et pas Titus comme attendu et espéré. D’habitude, ce genre d’erreur est due au taux d’alcoolémie dans le sang du déclarant mais ici ce fut le grammage en marc bourguignon de l’enregistrant qui exsuda à travers cette inversion. Et puis quand on s’appelle Gentiane on est content d’avoir un fils Tutis qui rime avec anis alors que… bref. Il nous écouta de toutes ses oreilles, s’adossa, l’air grave et inédit, à une contremarche de l’escalier de son nouveau chez lui dans ce nord du douzième si dissemblable de notre sud, exode qui avait été pour lui et pour nous un arrachement, puis lâcha :

     _ Ben, dites donc…

     Je vous avais prévenu que ce n’était pas une flèche. J’avais repéré un présentoir à roues que sortait parfois le fleuriste du bout de notre rue. Il ferait un brancard à roulettes très potable.

     Les enfants empruntèrent effectivement un étal ambulant sur lequel ils disposèrent un petit matelas de chez Louis “pour quand la famille invasionne” et pléthore de couvertures, plus “Pardeur”, le gros chat de Jules, pour servir de seconde bouillotte à Albert. Albert l’aimait bien et ce chat placide tolérait tout ce qui était plus chaud que lui. Ils firent au plus court, arrivèrent une heure avant le coucher du soleil, montèrent par les escaliers jusqu’au premier où Albert put voir l’enchevêtrement des poutres, poutrelles, rivets et la vue sur Paris depuis le dos d’un Jacques qui y perdit là son emploi mais pas son sourire d’avoir rendu le service ultime.

     _ Pouvez-vous nous donner vos nom, prénom, âge et qualité, s’il vous plaît jeune homme ?

     _ Brozovitch,…

     Le vieux juge se penchait par-dessus son bureau en surplomb afin d’apercevoir le haut des cheveux des enfants.

     _ … Louis, constatant l’effort du vieil homme, Louis se mit sur la pointe des pieds en poursuivant son énumération dans un crescendo,… dix ans ! Et… chuis bon en arithmétique ! paracheva-t-il, content de s’être souvenu de toutes les questions, en criant presque et renversant son visage en arrière afin d’apercevoir autre chose que la moumoute blanc cassé du juge.

     _ Inutile d’élever la voix, jeune homme, je ne suis pas sourd.

     _ Ah ?

     Louis cédait de temps à autre à la fatigue et au vacillement et retrouvait le plancher des vaches des talons avant de se grandir à nouveau, d’une poignée de centimètres, en équilibre instable sur la pointe des pieds, parfois d’un seul.

     Aristide Persequor, célèbre chroniqueur judiciaire, sourit à cette pantomime volée au détour d’une porte entrouverte. Il se faufila dans la salle d’audience, s’approcha d’un huissier de connivence, et se fit raconter toute l’histoire. Il pondit un article dans la soirée à propos de ces deux titis qui en avaient hissé un troisième malade jusqu’au premier étage d’une tour Eiffel fermée au public. L’article fut unanimement salué par ses pairs, ses lecteurs habituels, les occasionnels rameutés par le ouïe-lire et les inconditionnels du juge Bourbon-Gâtine. Outre l’invention du “chat bouillotte de voyage”, le contenu positif et attendrissant du papier tranchait avec la teneur habituelle des chroniques judiciaires vouées au sordide. Ici, les vols n’avaient été que des emprunts et l’infraction n’en était pas puisque la grimpette par les escaliers avait été rendue possible grâce au concours d’une ancienne figure de leur rue devenue aujourd’hui ex-préposé au gardiennage de la dentelle de fer, Jacques Gentiane, que les enfants eux-mêmes appelaient “le grand benêt”, c’est dire la haute portée du crime.

     Je suis colonel, c’est cela qui les fout dans la merde. Moi, je m’en moque, être dégradé, blâmé, cassé, dégagé, muté, tous ceux-là sont des verbes d’un premier groupe auquel je n’ai jamais appartenu. Je suis en quiétude depuis que j’ai mis mon poing sur la gueule d’un général ou un maréchal, enfin une légume encore plus grosse que moi. Une qui n’a jamais rien combattu de sa vie sinon des escarres aux fesses derrière un bureau de sous-préfecture puis au ministère de la guerre.

     J’ai déjà été descendu deux fois, une fois depuis le sol et une autre par Wilfrid Elmst. Un baron ou un comte teuton d’une très grande habilité tactique. Je revenais de Champagne lorsqu’il me surprit et abattit en moins de temps qu’il ne le faut pour déboucher une bouteille. J’en rapportai justement. Une fois envasé pour le compte, je sautais à bas de mon monstre mécanique et sauvais l’unique spécimen intact du brasier naissant et montrait deux coupes à mon vainqueur passant au-dessus de moi. Nous fîmes sauter le bouchon sous les yeux médusés d’une vache, en plein champ ou je m’étais écrasé entre les bouses mais tel que. Nous sympathisâmes. Je lui fis remarquer qu’il m’avait flingué les autres boutanches. Dans la semaine, il me fit parvenir deux caisses à l’escadrille sous les airs circonspects de mes camarades. “Messieurs ! Mon bourreau !” dis-je en lisant la petite carte aux rentrés du jour dans un langage apparenté à du français tombé dans l’escalier mâtiné de teuton adouci.

     J’allais donc être dégradé. J’étais devenu militaire par désœuvrement et aviateur par aptitude au pilotage et piston. Dans l’ordre inverse de la citation. Je n’étais pas un as mais pas un annihilateur de toiles et bambous non plus. J’étais dans la très bonne moyenne.

     En l’air, je repensais en vrac à mes pré-adieux à Sacha, mon mitrailleur orphelin et Gabriel, mon mécanicien, auxquels j’en avais dit un minimum : des essais. L’atmosphère, déjà lourde autour de ma personne à cause de ma future dégradation probable, fit qu’ils ne me questionnèrent pas ou peu. Je repensais aussi à ses deux gavroches, voleurs, ravisseurs, cambrioleurs, juste pour qu’un camarade fût bien quelques jours avant sa mort. J’aurais au moins été ça.

     Mon cadeau pour “Ietsi” sur le siège de Sacha, je tirai ma diagonale jusqu’à Orschwiller en Alsace, allemande à l’époque, afin d’effectuer une grimpette jusqu’au château du Haut-Koenigsburg, fraîchement rénové sur l’ordre du Kaiser lui-même. Un régnant que l’on disait, dans son dos, diminué de naissance et pas seulement physiquement. Moi qui l’ai bien connu, je peux vous dire qu’il était, mais, complètement secoué, pépère. De toute façon, ce n’était pas lui que je venais voir mais mon petit protégé, son second petit-fils Louis Ferdinand Victor Eduard Adalbert Michael Hubertus Prinz von Preuβen. Vous comprenez mieux pourquoi “Ietsi”, hein ?

     C’est moi qui l’ai baptisé ainsi parce qu’il veut tout savoir et tout de suite. “Maintenant” se dit phonétiquement “iets” en allemand. Pour ses dix ans, il va être décoré de l’ordre de l’aigle noir par son empereur et roi de grand-père et promu lieutenant. Ce que c’est que le piston tout de même ! Son protecteur ne pouvait manquer une telle cérémonie, fut-il un ennemi. Je dois être le seul militaire français à être décoré d’une haute distinction allemande et prussienne. Enfin je l’espère. A l’époque je n’étais pas encore aviateur et pour cause, les aéronefs fin dix-neuvième, tout début vingtième, sur lesquels nous nous exercions, ne concurrençaient que les kangourous et wapitis et regardaient les oiseaux et les pionniers par en dessous avec gourmandise.

     Nous sommes le neuf novembre mil-neuf-cent-dix-sept et je me gèle le cul mais d’une force, enfin, je n’ai pas d’enfant, ni de neveu, encore moins de filleul, je peux me permettre de mettre le paquet sur un petit protégé même si je ne lui serai jamais rien d’autre qu’un fournisseur en exotisme français et un rappel de la plus grande frayeur de sa courte vie. Il y a sept ans de cela, je me promenais en Allemagne à l’invitation d’un de mes soixante-trois ou quatre cousins. Seul avec Julius, ledit apparenté, nous tentions, en déambulant, de digérer le déjeuner typique que sa femme avait fomenté contre nous. Chacun une briqueterie dans le ventre donc, lui papotait avec un gigantesque militaire allemand, que je pensais mythomane lorsqu’il se prétendait être de la garde rapprochée de la famille du Kaiser himself, pendant que j’explorais les alentours du godillot et de la prunelle entre deux renvois synonymes de digestion difficile, certes, mais en cours. Après une pincée d’arpents péniblement couverts en direction de la rivière locale afin d’échapper à la touffeur du sous-bois et de quérir une hypothétique fraîcheur fluviale, j’ouïs quelques onomatopées de terreur entrecoupées du frou-frou caractéristique d’une réunion d’éclaboussures et de brasses désordonnées. Suivant mon ventre lesté vers le chemin de halage, j’aperçus un petit bout de chou dans une eau qu’il n’avait apparemment pas désiré côtoyer de si près. Je sortais l’enfant de l’onde néfaste lorsque mon cousin et Colossus débarquaient dans mon dos au triple galop. En deux battements de paupières, j’eus une demi-garnison teutonne autour de moi et de mon poussin crachotant son trop plein de flotte. Une forte femme d’une pâleur improbable, même au bas d’une famille de rouquins sur vingt générations, se précipita et se fit admonester par un vieux militaire lesté de tant de décorations que je pensai cette saleté de Noël en aout dans cette partie du monde. Elle emporta l’enfant en pleurs, je restai là tout mouillé et un peu sale du genou couronné de boue de berge pendant que mon cousin me tapotait dans le dos. Cela n’allait pas calmer son adoration pour moi. Il faut dire que la partie allemande de la famille était soit méprisante soit totalement épatée par cette liberté de ton très française en toute circonstance qui leur était étrangère de culture et de caractère. Je saluai l’assistance d’un cassé de buste et me promis intérieurement de ne plus génuflexer jusqu’au soir sous peine d’appâter les poissons au dégueulis germain. Ils voulurent me présenter à je-ne-sais-plus-qui, je-ne-sais-plus-où, mais je leur répondis que des impératifs m’attendaient puisque j’étais officier de l’armée française. Ils saisirent instantanément l’impériosité de mes devoirs et l’indélicatesse qu’il y aurait eu de leur part à insister. Ainsi étais-je entré, sans le comprendre pleinement, dans le cœur de la famille impériale et royale allemande et prussienne et allais être décoré d’une haute distinction outre-rhénane à laquelle je n’ai rien compris mais que je me gardai bien de rendre publique de ce côté-ci des canons. Nous n’étions qu’en dix-neuf-cent-dix mais, déjà à l’époque, être aveugle d’un œil et sourd d’une oreille était indispensable pour nier que les nuages venaient de l’est en toute bonne fois. D’un goût discutable, il fut décidé que le petit Louis-Ferdinand se ferait un plaisir de voir son sauveur à tous les anniversaires de la funeste date de la presque noyade et du complet sauvetage. Après cela, pendant que je faisais tout pour le taire, il marchait, lui, mon cousin, avec le menton trois centimètres plus haut qu’il ne l’aurait fallu pour ne pas divaguer dans tous les crottins du Palatinat. Il jouissait de ma gloriole et c’était tant mieux car c’était un homme bon, foudroyé par mon humour et mon culot. Deux choses qui, telle la France, lui demeureraient étrangères, malgré sa fascination. Parler avec lui était s’enfiler verre d’eau tiède sur verre d’eau tiède jusqu’au moment où son rire éclatait. Il avait ce rire franc que je lui enviais, la tête basculée en arrière, le dos cambré à péter une cuirasse de troupier comique. A distance de membre supérieur, il posait invariablement sa main sur mon avant-bras le plus proche pendant son éclat signifiant “Arrête ! Tu me flingues !”. Je souriais alors franchement et l’excusais auprès des passants inconnus comme de ses proches, leur mimant un éthylisme mensonger à son endroit. Julius Brozovitch mourra vieillard battu à mort trente ans plus tard sous les yeux de sa femme et d’une caméra de propagande. Avant chaque assassinat, je me repasse le film dans ma tête et cela lève à chaque fois un corps d’armé en émoi en moi. Voilà comment un jeune lieutenant français en visite de courtoisie chez son cousin Julius devint un intime des fastes de la cour impériale en toute innocence et simplicité.

     Un poil provocateur, j’avais fait peindre au pochoir dix-sept silhouettes d’avions allemands écrasés au sol sur mon fuselage par Sacha et Gabriel la veille de mon départ. Mes victoires. Certes, je me fis canarder fort inopportunément au-dessus des lignes allemandes mais comment de simples rampants auraient pu voir et savoir la signification des enluminures dorées de mon carton d’invitation ? Les sommets de ma fin de matinée furent mon atterrissage parfait et les deux rangées de dix et sept ripolins de zingues allemands criant de vérité soulignant mon poste de pilotage, sous le regard éberlué puis furieux des Teutons en ronde au pied du château et autour de la commune d’Orschwiller. Six fantassins me tenaient en joue pendant que je sautais depuis mon siège, effectuais une toilette sommaire mais indispensable et me grandissais afin de sortir sans dommage de la place du mitrailleur mon volumineux cadeau pour “Ietsi“. Dans mon dos, accourus, les casques à pointe vociféraient des ordres et menaces tirant sur la promesse d’en prendre une dans le cul d’ici peu. Le cadeau dans mes mains cachait toute la partie sommitale de ma personne jusqu’un peu sous la ceinture. Je marchais vers mes bourreaux d’un pas aveugle et un rien mécanique et grotesque en stoppant de temps en temps afin de tordre mon cou et tourner mon buste pour vérifier que je ne déviais pas d’un cil de la ligne droite qui me conduirait au tortionnaire en chef. Lequel frôlait l’apoplexie. Lorsque je pressentis les doigts sur les détentes prêts à m’envoyer ad patres, je hurlai en allemand non yiddish “mais tu vas la fermer ta gueule ?!!“, ou quelque chose d’approchant, qui le fit taire dans la seconde puis, avant même qu’il ne se demandât s’il avait bien compris, “un colis pour le futur aigle noir !“. Plafond bas sur Prusco en détresse, le type resta bouche béante à ne plus savoir quoi expectorer. Pour le finir à coup de talons, sur ces entre-faits dans son froc, le chef du chef de son chef, mon Colossus d’il y avait sept ans plus tôt, aujourd’hui pleinement en charge de la sécurité impériale, arriva au grand galop avec tout son aréopage seulement précédé d’un immense sourire. Le type, revu tous les ans depuis ma pêche miraculeuse, avait eu le temps de se faire aimer de moi sans rien faire pour. Il était très beau et bon gars avec ça. Très grand et large des épaules et de la risette, il n’avait pas du tout le type germain. Brun, peau mate, nez d’aigle et regard mitraillette, on ne devait lui dire non que lorsqu’il le demandait. Il terrassa mon peloton d’exécution privatif d’une seule remarque une fois débarrassé de sa monture. “Avez-vous l’intention d’abattre tous les invités du Kaiser, capitaine Miltendorf ?“ klaxonna-t-il sans haine envers le rougeaud qui, le sabre toujours au clair, avait l’air idiot sans effort. Colossus fonça vers moi avec ses hommes et me débarrassa de mon cadeau. Il me broya cinquante doigts avant de réaliser que j’étais devenu colonel depuis notre dernière rencontre. Il me salua rouge de confusion. D’un signe de la main je lui fis saisir que je n’en avais rien à foutre et lui confiai que je ne le serai plus très longtemps. De mes gants j’indiquai à mon presque assassin d’approcher. Les hommes de Colossus qui ne s’occupaient pas de mon cadeau se poussaient du coude devant mon palmarès affiché en fuselage. Une première mondiale, paraît-il. A quoi tient une mode, hein ? Un coup de pochoir tard le soir en plein désespoir. Son sur-sur-chef sur mes talons, je m’arrêtais devant notre inférieur hiérarchique cramoisi et regardais furtivement de tous les côtés comme si un secret allait être révélé. Je sortis alors une petite boîte frappée d’un aigle argent crachant le feu, l’avait dû bouffer une saloperie ou vomir une angine purulente, l’ouvris devant mon apprenti mitrailleur d’ambiance et demandai s’il savait où cette haute décoration allemande s’accrochait sur un uniforme français afin de respecter l’étiquette. Le pauvre type parut hypnotisé par la breloque et nous entendîmes alors la plus marmonnée et désordonnée dénégation faite devant témoins dans toute la moderne Germanie et terres annexées. Le micheton paraissait avoir cinq ans et la main dans le pot de confiture grand-maternelle. Soudain, il réalisa à son tour, sous le regard effroyablement dur de Colossus, que j’étais colonel. Il se mit au garde à vous. J’en sursautai et me tournai vers mon camarade qui, d’un frémissement de narines, renvoya le tâcheron à ses chères carences en études. Je lui présentai la médaille précautionneusement. Il me demanda de monter dans un cabriolet frappé des armoiries impériales et héla un subalterne érudit. Lequel grimpa dans l’auto à son tour et s’occupa de mon cas. J’avais déjà quelques breloques à la noix sur le torse comparées à cet adoubement fait métal des dieux norrois.

     _ Peut-être est-il maladroit de ma part de porter d’autres décorations en de telles circonstances ? demandai-je sincère.

     _ Certainement pas, mon colonel, me répondit l’érudit dans un français si parfait que j’en eus froid dans le dos jusqu’à la racine de la raie.

     Il s’assit plus au bord de notre banquette commune et m’épingla d’un tour de main que je lui enviai ma germaine distinction.

     _ Mon cadeau ?

     _ Dans la voiture qui nous précède, sourit un Colossus assis face à moi et qui surveillait machinalement l’éclat de ses bottes après cette incursion en milieu fangeux.

     _ Dites, vous qui êtes grand, très grand, vous n’avez jamais peur de prendre la foudre avec votre casque à la con ? demandai-je tout aussi franc.

     _ Je crains infiniment plus l’esprit français que les colères du ciel et quelque chose me dit que j’ai terriblement raison, non ? sourit mon gentil colosse.

     _ Vous vous révélez bien plus avisé que vos patrons et maîtres, je vais devoir faire très attention lorsque je rentrerai chez moi dorénavant, souris-je en me délectant de ma température corporelle repassant au-dessus des trente degrés Celsius. Vous n’avez effectivement rien à craindre des cieux tant que je n’y suis pas, ris-je de bon cœur.

     _ Vous mitrailleriez un cavalier ? s’étonna-t-il un peu.

     _ Jamais, non, à moins de le bien connaître, mais tous mes atterrissages ne sont pas aussi réussis que celui de tout à l’heure et contre cela je ne peux rien, continuais-je de glousser pendant qu’il souriait à pleine denture. Je boirai bien quelque chose de chaud avant que les hostilités ne commençassent, dis-je en me penchant vers mon sauveur, discret.

     _ Micha ! Gare-toi devant les cuisines ! tonna Colossus afin de couvrir le bruit du moteur qui hoquetait dans la montée vers le château et le tintinnabulement léger de nos médailles sur nos poitrines indolentes.

     Tous les descendants mâles de la lignée régnante étaient décorés du “Schwarzer Adlerorden“, ordre de l’aigle noir, et quelques femelles des plus méritantes aussi. Les faciès ébaubis et amers des invités, plus prestigieux et décorés les uns que les autres, découvrant un uniforme français au milieu d’une seconde rangée à laquelle ils n’auraient jamais accès, valaient toutes les orgies des plus belles maisons closes d’Europe. Mon cadeau, dans la salle qui leur était dévolue, trônait trois têtes au-dessus des autres et les faisait passer pour des miniatures. Ironie. Le joli ruban framboise écrasée frappé du nom du commerçant et du mot “Paris“ détonnait un peu aussi. Il était certain qu’avec un paquet en papier blanc de soixante centimètres sur quarante, j’allais devoir m’expliquer auprès du récipiendaire et lui prêter main forte lors du déballage. Il reçut pléthore médailles et bijoux. “Ietsi“ n’était pas un chiard d’aristo pénible et ne souffrait d’aucune maladie mentale pourtant courante dans ces milieux stagnants. Je l’avais baptisé de ce surnom parce qu’il voulait toujours dans l’instant des guirlandes de réponses à ces rafales de questions. Nos échanges se bornaient souvent à un feu croisé d’interrogations et leurs éclaircissements à battons rompus et, lorsque le cercle des proches était suffisamment restreint, au jeu de la fanfare. Je choppais l’asticot par le fond de son pantalon et lui soufflais dans le cou bruyamment en jouant d’une de ses jambes comme d’un piston, le tout au pas cadencé. Il éclatait de rire, le Kaiser tirait la tronche, papa, maman, piquaient du nez dans leur assiette et les moins consanguins riaient avec nous. J’étais en train de m’embourber un succulent gâteau, dont je n’avais abandonné qu’une petite part témoin de son existence sur le chariot des douceurs. Je m’étais planté à l’exact milieu d’un troisième rang d’adultes debout feignant d’admirer le second petit-fils du dégénéré en chef massacrant les emballages de ses cadeaux du jour. Il arborait sa décoration sur son étroite poitrine. Elle était déjà maousse sur un adulte mais sur un enfant de dix ans tout juste, elle était tout bonnement indécente et ressemblait à un organe externe. Comblé et encombré de babioles de toutes sortes, Louis-Ferdinand attaquait les gros présents. Un cheval de bois surmonté d’une magnifique selle fut couronné de “oh !“ et de “ah !“ quand vint le tour de mon aéro-colis. “Louiiiiiiis !“, le cri du cœur venait de percer la foule jusqu’à mon assiette. Le sourire chocolaté, je forai en sens inverse l’assistance d’une série de “pardon !“ trop français pour ces teutonnes esgourdes et dus bousculer un peu le protocole et tous les gros lards qui me barraient l’accès à mon repêché favori. D’un geste je demandais à “Ietsi“ de virer ses menottes du nœud au sommet du paquet et fouettais l’air de ma main droite. Un couteau papillon jaillit de mon avant-bras et étêta le merdier et son croisillon hermétique sur le trajet retour vers sa manche tanière dans un “ooooh !“ de stupéfaction et d’admiration mêlée. Le petit qui n’avait pas vu le tour de passe-passe me prit encore plus pour un magicien étrange. Je baissais tout l’emballage d’un coup comme on déshabille une putain quand on est en retard pour l’appel. Huit aéroplanes militaires de toutes origines apparurent en pièce-montée ludique non-comestible. Unique adulte à parler avec lui de tout et de rien et certainement pas de protocole, de manière de se tenir ou d’objectifs à atteindre, je devais être le seul à savoir que ce petit garçon adorait cette incroyable nouveauté appelée “avion de guerre“. Ils étaient accompagnés d’un jeu de mécano rudimentaire aujourd’hui mais à la pointe à l’époque. Evidemment, dans la pile, il y avait ce bon vieux Manfred, von Richtofen, le baron rouge et son célébrissime chasseur rouge et récent triplan. Il y avait modestement mon appareil habité d’une figurine qui m’évoquait vaguement un lendemain de cuite et l’avion de notre maître à tous, René Fonck, notre as des as français qui possédait un Manfred dans chaque orteil. Le futur prince de Prusse me sauta dans les bras dans un “ouooooh !“, les yeux émerveillés tantôt sur moi tantôt sur l’empilage de boîtes translucides. Je souris à l’assistance devant cette réaction spontanée battant l’étiquette en brèche. Les femmes et mamans me sourirent aussi du spectacle attendrissant pendant que les adultes couillus mais surclassés me fusillaient du monocle avec à peine un rictus en alibi au coin du guidon de vélo qui leur servait de moustache. Mimétisme idiot avec leur amoindri de patron. J’enchaînais sur un coup de fanfare pendant que j’avais le mioche sur les bras et leur jouais sans vergogne une petite marseillaise de mon cru entrecoupée d’éclats de rires enfantins.

     Il est de ces journées inoubliables juste parce que l’on n’est pas en visite dans la famille ou chez des amis. Pendant que je faisais un sort à une seconde part de gâteau, un placard à médailles ne résista pas à l’envie de me titiller.

     _ Alors, mon colonel,…

     J’enfournais une énorme fraction pâtissière dans mon four à dents afin de différer ma réponse quoiqu’il arrivât.

     _ … qui va gagner cette guerre, selon vous ?

     Je désignais deux fois de suite mon plexus solaire de ma cuillère souillée.

     _ Pourquoi une telle certitude ?

     _ Parce que vous êtes les méchants et que depuis islamisation et christianisation plus aucun envahisseur ne peut espérer vaincre et anéantir au point de dissoudre une identité dans une autre. Les peuples ont trop conscience d’eux-mêmes désormais.

     _ Pourquoi serions-nous les méchants ?

     _ L’armée française est-elle en train de pourrir le sol de la Rhénanie-Palatinat en ce moment ? A l’âge des civilisations où nous sommes, il en va de la guerre comme du coloriage, c’est le premier qui déborde qui a tort. Et puis, soyons lucides, si le monde voulait être allemand vous auriez sans effort aucun cent pour cent des Alsaciens contents de l’être, ce sont ceux qui ont le moins de chemin à faire pour le devenir, au propre comme au figuré, non ? Et nous savons tous les deux que c’est loin d’être le cas.

     _ Vous êtes bien arrogant !

     _ Merci. Mais la guerre a du bon : un, ce besoin impérieux d’aller emmerder les voisins prouvent que l’Allemagne n’est pas un pays si génial que cela sinon vous y resteriez, deux, quand vous irez au tapis, il est probable que vous tirerez la nappe en sortant de table et jetterez à bas toutes ces royautés qui sont autant d’impostures.

     _ Mais vous oubliez où vous êtes ? Vous ne seriez pas un invité du Kaiser, je vous…

     _ Mais rien du tout et c’est pour cela que vous vous permettez de l’ouvrir parce qu’il y a peu de chance pour que je vous retrouve là-haut, même à cinq contre un, le poids des médailles sans doute.

     Le type stridula encore un peu du fuselage, prit feu puis partit en vrille à l’autre bout de la pièce.

     En début d’après-midi, Colossus me raccompagna à pied vers mon appareil. Pendant que nous descendions du château, je m’arrêtais devant un panorama choisi.

     _ C’est beau la France, hein ?

     Il sourit de mon effronterie cocardière en regardant autour de lui afin de dénicher un éventuel mouchard. Sur le chemin du retour, devinez quoi ?, on me canarda à nouveau au-dessus des lignes allemandes. Le Teuton est monomaniaque, il faut le savoir, c’est tout. Je sirotais une petite coupette lorsqu’un couple de fâcheux me prenait en chasse. J’ai le vin mauvais et abattais mon dix-huitième aiglon comme qui rigole. L’effet désinhibiteur de l’alcool faisait merveille. J’avais l’impression d’être “Foncky“, l’espace de quelques secondes. J’étais en train de maillocher avec le second “ruine bulle“ lorsque nous nous reconnûmes avec mon vainqueur d’il y avait quelques semaines, ce bon vieux Baron Elmst. Je lui montrais ma bouteille de champagne et un champ d’herbe tendre. Il fit oui d’un pouce levé, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Nous atterrîmes de concert et bûmes de même. Lui aussi eut un hoquet en découvrant, non pas mon grade indécent, mais cette haute prussienne décoration sur ma poitrine persillée de quelques miettes de chocolat en goguette. Il souffla sur son monocle, l’essuya du coude puis se pencha sur ma breloque de chez lui.

     _ Ah ! Oui ! J’ai oublié de l’enlever. Vous faites bien de m’y faire penser. Cela pourrait être mal interprété là où je me rends, lui dis-je en tentant de dégrafer la sangsue mondaine de ma prolétaire poitrine.

     Je rivais mon menton volontaire à l’exacte équidistance de mes clavicules, posais ma coupe de champagne, et croyez-moi il en faut, et échouais lamentablement à me défaire de cette distinction, dont je n’avais que faire l’étant naturellement, tout en lui narrant l’histoire du sauvetage du kaiserichon en basse rivière et tout ce qui en découla. Bientôt, devant mon désarroi digital, Wilfrid retira ses gants.

     _ Attendez, Louis, che vais essayer de fous délivrer…

     _ Merci, prenez garde de ne pas vous piquer. C’est presque aussi difficile à retirer qu’à obtenir ces petites choses là.

     Soudain, bien qu’absorbés par notre lutte à quatre mains, nous sentîmes une présence en notre ouest, dans le soleil, comme toute attaque digne de ce nom pour un aviateur. Deux vaches aux regards doux nous humaient à distance. Je les saluais pendant que Wilfrid, moins ivre que moi, saluais plus judicieusement la jeune paysanne à badine qui les conduisait à l’étable. Pure conjecture de ma part, mais j’étais saoul. Je la saluais à mon tour d’un parfait cassé de buste et d’un fendu de sourire de compétition.

     _ Ah ! Mademoiselle, bonjour, pourriez-vous, de vos doigts fins, tenter de me libérer de cette forte encombrante médaille dont le mécanisme d’accroche s’est apparemment grippé ? lui souris-je doucement à nouveau.

     La petiote me parut tétanisée mais il devait y avoir quelque chose de rassurant, au soleil déclinant, à voir ses deux grands nigauds se battre toute langue dehors, en tout bien tout honneur, avec un bijou fantaisiste et contrariant. Elle en retint un rire. Elle n’avait pas prononcé un son mais j’avais compris son assentiment à l’exercice. Je dépliais un mouchoir sur le sol et y posais un genou pendant que Wilfrid éclusait son écho en contemplant la campagne environnante dans la douceur d’un aberrant soir de novembre sec et doux. Les deux vaches reniflaient nos engins, je parle des avions, et ruminaient notre piste de décollage avec une placidité réconfortante. Six secondes plus vieux, délesté de ma breloque et récompensé d’un charmant sourire mutin, je donnais la pièce à ma sauveuse d’andouille et m’inclinais devant elle comme je l’aurais fait devant la plus belle des Maharanis. Elle regarda la piécette, me rendis ma monnaie au centuple d’une seconde risette rosée puis s’éloigna en hélant ses deux laitières d’une voix suraiguë.

     _ Bismarck ! Mac Mahon ! Puite ! Puite ! Puiiiite !

     Nous nous dévisageâmes avant d’éclater de rire. Les bovins obtempérèrent au ralenti, craignant plus l’abandon que la badine.

     _ Sacré Fransouzes ! Vous ne respecterez décidément chamais rien, n’est-ce pas ?!

     _ Il y a si peu de personnes respectables que cela ne vaut pas la peine de généraliser l’attitude. Croyez-moi. Prenez mon cas personnel, j’ai récemment mis mon poing sur la figure d’un général de brigade lors d’une soirée mondaine. Je retourne chez moi me faire dégrader et peut-être pire, m’épanchais-je pendant que nous marchions vers nos aéronefs respectifs.

     _ Non ?! souffla-t-il estomaqué. Mais alors qui vais-je descendre toutes les deux semaines pour gonfler mon palmarès d’aigle. Che n’ai que quatorze fictoires homologuées et fous en avez dix-sept !

     _ Dix-huit ! Si vous vous permettez de témoigner en ma faveur, j’ai descendu votre second il n’y pas une demi-heure.

     _ Ah ! Oui ! C’est vrai, dit-il en regardant l’horizon debout dans son zingue. Pas grafe, poursuivit-il en français approximatif, c’était un con !

     Nous éclatâmes de rire une dernière fois en décollant comme des sagouins et rasâmes la cime des arbres en bout de champ. Nous exécutâmes une dernière boucle afin de nous saluer de façon chevaleresque, l’aviateur a en permanence le melon, faut vous y faire, puis nous glissâmes chacun vers notre camp. J’atterris sur les derniers rayons solaires sous les yeux angoissés de Gabriel et Sacha et de tous les survivants de mon escadrille. Les ennuis me guettaient là, au milieu des miens, sous les traits d’un capitaine et d’un commandant venus me faire l’article sur les bienfaits de la prise d’avocats avant l’entrée en tribunal militaire.

     _ Soit ! Mais je n’en prends qu’un et un fantoche. Vous qui êtes militaires non-combattants vous devez avoir une idée précise de ce que c’est, n’est-ce pas ?

     A leurs têtes, on eut dit que leurs trous de balle venaient de cautériser. Trois jours plus tard, je faisais une irruption solitaire dans la salle d’audience en apostrophant l’adjudant qui servait de rapporteur.

     _ Greffier ! Vous pouvez rajouter “récidive” aux charges de mon dossier !

     A peine assis, un général sanguinolent et furax entra en tamponnant une des portes de la salle et tituba jusqu’à sa chaise où l’espéraient deux semblables. Il avait une main sur le côté gauche du visage qui cachait une tuméfaction en prospective.

     Sa lèvre gonflée lui donna immédiatement l’air encore plus idiot. Ce qui eut un impact non négligeable sur mes juges. Nous venions de nous croiser aux toilettes messieurs, l’angoisse, sans doute, où je lui avais administré derechef un coup sur le tarin, plongé sa cloison navale dans un des lavabos sous filet d’eau glacée en lui cognant la bouche sur le bord de l’émaillé et l’avais fini de quelques paires de claques à la volée jusqu’à chute sur popotin fripé. Les trois généraux, tête de pont de la partie adverse, me regardèrent outrés, je fis sautillés alternativement mes sourcils afin de leur signifier toute ma félicité.

     _ Nous sommes ici pour trancher sur un cas d’agression avérée sur la personne du général Damier par le colonel Brozovitch, deux fois apparemment, ouvrit le juge, en fait général Daumier.

     Lorsque je vis le greffier se démancher le cou pour lire mon patronyme sur le dossier mon sang ne fit qu’un tour.

     _ Brozovitch ! “d“, “r“, “e“, “y“, “f“,…

     _ Merci, mon colonel, mais le greffier Jambard s’en débrouillera bien tout seul. Surtout en sténo. Et, est-il bien nécessaire de mêler ce pauvre capitaine à ce qui nous amène ici ?

     _ Mais nous y sommes en plein. Connaissez-vous le juge Charles-Antoine du Bourbon-Gâtine ? hasardai-je affable.

     _ Non, est-il partie prenante dans cette affaire ?

     _ Nullement. Dommage, me dis-je.

     _ Mais où étiez-vous donc il y a trois jours lorsque nous vous avons cherché afin de vous transmettre votre convocation ? Personne n’a su nous renseigner. Des essais sont certes primordiaux dans votre branche novatrice mais étaient-ils si indispensables que vous nous ayez à tous fait perdre notre temps ainsi, colonel ?

     _ J’ai menti à mes proches… à propos des essais. J’étais en Alsace.

     _ En ?

     _ N’Alsace, superbe région française, provisoirement aux mains d’indélicats n’ayant aucun sens des frontières et du respect des peuples. Un peu comme notre beau pays au-delà des mers mais eux ont le double mauvais goût de le faire en Europe et à nos dépends. Les malotrus, hein ?!

     _ Et vous y meniez une guerre toute solitaire, peut-être même personnelle ? renchérit un juge général Daumier fasciné de ne point se faire chier comme il l’avait prévu au cours d’une audience entre deux légumes qui s’étaient mis des baffes à une soirée mondaine.

     _ En quelques sortes, vous avez parfaitement résumé le but de cette journée. Je célébrais et couvrais mon petit protégé de cadeaux à l’occasion de ses dix ans et de son entrée dans l’ordre des aigles noirs.

     _ Qu’est-ce ?

     _ Encore une privauté à neuneu à mon humble avis de prolétaire, éclatai-je de rire.

     Tout mon côté de la salle pouffa et redoubla de spasmes à la vue des faces austères virant au sinistre de l’autre côté de l’allée centrale. Le juge sourit.

     _ Mais encore ?

     _ C’est une énorme décoration qui s’attrape entre membres de la famille impériale allemande.

     Le greffier Jambard en eut un hoquet de surprise à s’en faire tomber les galons et repartir d’un bas d’échelle qu’il n’aurait jamais dû quitter.

     _ Vous êtes en train de nous dire, nous, tribunal militaire siégeant en temps de guerre, que vous avez esquivé une remise de convocation en bonne et due forme pour la séance qui devait étudier votre cas pour violence afin de… passer de l’autre côté de la ligne de front participer à une célébration de remise de médaille au sein de la famille impériale d’Allemagne, notre ennemie depuis plus de trois années maintenant.

     _ La chair est faible et celle du gourmand encore plus fragile, votre honneur. Mais oui, absolument, vous avez, une fois de plus, parfaitement saisi l’essence de la situation.

     _ Mais en qualité de quoi y étiez-vous convié, si je puis me permettre cette intrusion dans votre carnet mondain ? investigua un juge qui ne riait plus du tout.

     _ En tant que traître à la France, monsieur le juge ! aboya un des avocats blets de ma tuméfiante victime.

     _ J’avoue que je n’ai pas de titre à faire valoir à part celui d’as de l’aviation française…, je réfléchis un violent coup, la botte droite plantée sur le genou gauche, le buste basculé en arrière, et l’index droit croisant mes lèvres et paraissant les scellées… puisque Louis-Ferdinand Prinz von Preußen est mon protégé, je dois être son protecteur, non ?

     _ Sans doute, admit le juge général Daumier, nous nous contenterons de cela. Mais, pourquoi vous ? Si je puis encore me permettre cette question personnelle ?

     _ Parce que je l’ai sorti de l’eau il y a sept ans déjà.

     _ Donc, vous donnâtes plutôt une bonne image de la France à ce moment critique ?

     _ Oui, ou bien ai-je été terriblement maladroit, l’avenir de la guerre nous le dira.

     Cela renâclait dans l’hémisphère hostile. Les remarques antisémites fusaient plus ouvertement après mes déclarations relatant mon éclair passage à l’ennemi.

     _ Le général s’est laissé aller à son antisémitisme ordinaire et viscéral en ignorant ma juiverie galopante en même temps que mon oreille attentive. Exactement comme sont en train de le faire tous ses accompagnateurs du jour, claquai-je en me tournant vers ses rangs qui se figèrent devant mon regard d’assassin fou.

     _ Mais il n’a pas ignoré longtemps votre coup de poing.

     _ L’habitude des filles de garnison, monsieur le juge, on perd l’instinct du courtisan et l’on va droit au but. Si je puis me permettre.

     Une estafette entra sur ce et fondit sur le juge qui blêmit à la lecture d’un pli qu’il réédita trois fois puis se leva.

     _ Messieurs, nous n’existons plus ! Les tribunaux militaires sont dissous. Général Damier, attaquez au pénal ou réglez vos problèmes en homme mais j’espère surtout que vous cesserez de me trouver toutes les qualités maintenant que je ne suis plus votre juge, merci. Un, le juge Daumier a vécu, deux, il y aura toujours plus qu’une simple voyelle entre nous.

     En quelques mots et pas le juge militaire redevint le militaire juge Daumier et sortit de nos vies pour toujours.

     _ Seriez-vous un lâche, Damier ?! m’esclaffai-je.

     Ma victime roulait des yeux qui voulaient quitter leurs orbites. Ils se levèrent tous les trois comme un seul couard. Je m’avachis sur ma table et mon fantoche qui n’avait pas desserré les dents comme promis.

     _ Je crois savoir que vous êtes un industriel habile et une affaire d’antisémitisme ferait tache et peut-être même désordre dans votre environnement nordiste d’internationale ouvrière et auprès de vos gens dont certains ne sont peut-être pas même de bons catholiques ?… Damier. Damier ? Patronyme un rien paradoxal puant le bicolore, voire le sang mêlé, pour un bon Français, non ? Une case blanche… une case noire.

     Le raciste s’étranglait devant amis et famille et sa lèvre gonflait, gonflait.

     _ Va pour le duel ! vomit-il le visage aussi distordu que son esprit et sa bouche.

     _ Premier sang ! sursauta un de ses avocats du jour.

     _ Premier mort ! Je suis un chasseur d’aigles pas un rond de cuir du ministère qui ne risque qu’une morsure de tiroir. En revanche, retrouvons-nous plus tard que d’accoutumé pour ce genre de simagrées, je me lève tôt pour les aigles mais pas avant dix heures pour les buses.

     Ils sursautèrent encore à l’insulte volatile. L’un d’entre eux avait une canne-épée et avait sorti la lame au tiers de son fourreau. Je marquais mon approbation au sujet de son initiative mais, contrairement à la lippe de son semblable, il se dégonfla dans la seconde.

     _ En revanche, je suis un pragmatique. Nous avons probablement tous les deux nos témoins ici même. Gardons-les jusqu’à demain et je vous ferai caresser les mamelles de notre mère patrie. Vous passerez directement de la manufacture au lisier.

     _ Mais, monsieur, vous êtes mon obligé…

     _ Ah ! Pardon ! C’est vous l’insultant.

     _ Mais les duels sont interdits, surtout entre officiers en temps de guerre !

     _ Sol d’ambassade vaut territoire étranger, non ? Quel pays ne condamne pas l’assassinat mondain ?

     _ L’Espagne les autorise encore, asséna un de mes cousins enfouraillé jusqu ‘aux yeux.

     _ A la bonne heure, j’y ai mes entrées. Alors, messieurs, à demain onze heures à la porte de l’ambassade d’Espagne.

     Le lendemain, je ne tuai évidemment pas le crétin mais le blessai jusqu’à évanouissement du grand guerrier théorique. Dix-huit fois. Les deux mamelons, les deux oreilles, les deux joues, les deux bras, les deux avant-bras, le nez, la bouche, encore, les deux fesses, les deux jarrets, un clin d’œil à Jarnac, et les deux cuisses furent tantôt marqués d’une de mes initiales tantôt endommagés pour le plaisir. Il fut très surpris et déstabilisé de me voir débarquer à l’ambassade d’Espagne avec quinze de mes cousins en âge de se servir d’armes à feu dont leurs tenues étaient ostensiblement égayées. Je ne faisais aucune confiance aux lâches, comment le pourrait-on ? Pendant que je le lardais durant mon récital de feintes et fentes, que voulez-vous je suis urbain, je ne pus m’empêcher de lui faire la conversation.

     _ Dites donc, heureusement qu’il y a des métèques comme moi pour la défendre votre France chrétienne quand on y pense, non ?

     Il ne répondait pas, occupé qu’il était à expérimenter le relevé d’abruti avec un tendon de jarret sectionné.

     _ Parce qu’entre les youpins, les esclaves des colonies de notre chère république laïque et ces ruraux que vous méprisez de fait, on en n’a pas vu beaucoup des comme vous en première ligne, même à côté des canons loin des étals de boucheries.

     Il pissait le sang de façon effroyable au visage, endroits de mes premières coupures. Je lui susurrai quelques mots en allemand, il ouvrit de grands yeux et découvrit ma médaille prussienne et rutilante.

     _ Qui est le traître ? Celui qui parle allemand ou celui qui n’en a tué aucun ?

     Au moment même où la pourriture perdait le peu de connaissance qu’elle avait à mes pieds en s’y lovant comme un clébard aimant, je toisais ses témoins et accompagnateurs d’une lame sanglante.

     _ Qu’aucun d’entre vous ne se réclame plus jamais de la France, vous êtes de celle que l’on prend juste avant de vomir. J’espère que vous avez au moins le bon goût de ne pas avoir d’ascendance hongroise, si ? Et… vive Dreyfus ?!

     Nous reculâmes, moi et les miens, jusqu’au buffet andalou et disparûmes de ce pathétique tableau. Tel le panache, la lâcheté se transmettait donc aussi. Bien que plusieurs d’entre eux, parmi les plus jeunes, aient eu les mains crispées sur leur revolver, ce sur quoi j’avais compté pour éviter un bain de sang, enfin du mien, la force du nombre les avait dissuadés d’envenimer les choses.

     Le comte de Figueroa, ambassadeur d’Espagne en France, se pencha vers moi pendant qu’on emmenait ma victime exsangue.

     _ Ce n’est plus de l’escrime, c’est de la charcuterie. Un peu de jambon ?

     _ Volontiers. Avez-vous déjà remarqué que la diagonale qui ressemble à une tangente foireuse n’est finalement qu’une ligne droite que vous regardez de travers ?

     Il sourit.

     _ Vous vous êtes encore mis dans les ennuis ?

     _ Jusque là, lui fis-je en désignant mon invisible auréole.

     Nous rîmes de cette situation mainte fois renouvelée au cours de ma vie. Que voulez-vous, quand on aime le fracas des armures intouchables.

     Un policier sautait sur une table à l’extrémité d’une grande salle dans laquelle tous les occupants d’un immeuble angevin avaient été réunis afin de leur annoncer la bonne nouvelle, le meurtrier du locat

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