Anne, Suzy et le loup - partie III

campaspe

Enquête FICTION écrite à partir d'articles de presse RÉELS sur l'affaire AZF (terroristes cachant des bombes sous le ballast des trains.)

Anne décida de considérer avec méthode les faits portés à sa connaissance, et il lui parut rapidement évident que les deux affaires étaient différentes. Le second groupe de maîtres chanteurs avait simplement voulu profiter de la notoriété et de l'impact du premier groupe de terroristes. Anne remarqua que la direction de cette nouvelle enquête n'était d'ailleurs pas assurée comme la première par un juge d'instruction spécialisé dans l'anti-terrorisme mais par un juge de droit commun . Les autorités, elles aussi, penchaient pour une tentative d'escroquerie pure et simple !

Du coup la seconde affaire perdait beaucoup de son intérêt. Par contre la relecture du dossier de la première affaire avait éveillé en Anne ce sens inné de la curiosité qui la poussait depuis toujours à chercher à comprendre et à analyser les comportements de ses contemporains. Elle ne put résister à l'envie d'éplucher plus minutieusement encore tous les éléments du dossier. Elle s'attacha d'abord à examiner l'aspect géographique de ces chantages.

Concernant la première affaire, tous les endroits cités se trouvaient sur le territoire français. Beaucoup étaient situés dans la région parisienne, mais une lettre avait été postée de Roubaix, une bombe avait été trouvée dans la Haute Vienne, une autre dans l'Aube, et les coordonnées d'un des points GPS cité dans la missive du 21 février correspondent à la clairière de Rethondes, où a été signé l'armistice de 1918 et située dans l'Oise. Enfin, le choix du nom du groupe ainsi que l'emplacement de la première bombe, sur le parcours du Toulouse-Paris laissaient à penser que le groupe avait des attaches avec Toulouse. Peut être même ce dernier était-il présent dans cette ville lors de l'explosion de l'Usine appartenant à Total Fina. Par ailleurs, le modus operandi avait été rapproché par plusieurs observateurs de celui d'un groupe terroriste pragois qui avait sévi quelques années auparavant. Comment le groupe AZF avait-il été amené à s'intéresser aux agissements de ce groupe ?

Anne avait bien moins de renseignements sur la seconde affaire. Elle ignorait quelles étaient les entreprises visées et ne pouvait donc les localiser. Tout au plus avait elle noté qu'une au moins des lettres avait été envoyée de Toulouse. Elle se fit cependant la réflexion que dans la première affaire aucun courrier n'était parti de la Ville Rose et se demanda si ce n'était pas parce que les terroristes de la première bande, plus prudents, avaient craint d'être reconnus en postant leur courrier dans une boîte proche du lieu de leur résidence. Ils avaient moins de chances d'être reconnus en envoyant ce genre de lettre depuis un lieu où ils n'étaient que de passage, ou depuis la région parisienne où, perdus dans la foule, ils étaient plus anonymes. En ce sens, les terroristes de juillet avaient été moins prudents et donc aussi moins intéressants pour l'esprit curieux d'un enquêtrice motivée.

Anne tira sur son ordinateur une carte de France en couleur en format A3 et elle la fixa sur le tableau de liège qui faisait face à son bureau. Puis, tel un général surveillant l'avancée de ses troupes, elle piqua des punaises dans tous les endroits qui avaient été cités dans les articles. Les points repérés se trouvaient approximativement le long d'un axe Nord/Sud passant par Paris. Elle considéra son travail avec satisfaction, puis se fit la réflexion qu'il ne lui apportait pas d'élément supplémentaire. Elle en fut un peu déçue et décida de ne pas en rester là, d'autant que l'étude du déroulement chronologique des opérations lui parut particulièrement riche en informations : Pour la première affaire, les dates d'envoi des lettres se succèdent de la façon suivante :

1ère lettre - Jeudi 11 décembre 2003

2ième lettre - Jeudi 29 janvier 2004 - Lettre 1 + 49 jours

3ième lettre - Vendredi 13 février 2004 - Lettre 2 + 15 jours

4ième lettre - Mardi 17 février 2004 - Lettre 3 + 4 jours

5ième lettre - Samedi 21 février 2004 - Lettre 4 + 4 jours

6ième lettre - Lundi 23 février 2004 - Lettre 5 + 2 jours

7ième lettre - Jeudi 26 février 2004 - Lettre 6 + 3 jours

8ième lettre - Jeudi 26 Mars 2004 - Lettre 7 + 28 jours

Anne se permit une hypothèse audacieuse : cette répartition temporelle pouvait signifier que la première lettre avait peut-être été conçue comme un canular. La bande avait été fort occupée pendant quelques temps et avait donc eu moins l'occasion de se réunir. Se retrouvant un mois plus tard, quelqu'un avait émis l'idée que l'on pouvait peut être tirer un parti financier de la situation. A l'appui de sa théorie, Anne remarqua que ce n'est qu'à ce moment-là seulement que des menaces précises avaient été proférées. L'accélération du rythme des missives indique une excitation croissante parmi les membres de la bande.

Anne se mit à rêver : Qu'est ce qui avait pu tenir les membres de la bande occupés pendant un mois ? La connaissance de ce fait permettrait certainement d'en apprendre beaucoup sur les auteurs du chantage.

Trop occupée par son enquête, Anne faillit oublier son rendez-vous au Musée des Ailes Anciennes. Elle était presque en retard. Elle saisit son appareil photo et se hâta vers Blagnac.

La rédaction de son papier sur le nouveau Nord3002 acquis par le Musée des ailes anciennes et des sujets du lendemain, lui ayant pris tout son temps, Anne ne se replongea dans son enquête qu'un jour plus tard.

Elle décida d'abord de vérifier certaines des informations qu'elle avait rassemblées la veille et passa quelques appels. Elle n'apprit pas grand-chose de plus.

Elle se remit donc au travail. Il lui semblait que le sujet suivant à creuser était celui des compétences des terroristes. Ceux-ci semblaient posséder un bon niveau technique : de l'avis des experts la première bombe était plutôt sophistiquée. Le principe a sans doute pu en être trouvé sur Internet, se dit Anne - que ne trouve-t-on pas sur Internet !- mais il devait sans doute manquer des informations pour la réalisation pratique du montage. Le groupe avait su imaginer les détails qui manquaient.

Ceci témoignait à la fois d'une bonne connaissance de l'informatique de bureau (une compétence certes très partagée dans notre pays, attestée aussi par le fait que les lettres avaient été tapées sur ordinateur et imprimées sur imprimante en se servant vraisemblablement d'un correcteur orthographique) mais aussi, et c'était plus rare, de connaissances en mécanique : en effet, certaines des pièces composant le détonateur avaient été conçues sur mesure, sans doute par un des terroristes, car le groupe n'aurait vraisemblablement pas osé confier à un étranger le soin de les confectionner.

Ce fait témoignait de connaissances en usinage de base, qui chez nous sont en général acquises lors d'études techniques. Le bagage de l'individu qui avait fabriqué ces pièces devait être sans doute au moins un bagage équivalent à un bac S option usinage. La construction du dispositif témoignait aussi d'une réflexion scientifique efficace. Par contre, la mauvaise traduction de la notice technique montrait quelques lacunes en langue anglaise.

Anne considéra à nouveau les deux bombes. La seconde était nettement moins sophistiquée, et elle se demanda pour quelle raison. Peut-être les terroristes n'avaient ils pas prévu qu'ils auraient besoin d'un second engin ? Peut-être avaient-ils fabriqué ce dernier dans des conditions nettement moins favorables, n'ayant peut être plus eu accès aux ateliers qui leur avaient permis d'assembler la première bombe.

Décidément, ce fait venait confirmer son intuition de la veille : les conditions dans lesquelles se trouvait le groupe semblaient avoir beaucoup changé au cours du mois de janvier.

Revenant aux connaissances techniques du groupe, Anne se fit la réflexion qu'elles étaient aussi attestées par leur réussite dans la fabrication de l'explosif et leur connaissance de l'utilisation d'un GPS. Peut-être l'un de ses membres était-il pilote ou passionné d'aviation, ce qui cadrerait assez bien avec le fait qu'il connaisse les rudiments du fonctionnement de l'hélicoptère.

Décidément ces gaillards là croyaient aux vertus du progrès comme le prouvait leur première missive dans laquelle ils appellent de leurs souhaits « la relance du progrès » !

Anne sourit en relevant une contradiction : les mêmes évoquaient dans leur première lettre les problèmes de « l'agroalimentaire » et parlent dans la dernière de la « vengeance de la Terre ». La classification d'Auguste Comte lui revint en mémoire, qui considérait les mathématiques comme la reine des Sciences. Par ordre décroissant venaient ensuite la physique, la chimie, puis la biologie…nos lascars n'étaient pas des mathématiciens, se dit Anne, mais en tant que physiciens en herbe ils s'octroyaient pourtant le droit de mépriser et de se méfier de la biologie !

Cela amena Anne à se poser la question du système de valeur et des motivations des terroristes. Le message évoque somme toute des raisons d'agir plutôt floues : il demande plus de probité de la part des hommes politiques, des médias plus objectifs et une société plus juste : « Les grands classiques somme toute » se dit Anne.

« Certes, ils disent avoir une conscience écologiste, ils s'inquiètent de l'utilisation des OGM et du réchauffement du climat, mais ces questions apparaissent toutes dans les dix premières places du hit parade des préoccupations du citoyen moyen telles qu'elles ressortent des sondages. Une motivation plus originale est le combat contre un enseignement réducteur ».

Anne se demanda si cette revendication ne devait pas être considérée comme l'évènement déclenchant de toute cette affaire : peut-être un ou plusieurs des membres du groupe avaient-ils eu à souffrir des carences de cet enseignement ? Peut-être en avait-il résulté de la rancœur et lors de la réunion précédant la première missive le groupe avait-il joué avec cette idée de protester de façon efficace en « faisant tout sauter » ?

Cette idée primaire avait peut-être été remplacée par la suite par une idée plus constructive : il fallait essayer de « faire payer » la société en organisant le fameux chantage. Ce chantage s'appuie sur l'affirmation que le groupe n'hésitera pas à tuer parce que «quelques centaines de vies» ne sont rien «par rapport aux millions de morts, infirmes, malades et idiots causés annuellement».

Anne ne put s'empêcher de penser que cette affirmation aurait du rassurer quelque peu les récipiendaires de la lettre : si l'idée d'un chantage avait l'air d'apparaître plutôt comme un canular, et peut-être une façon de s'enrichir facilement, les terroristes n'avaient bien sûr nullement l'intention d'utiliser les fonds ainsi obtenus au combat pour la défense de causes morales, qu'ils auraient, dans le cas contraire, défendu avec plus de véhémence et de façon plus spécifique. Ils n'étaient pas des militants extrémistes d'une cause perdue.

Pourtant, dans cette dernière phrase apparaît pour le groupe la nécessité d'une justification morale, comme si leur action ne pouvait être justifiée uniquement par cupidité. Ce reliquat de sens moral contredisait l'affirmation que le groupe « n'hésitera pas à tuer ».

Cette remarque amena Anne à réfléchir sur la composition du groupe.

Les médias ne disaient pas grand-chose la dessus. Nul ne semblait savoir précisément de combien de membres il se composait. Tout au plus était-on sûr qu'il y avait au moins deux membres : la jeune femme blonde qui avait appelé et son anxieux compagnon.

L'élément moteur de ce groupe semblait bien être la jeune femme blonde. C'est elle qui avait pris le plus de risques, en téléphonant puis en allant cacher le message sous le tas de pierres à Montargis. Anne se demanda si ce n'était pas par émulation, pour ne pas avoir l'air « de se dégonfler » devant les autres et surtout devant elle que les autres membres du groupe avaient accepté de participer à ce chantage, sans exactement en mesurer toute la portée. « Si cela se trouve, avait du dire l'un d'eux, de telles affaires sont peut-être traitées régulièrement. Le gouvernement préfère céder à des chantages fréquents et somme toute peu coûteux plutôt que de mettre en jeu la sécurité publique. »

Cette vision cadrait assez bien avec l'affirmation que le gouvernement n'était qu'un ramassis de « politiciens davantage occupés d'eux-mêmes que de l'Etat ». Cette place prépondérante que tenait la jeune femme plaidait une fois encore en faveur d'un groupe éduqué et égalitaire, ainsi qu'en attestait le fait que les missives ne comportaient pas de faute d'orthographe. D'ailleurs il était notable que les personnages sous les traits desquels le groupe s'auto désignait, que ce soit Suzy ou Camille Claudel, aient été des personnages féminins.

Anne se dit que dans ce cas, et contrairement à ce qui devait se passer dans un groupe plus primaire, la répartition du butin devait se faire à parts égales.

La première rançon demandée était de quatre millions d'euros. Il ne semblait donc pas déraisonnable de penser que le groupe comptait quatre membres. La mise en parallèle de la répartition géographique des évènements et du nombre des membres permettait peut être même de conclure que l'un d'entre eux pouvait être originaire de la région de Compiègne, un second de Roubaix, un troisième de Haute Vienne et un dernier (ou une dernière peut-être) de Paris !

Le choix commun du nom du groupe pouvait suggérer que les membres s'étaient connus à Toulouse, peut-être dans le cadre de leurs études puisque ce sujet semblait leur tenir à cœur.

Contente de constater que les éléments du puzzle s'emboîtaient petit à petit, Anne décida d'en rester là pour aujourd'hui et de rentrer chez elle.


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