ARMADA ALTOSTRATUS

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Un drone est programmé pour effectuer une mission. Il a un objectif qui est mathématiquement établi. Rien ne peut théoriquement entraver l'accomplissement de cette mission.

Mon regard se perd dans les sommets bleus et blancs,

Ma main gauche actionne le boîtier, nerveusement.

Là-haut, une armée d'araignées mécaniques troue les nuages,

Celle que je commande est un petit soldat de plomb sans blindage.

J'ai programmé dans ses entrailles une longitude et une latitude,

Mais moi, ma vie n'est faite que de solitude et de lassitude.

Je m'appelle Oméro, j'ai 16 ans et, à l'instant, je palpite,

Car mon avenir est accroché à un drone sans cockpit.


Ce que je m'apprête à accomplir, mille fois je l'ai vu en rêves :

Le souffle sourd de l'oiseau de fer, le largage, la trajectoire brève.

Si en bas c'est le chaos, là-haut, c'est déjà l'enfer :

Espions, anars, comploteurs, voyeurs, hackers, dealers,

On dirait que les hommes ont enfermé le Mal dans leurs drones,

Fragiles et silencieuses boîtes de Pandore, aux couleurs monotones.

Oui, j'appartiens moi aussi à cette armée de damnés des airs,

Oui, j'étouffe moi aussi de cette traversée du désert,

Oui, je veux exister par mon geste, je veux garder les yeux ouverts.

Le malheur vient désormais du ciel, il s'abat comme des éclairs :

Lâchers de bombes à fragmentation ou d'inoffensifs ballons de peinture,

Yeux de Moscou partout, engins publicitaires, crève ordure !!

 Une vie quadrillée par la vidéo-surveillance, un champ de bataille des hauteurs,

Et nous, piètre humanité, écrasée sur le pavé, qui lentement se meurt.


Je ne peux pas distinguer mon messager d'acier de ses congénères,

Alors je m'en remets à la technologie primaire,

Je sais que tu files droit, comme un albatros, ivre de brise,

Que les rafales, les champs magnétiques, les "drones-cop", rien ne te brise,   

Tu sillonnes l'espace et me donnes à goûter de cette immensité,

Moi qui ai les pieds chevillés à cette triste cité,

Et quand tu arriveras au point désigné,

Je pourrai enfin exulter, résigné.

La fin de ta course me sera signifiée par un bip strident et vert,

Je n'aurai alors plus qu'à actionner la manette en fer,

Et ma vie en sera irréversiblement changée.


Oh, je sais bien qu'on n'en parlera pas aux infos,

Je n'ai pas ma place dans les lignes de l'Histoire,

C'est l'acte désespéré d'une ombre qui part à l'abattoir,

Dira-t-on tout juste dans le quartier latino.

Mais combien d'hommes sont prêts à faire ce que je vais faire?

Combien d'âmes préféreraient abdiquer et se taire?

A mon âge, on brandit les idéaux, on dresse la bannière noire,

On a la pulsion de vie en bandoulière et celle de mort comme échappatoire.

Oui, les révolutions romantiques sont encore possibles

A l'ère perturbée de la cybernétique cible !!

Mon drone est mon pavé, mon cocktail molotov, mon étendard,

Je ne veux pas être configuré à jamais en mode standard.


Le signal retentit. Le temps s'arrête dans mes artères.

Et dans mon cœur s'ouvre un cratère.

Ne réfléchis plus. Tu l'as tellement voulu.

Mon index enclenche le bouton dévolu.

Là-bas, au même moment, le drone se libère de son fardeau.

Sa mission achevée, le mode auto-destruction s'exécute aussitôt.

Ses ailes s'enflamment, sa carcasse se désintègre en plein vol,

Répandant, à l'entour, quelques cendres qui ne toucheront même pas le sol .

La cargaison, à présent en suspension, était programmée pour se fragmenter.

Et c'est précisément ce qu'il est en train de se passer :

Le bouquet se détache et les 26 roses qui le constituaient

Se mettent à planer, à virevolter, à travers la nuée de drones en plongée.

C'est beau comme un feu d'artifice en arc-en-ciel,

J'aimerais tant que tu sois là pour voir cet élan passionnel.

Peut-être seras-tu à la fenêtre quand la pluie de fleurs s'abattra sur toi?

Peut-être que tes voisins souriront en te voyant les ramasser avec émoi?

Moi, à quelques lieues de là, je ne souris pas.

J'attends le moment où tu ramasseras,

De ta main si blanche,

Le petit support tactile et étanche,

Sur lequel j'ai téléchargé mon message audio,

Qui, en quelques mots,

Résume les cinq dernières années de ma vie,

Qui n'ont été consacrées qu'à toi, jusqu'à la lie.

Oui, au début, un amour d'enfance,

Mais, avec le temps et la persévérance,

c'est devenu une évidence, tu es ma conscience.


           

 

 


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