Artistic Moon's Keys

walkman

Chavirée sur le hamac, la main sur la joue enrosée d'une poudre légère, et les dents qui fendent cette bouche carminée au sucre. Dieu qu'elle est belle. Les cheveux relâchés du chignon qui les maintenait suspendus comme un gyrophare au-dessus de sa tête pendant qu'elle fendait la banquise de sa robe candide pour dire "oui". Maintenant qu'elle l'a dit. L'armageddon de notre origine affective n'est plus qu'un ancien testament, pourtant entiché de mon envie de faire constamment disparaître l'espace qui nous sépare d'un baiser. 

Je perds mes yeux sur elle. L'espoir d'en comprendre le système du casse-tête est inépuisable, c'est aussi visible en moi que la fatigue qu'elle bâille. Son contrat de mariage est-il vraiment tout ce qu'il reste de nous ? Si j'ai réussi à approcher d'elle aussi près, à en détourner le mari, le père, et tous les autres faux protecteurs, est-ce pour me contenter de brûler d'envie de l'embrasser ? Vais-je donc mourir par l'embrasement d'un feu d'amour qui se pulvérise peu à peu en cendres ? Pendant que l'attente me change en statut sans triomphe, elle garde les puits noirs de ses yeux bleus braqués sur mes iris. C'est irrésistible, à moins d'un mètre d'elle, l'hérésie à ériger le besoin de savoir quand cessera l'hypocrisie. 

L'humidité a recouvert ses pupilles, et elles attendent de sécher en me scrutant épuiser mon whisky. Que voit-elle à travers ce type assis en face d'elle ? Est-ce qu'elle devine les plaies sous le coton blanc de la chemise ou est-ce qu'elle pense que l'alchimie aura bientôt fini de purifier mes cicatrices ? Si elle savait toutes les fois où le verre est tombé de mes mains tandis que je sombrais sur un canapé, assez armé pour me lancer dans un rêve avec elle. Quand le sommeil est tout ce qui me retenait de l'appeler complètement ivre pour lui fredonner mon envie d'emprisonner son silence de ces lunes mielleuses.  À regarder ses yeux couler sur moi comme la source chaude d'une promesse d'un meilleur âge à paraître, ou les conseils tièdes de me remettre de la tristesse de son départ pour un autre prince. Sait-elle que mon coeur bat si fort parce qu'il veut rompre ma poitrine et fondre sur elle ; que si mes griffes étaient aussi acérées que les spiritueux, j'aurais tenté de me l'arracher moi-même. Si j'avais eu le choix, je le lui aurais offert pour qu'elle s'en serve comme d'un porte-clefs porte bonheur, qu'elle emporterait dans un double tour de ses verrous. 

Quand sa beauté était la seule lumière de cette église, j'ai cru que la fin des temps venait creuser en moi un tombeau ouvert et que le ciel y déversait tout l'orage de mes calices, et bien que l'amour résiste aux voeux pieux, mais la terre a beau avoir tremblé de toute sa chair... la gravité me ramène encore sur elle et sa peau de pêche, où la nuit hérisse ses poils en se faufilant au travers de sa robe, le long de ses zones érogènes. 

Combien de nuits avons nous passé dans ces positions ? Sans jamais blasphémer d'un mot. Juste à se regarder fendre l'inutilité de la vie de l'autre. Ça ne sert à rien d'être là si ce n'est pour avoir envie d'y revenir. J'aime tellement être occupé à tomber d'amour pour elle, que même Dieu peut s'immiscer entre nous comme la queue d'interdictions qui filerait derrière lui sans que rien n'empêche l'envie de donner des fruits. J'aimerais être la paume de sa main même en enfer. 

"Maintenant que tu es mariées, j'aimerais le savoir."

Son regard ne chancelle pas, malgré les vents violents et contraires qui vont et viennent sans dire à l'obsession qui m'incendie comment on vacille lorsqu'on est harponné par un tel sourire. 

"Ce n'est pas une bonne idée.

- On sait, aujourd'hui, que les nuits qu'il nous reste sont sans lendemain. 

- Non, nie-t-elle. Il faut que tu arrêtes de me regarder de cette façon ?

- Comment est-ce que je te regarde ? 

- Comme si tu allais m'embrasser. 

- Je t'ai toujours regardé de cette façon.

- Tu l'as dit toi-même : je suis mariée à présent."

J'acquiesce. 

"Et il faudra que tu sois courageuse, parce que tu devras me crever les yeux."

Elle passe sa main libre sur ses yeux pour y essuyer des larmes de fatigue. 

"Oui, j'ai souvent voulu prendre mon téléphone et t'appeler en pleine nuit. Au début. J'avais envie d'oublier tout ce qui n'avait pas fonctionné, d'oublier tout ce qui rendait ça impossible. J'avais envie de te laisser approcher. Tu as... c'est comme s'il n'y avait eu que toi. C'est ta... ton.. il y a ce truc que tu as. Ta capacité à être à la fois fou et incroyablement charmant. De changer les désastres en merveille, et surtout l'inverse. Il y a quelque chose en toi qui me touche."

Je ne sais plus si les larmes sont là pour hydrater ou gratifier. Mais je passe la main sous mon col et tire la chemise vers le bas pour laisser apparaître ce que l'encre a gravé sur les bords de mes ventricules. Elle prend la peine de le lire. 

"C'est exactement ce que j'évoquais, confesse-t-elle."


Laissé ouvert, il n'y avait qu'une seule clé.

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