Au comptoir

june

Accoudée au bar, une femme entre deux âges se prend à réfléchir. Elle regarde distraitement le fond de son verre de whisky, en pensant à tout ce qu'elle aurait pu accomplir hors de ce trou paumé. Ses boucles brunes lui tombent sur les épaules et la femme chasse quelques pellicules sèches de la paume de ses mains. Sonia. Elle s'appelle Sonia. Elle aurait voulu quelque chose de plus personnel, de plus palpable, un prénom poignant, remarquable. Elle avait eu envie de briller, parfois. La voilà maintenant, dans ce bar miteux, avec cette musique country venue du fond des âges. Elle entend derrière elle les brusques acclamations des vieux habitués du billard, jouant leur dignité à chaque partie. Quelques croulants aux visages parcheminés, qu'elle connaît bien, à présent, se disputent l'avantage au tarot, cartes cornées en main. Elle reconnaîtrait ces inflexions de voix entre mille. Sonia soupire, elle soupire deux, trois ou peut-être quatre fois. Pas plus, parce qu'à la longue, c'est fatiguant. Elle boit un peu de liquide, de guerre lasse. Sa gorge lui brûle. Elle devrait aller chercher la petite, qui est chez son père, mais elle sent que quelque chose la retient ici. Une force indéfectible, qui ressemble peut-être à la puissance de l'échec, l'odeur que l'on renifle de loin. Elle se délecte de cet alcool à brûler qui ne ressemble même pas à du véritable whisky. Qu' importe. À travers une petite glace, accrochée vers les bouteilles et les pressions, elle aperçoit son visage. Elle se jauge, s'apprécie, se déprécie. Elle se tourne un peu de trois-quarts, un peu vers la droite, jusqu'à apercevoir ça et là quelques ridules, et des yeux cernés d'un violacé inquiétant. Elle palpe sa peau qu'elle trouve grasse, pince les joues un peu creuses pour les remplumer un peu, comme aurait dit son beau frère. Sonia ne sait plus pleurer. Alors, elle se détourne du double d'elle-même et hume l'air vicié. Quelques effluves d'eau de cologne bon marché se mêlent à la puissante odeur d'alcool et de cigarette que certains semblaient porter sur eux nuit et jour. La femme pense parfois qu'ils en sont imprégnés, que lorsqu'ils rentrent le soir et se savonnent, ils se couchent auprès de leurs épouses qui doivent utiliser beaucoup de pinces à linge pour leur nez. Sonia ne retrouve plus d'amant, d'amoureux, de mari, d'ami. Elle n'a plus personne, plus personne si ce n'est une petite fille de sept ans qui la trouve ridicule, pathétique et s'empresse de lui dire avec ses mots à elle, dès qu'elle la voit. Un homme arrive vers Sonia. Elle ne l'a même pas entendu arriver.

 

–Coeur qui soupire n'a pas ce qu'il désire.

 

Sonia se tourne légèrement vers lui, un peu hébétée par le fait que quelqu'un s'adresse à elle, et peut-être aussi parce qu'elle en est déjà à son troisième verre de liquide imbuvable pour qui sait un tant soit peu apprécier les bonnes choses. Elle considère son interlocuteur en silence, remarque qu'il a l'air en bonne santé, et décide de marmonner :

 

–Vous en avez d'autres, comme ça ? Vous vous la jouez un peu romantique de pacotille vous, non ?

 

L'homme rit légèrement en s'accoudant un peu et en se penchant vers Sonia.

 

–Je sais. Je crois pourtant que c'est la seule façon d'aborder quelqu'un qui a l'air usé, las. Le faire sortir de ses gonds. C'est une très bonne technique, enfin, disons que ça marche assez bien d'habitude. Je constate que c'est encore le cas.

–Ce qui veut donc dire que vous êtes bien un romantique de pacotille.

–Non, puisque je fais aussi ça aux vieux édentés et aux vieilles trop fardées.

 

Sonia fait un geste vague et soupire une fois de plus en observant les pattes d'oie au coin des yeux de l'homme.

 

–Évidemment, à qui d'autre ? Il n'y a que ça ici.

–Je ne passe pas mon temps ici, je voyage, aussi, et pas que dans les bars. À propos … Stephen.

 

Le dit Stephen tend le bras et Sonia lui serre la main façon chien méchant rencontrant un autre chien un peu lépreux. Il sent une odeur inhabituelle. Il ne sent ni la graille, ni la cigarette, ni l'alcool, ni les médicaments. Un bon point pour lui, pense Sonia.

 

–Sonia. Vous savez, ce prénom que l'on sert à toutes les sauces, partout, tout le temps, Sonia par ci, Sonia par là …

–Vous avez le sentiment d'être passée à côté de votre vie ?

 

Les yeux de Sonia s'illuminent légèrement. Deux petites lucarnes qui s'entrouvrent. Son front se plisse, et elle s'esclaffe un peu avant de se reprendre.

 

–Pardon ?

–Vous avez très bien entendu ce que j'ai dit.

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