Autoportrait, au plus serré (réédition)

Fionavanessabis

Cela fait donc un tryptique, grand-père, grand-mère, et la fillette au milieu.

Je m'avoue vouée à muer vers vous. Ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même.

J'installe d'abord un miroir de vérité pour tenter de faire mon autoportrait ; exercice périlleux que je suis seule à pouvoir réaliser, puisque seule à me percevoir du dedans.

D'abord ce qui se voit :

c'est un portrait de groupe :

A droite le frère à gauche la fille

Au milieu ma mère

Assis devant, les deux petits derniers sur les genoux de leur frère aîné

Je ne peux pas commencer mon portrait sans eux

Et puis que dire de moi qui ne soit déjà

Le trait d'union entre eux et moi

Et légèrement de côté c'est moi

Regardant quelque chose qui est hors du cadre

Pas distraite non

Regardant ailleurs

Pour me dérober à mon propre portrait

Adossée à une bibliothèque

On pourrait aussi bien s'arrêter là

Ou vous faut-il aussi la tête sous la couette et les larmes

Ma tête des mauvais jours vous devez bien en avoir une aussi

Mais j'aime mieux vous montrer ma tête en l'air ma fantaisie

Et vous sourire,

Première levée dernière couchée

 

Puis ce qui se pressent :

Une légère ombre s'invite quand je souris

Mon oeil se plisse si tu me scrutes

Sur la photo je grimace

Parfois je n'y suis plus pour personne quand vient le soir

Loin de l'air qui se raréfie

Je ne veux plus qu'être là

Même un filet imperceptible

 

Dans ma cuisine les heures je passe

A rendre mon quotidien comestible

Par endroits je dépose le breuvage d'un livre

ou d'une partition

en vue d'une dégustation

Mais au crépuscule

avec l'horizon j'ai rendez-vous

Quand il m'appelle je réponds

Me poste à ma terrasse

Et hume l'air fugace sur le quai en-dessous,

Et d'ici-bas je goûte à sa conversation sans mot

jusqu'au bleuissement profond de la nuit.

L'horizon chasse ma peur de demain

Demain où tu ne seras

Qu'hors de portée pour ma petite voix

Défroisser ses poumons parce que l'air est là

Lâcher ce que retient ma main

Avancer désarmée coûte que coûte vaille que vaille

Cautériser les méfaits

Dans des zones moins turbulentes

Les bévues crues et décrues

En faire mon forfait

Devant ma porte balayer parce que le sol je peux fouler

 

Je ne voulais plus perdre pied, être loyale pour qui, se fier à quoi,

Je savais par coeur comme la mélodie est douce et brutal le silence qui la suit

je ne voulais plus de mèches folles

plus de regards noirs

qui vous rougissent les joues puis en un croche-pied vous étalent par terre

Le coeur dans la gorge me suis décrite désinscrite

De cette littérature d'amour à quatre sous

Mes pensées ont sévi

Mes blessures ont souri

Et mon discours a blondi.

C'était écrit dans mon prénom

Une guerrière altière à la peau blanche

Une Fianna de l'île aux mille visages

Renaît toujours de ses cendres

Petite j'avais cet air sauvage

Et ne pouvait qui le voulait me cuisiner.

Mon sang n'a fait qu'un tour entre l'Algérie de ma mère et l'Irlande de mes aïeux

Il a bien fallu y mêler le sang froid de mon père

pour me civiliser.

Mais j'ai gardé de cet héritage païen et premier

Le goût un peu rustre de moi-même tout vérifier.

Il est bon

De tout mettre à la question

Epreuve par le feu du doute

Qui ne conserve que ce qui est réfractaire à la flamme

Que le diamant brut de la vérité



A l'africaine j'ai eu plusieurs pères et mères

J'ai choisi dans leur sillage de manier une arme redoutable

Celle de la sincérité

Trop peu d'issues pour ne pas mourir comme un chien

Tisser autour de moi

cette abondance d'impressions

cette vigilance amie

Croître dans la bienveillance de ceux dont je ne démords pas

Habiter mon corps d'un souffle vermeil

sans attendre que d'autres, plus cinglants m'allongent

Le dernier uppercut sans répliquer

Me dépossèdent sur le pavé

De mon ultime richesse

Ne pas laisser rappliquer

la clique glacée

des mensonges glissés entre soi et soi

appris entre soi par d'autres

Sur moi s'acharnent leurs oeillères

Le miroir aux alouettes

Guette mon moindre mouvement

Mon glissement de vérité en croyances

Le cliquetis des lendemains qui déchantent

Attend mon moindre faux pas

Sur le sentier crotté

Au moins n'être pas ce soupçon de faux

Au moins ne pas laisser sans sourciller mollir la lucidité

entre les absences et les apnés

multiplier les impressions

confirmer l'hypothèse

sentir les résonances à l'oreille et les frémissements des narines

que puissent agir sans frein

De vrais petits riens

Si pleins

Je suis cette petite chose que touche la grandeur du ciel embrasé

Cette empêcheuse de me tourner en rond

Ce petit pas de danse dans la quiétude sacrée

Cette fourmi transparente et heureuse

Rien qu'une virgule rien que là rien que voix qui propulse un son singulier

Un seul intervalle entre ici et là et je suis, même rompue cent fois, je ne suis rien qu'une

ce demi-ton de rien qui enchante la mélodie

ce petit tourbillon qui dans la toundra s'agite

Je ne suis rien que ne réchauffe un sourire

Rien que ne disperse un chant

Rien que ne guérissent les amis prévenants

avec leurs petits riens si pleins

Je me retrouve

essorée

adaptable

vulnérable

à marée basse

jusqu'à la marée haute

roseau ployant sous les vents contraires

Nuque ayant l'inclinaison innée à me redresser

Comment rester tendre dans la mâchoire d'acier de ce monde

Comment ne pas perdre son chant dans le bruit et la fureur

C'est par amour que mes quatre gardiens me l'enseignent pas à pas

Je leur ai tenu la main à leurs premiers pas

J'ai cru prendre soin d'eux mais ils prennent garde à moi

Je suis élève de leur jeunesse eau étrangère

Ils ont pris la mesure de mon lait et de mon sang

J'apprends leur propre couleur qui n'est pas la mienne

ils sont d'autres nuances conjuguées à un autre temps

Mais je vis de leur air et eux du mien

Nous partageons le rappel de mes épisodes et l'audace de leur nouvelle saison



La vie a donc été fair play

M'a poussée brusquement dans l'arène

entre mes deux parents

puis m'a laissée naître bien après

Tardivement

Il m'a fallu attendre que les effluves toxiques passent

pour sortir de ma coquille

Quand je suis née j'avais déjà l'armure

Et le bouclier

Mon apprentissage à moi, l'effeuiller,

laisser passer la douceur de la sève à travers les branchages

à travers l'écorce burinée

afin que s'ouvre la dentelle délicate d'une feuille encore froissée

et à vrai dire

j'apprends puisqu'apprendre est possible

à respirer pour appliquer mon pinceau

à respirer derrière le masque de comédie

à respirer derrière le visage

de ce qu'on me croit

je suis dans ce souffle

et je n'ai besoin de rien

que le souffle suivant

Ne plus être à son bras

Et respirer.

Plurielle je suis

Inachevées sont mes gammes

En suspens ma note de musique.

Je viens de ce peuple aguerri qui se promène en chantant

Qui arbore la grâce d'un son au front

et ainsi berce ses enfants

Dans le courant d'une onde sans fin

Insouciant du lendemain

Puisque tout entre dans cet instant sonore et enfantin.

Mes vingt ans m'ont muée et assourdie

Toute accaparée pour être une vraie maman

Par-delà les revers de fortune.

Plus question alors de gratter de la guitare

De cigale me suis muée en fourmi

Pour le bien de mes enfants chéris

Ai endossé l'habit de mon grand père de ma grand mère

Pour pratiquer dans leurs pas le plus beau métier du monde

J'ai perdu mes vocations

J'ai perdu pied j'ai perdu foi j'ai perdu courage

Ai repris le chemin de l'écriture

le chemin de l'aventure derrière le rideau

le chemin de l'expression bien nez et bien venue

Longtemps après la bataille

Je t'ai rencontré

Dessinateur qui m'a croquée

Dans l'oeil de qui

Je me laissais épingler,

D'avance condamnée.

En construisant notre foyer

Je n'ai pas vu que je n'en avais pas la clef

Et la porte de chez nous sur moi s'est refermée.

Depuis peu

Voici la nouvelle année

Avec son cortège de douceurs et de peurs

Et je me demande

Qui est cette fille au milieu du salon ?

Souriant à elle-même pour aucune raison ?

Vient-elle d'achever une conversation avec ceux qu'elle aime ?

Se rappelle-t-elle les mille bonnes saveurs des choses ?

Laisse-t-elle choir enfin son armure des jours de combattante ?

Libre de devenir ouvrant les lèvres et le coeur en un sourire ?

Elle voudrait être cette soeur accueillante chez qui l'on se réfugie

Elle tâche d'écouter son coeur car lui seul l'a amenée ici

Elle éloigne les inopportuns d'un rire un peu trop frondeur

Elle chasse la peur autant que les moutons

Mais pour peu que dans ton oeil, elle devine un frère,

Elle tend la main, ouvre la porte et sourit.

Ses vingt ans lui ont appris

A dire parfois plutôt non que oui

Aux âmes toxiques

Elle ne croit plus qu'en l'empirique

Cueille le jour qui vient

Et ne se lasse pas de s'étonner des mille merveilles

Que chaque jour apporte

Si l'on guérit de la peur

Si l'on guérit de la rancoeur

Si l'on guérit de la torpeur

Si l'on guérit de la misère intérieure.

A rebours de mes anniversaires,

je me souvient de mes quinze ans enfin.

Cultiver mon jardin secret

De nouvelles herbes y semer

Qui après la jachère

Ne peuvent que prendre fortement racine

et peuplent mon horizon d'odeurs nouvelles

Fraises menthe lavande et jasmin.

Et peut-être qu'a croisé son chemin

L'oeil de celui qui la verra et la saura par coeur

Elle ne l'aura pas cherché

Ce sera arrivé

A bride abattue

Sans crier gare

Ni mot dire.

Laisser glisser les années et les méchancetés

Laisser glisser le tissu des mensonges

Laisser s'évaporer les alcools des liens anciens et frelatés

S'évanouir l'écho

Pour faire place à une nouvelle page blanche

Je sais pourquoi mon portrait me résistait

Je ne suis pas achevée

Il y a les traits, le regard, le sourire et les soupirs,

Les mots qui s'échappent comme des bulles de mes lèvres

Il y a mon portrait en creux et les bosses en moi

Mais il n'y avait pas

Ton regard pour m'éclairer

Ton sourire pour ranimer le mien

Et je m'aperçois, essayant de me donner

Puisque je suis tout ce que j'ai à te donner

Que je ne suis rien

Rien qu'un point d'interrogation malhabile

Rien qu'un service rendu

Rien qu'un regard ouvert

Rien qu'une main tendue

Rien qu'un coeur attrapé

Rien qu'une cousine amie soeur rien qu'une page commencée

Pour écrire ce portrait en pied,

En grand, en complet, au plus serré,

Il me faudrait sentir sous le goût de tes baisers

Le goût de qui je suis

Jamais loin de toi en esprit ni en espièglerie

Pour habiter ce cadre vide qui me fait face

Il me faut me défaire

en découdre

Elaguer

Me rassembler

Persévérer

Faire front devant mon reflet dans la glace

Oser laisser glisser l'inutile

Apprendre à me laisser faire

Me laisser regarder

Me laisser rire

Me laisser respirer

Me laisser chuchoter

Me laisser embrasser

Me laisser aimer

Peut-être alors que dans ma cuisine d'été

Toute résistance ingérée

J'apprendrais à dresser

Le portrait de cette nouvelle femme

Qui s'ouvrirait à l'irrésistible nouvelle année

Dont la porte fut poussée dès le départ

Sans deviner ce qui par là arrivait.

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