Brave Magot

Stéphane Rougeot

Chasse au trésor mouvementée en 1 acte. Humour.

La scène représente le grenier encombré et poussiéreux d'une confortable maison.

Au centre, au fond, l'arrivée d'un escalier depuis l'étage en-dessous.

Acte Unique

La scène est plongée dans une semi-obscurité qu'une petite fenêtre mal entretenue transperce à peine.

Scène 1

Voix Off — Nous vous prions de nous excuser pour ce message d'avertissement. En effet, le niveau culturel requis pour comprendre l'intégralité du spectacle auquel vous êtes sur le point d'assister dépasse largement la moyenne. Aussi, sans vouloir vous offenser, vous risquez de passer à côté d'un bon nombre de références très drôles, mais bon, tant pis pour vous. Il s'agit de références à des titres de chansons de Georges Brassens, qui sont disséminés tout au long du spectacle, mais nous doutons, pour les raisons évoquées précédemment, que vous les trouviez toutes. Avec le titre, donc, vous en aurez chacun au moins une. Pour ceux qui n'auraient pas encore compris, “Brave Magot” fait très subtilement référence à “Brave Margot”, que les gens normaux et pas trop jeunes connaissent très bien. Il s'agit d'une jeune bergère qui trouva dans l'herbe un petit chat, et… Et… Etc. Pour ceux qui n'auraient toujours pas compris, mieux vaut que vous quittiez la salle tout de suite, sous peine d'être fortement déçus par la suite. Nous avons décidé de procéder de la sorte pour éviter les scores nuls, sauf le respect qu'on vous doit. Ah, ben tiens, ça en fait une deuxième, c'est cadeau. Vous pouvez quand même essayer, bien sûr, mais nous déclinons toute responsabilité en cas de frustration ou de résultat lamentable. Pour information, il y en a quand même 147 au total, soit légèrement plus que vos doigts ne pourront en compter, ne soyez pas surpris. Sur ce, nous vous souhaitons bonne chance, ainsi qu'un excellent spectacle.

Scène 2

Luka entre sur scène par l'escalier, mais reste sur les dernières marches. Une lumière l'éclaire par en-dessous.

Luka se tourne vers le bas.

Luka — Quoi ?... Comment ça “qu'est-ce que je fiche là-haut” ? D'abord je fais ce que je veux, ça fait déjà cinq ans que je suis majeur… Quoi ? Six ? Et bien encore mieux ! Au moins, ça me met à l'abri de la fessée ! Et ensuite, c'est sûrement dans un endroit comme ici que j'ai une chance de le trouver… Mais tais-toi ! Je ne te crois plus, de toute façon !... Hein ?... Et bien je vais commencer par le grenier, et on verra ensuite… Si tu veux, je vais ouvrir un blog pour que tu puisses suivre chacune de mes avancées en temps réel ?

Luka (à lui-même) — On croit rêver !

Luka monte les marches restantes et trébuche.

Luka — Ah, merde !

Luka se tourne vers l'escalier.

Luka — Hein ? Quoi ?... Non rien ! Laisse-moi tranquille !

Luka (à lui-même) — J'ai juste manqué m'étaler dans la poussière, c'est pas la fin du monde.

La lumière qui éclairait Luka d'en bas s'éteint.

Un bruit de porte qu'on ferme violemment résonne.

Luka — Bon sang, y avait bien une lumière, ici, dans le temps ?

Luka claque ses mains une fois.

Luka — Non, ça fait rien. Euh… Lumière !

Luka attend un moment, mais rien ne se passe.

Luka — Ah, ben non, c'est pas ça non plus.

Luka entreprend des recherches à tâton.

Luka — C'est… Mais c'est quoi, ça ?... Beurk, vaut mieux pas savoir, je crois.

Bruit d'objets qui sont bousculés ou qui tombent.

Luka — Aïeu… Mais ça pique, ce truc ! Bon, il est tombé, tant mieux.

Bruit d'objets qui sont bousculés.

Luka — Et… Mais, c'est tout doux, ça ! C'est très agréable, on dirait une petite chatte… Sauf que ça bouge… On n'a rien de vivant, dans le grenier, il me semble ? Alors qu'est-ce… Ouch ! Elle m'a essayé de me mordre ou quoi ?... Ouais, c'est ça, casse-toi, avant que je t'écrabouille ! Mon Dieu, faites que ça ne soit pas un rat de cave qui se serait égaré dans le grenier, sinon je vais me sentir obligé de lui rédiger une élégie !

Luka poursuit ses pérégrinations pendant un moment.

Luka — Tiens, une chaussure. Euh… Y a quelqu'un ?... Ah, ben non, elle est vide. Ou alors c'est un fantôme ? Ah, mais c'est pas possible, suis-je bête : il y en a qu'une ! Ça lui ferait une démarche bancale, au fantôme. Comment il ferait, après, pour faire peur, si tout le monde se fout de sa gueule dès qu'il se déplace ? Bon, je suis pas en train de me ballader dans un cimetière, non plus.

Bruit de choc.

Luka — Aïeu ! C'est quoi, maintenant ?... Un mur ?... Qu'est-ce qu'un mur peut bien faire dans un grenier ?

La lumière se fait soudain, révélant un Luka à genoux face à un mur, la main sur un interrupteur.

Luka — Ah ! Voilà qui est mieux !

Luka regarde le mur, et le suit des yeux tout autour de la pièce.

Luka — Ah, oui, en effet, y a un mur tout autour de la pièce. C'est pas plus mal pour éviter les courants d'air.

Luka avance à genoux jusqu'au milieu de la scène.

Luka — Ben y en a, du bordel ! Qu'est-ce qu'on peut entasser, dans un grenier ! Que des vieilleries, en plus !

Luka balaie du regard tout le bazar.

Luka — Alors… Par où commencer ?... Où est-ce qu'il a bien pu planquer son magot, le vieux ?... Quoi que la mère en dise, et bien qu'il ait pas laissé de testament, je suis certain qu'il avait quelque chose. Si elle l'avait déjà récupéré, on le saurait. Elle est plutôt du genre dépensière. Comme on n'a pas déménagé, qu'elle a changé ni de voiture ni de poitrine, c'est qu'elle a jamais rien trouvé.

Luka parcourt quelques cartons rapidement, puis s'approche, toujours à genoux, d'une étagère très encombrée.

Luka s'arrête et recule.

Luka — Non, non, non, non… Ne nous précipitons pas !

Luka s'assied sur le sol.

Luka — Il faut réfléchir consciencieusement afin d'agir intelligemment. Faire fonctionner ses méninges pour économiser ses muscles. Et j'y ai tout intérêt parce que…

Luka regarde ses muscles rachitiques.

Luka — Sans me vanter… J'ai nettement plus de matière grise que de biceps ! Heureusement, d'ailleurs. Enfin, non, pas heureusement, parce que ça ferait du bien de développer un peu tout ça. Mais en fait, si, heureusement parce que si j'avais la cervelle d'un moineau, même avec des plaques de chocolats sur le ventre, j'irais pas très loin. Mais je dis pas ça pour ceux qui… Y en a, c'est certain, mais autant qu'ils restent là où ils sont, parce que de toute façon, le temps ne fait rien à l'affaire.

Luka se frotte la tête.

Luka — Bon, j'en étais où, moi… Ah, oui : qu'est-ce que je cherche, exactement ? Un magot ! Et à quoi ça peut bien ressembler, un magot ? C'est facile d'imaginer un sac rempli de billets, mais à l'ère moderne, on pourrait tout à fait supposer que c'est gentiment planqué sur un compte perdu au milieu d'un paradis, à se faire dorer la pilule. Ça fait rêver. Sauf que… Si ça se trouve, il a investi, et maintenant la somme est peut-être répartie dans de l'immobilier, et pas seulement dans le grenier, dans des toiles de maîtres, un bistrot ou encore les actions d'une multinationale à la réputation sulfureuse, ou, pire, d'un club de foot ! Ça lui ressemblerait bien, au paternel, de brouiller les pistes de la sorte. Faut dire qu'il avait de quoi s'inspirer, il a été gendarme pendant plus de trente ans. Pas s'inspirer de ses collègues, bien sûr, mais plutôt des criminels qu'il a arrêtés. Quoique, il a peut-être aussi eu des tuyaux par certains collègues, je peux pas dire, je les connaissais pas. Faut de tout pour faire un monde !

Luka se pince les lèvres.

Luka — Bon, partons du principe que c'est des billets. Ça sera plus simple pour moi. De toute façon, une rançon, ça se payait bien comme ça, à l'époque, non ? Des coupures usagées, non marquées et dont les numéros ne se suivent pas ! C'est pas ce genre de détail qui va m'aider dans ma recherche, par contre. Je dois pas m'égarer dans les futilités, moi.

Scène 3

Un bruit de porte se fait entendre.

Luka — Qu'est-ce que c'est, encore ? J'ai de la visite ?

Des marches grincent, indiquant clairement que quelqu'un monte l'escalier.

Luka se tourne vers l'escalier.

Luka — Je t'ai dit de me laisser tranquille, la vieille ! Je peux avoir un peu d'intimité, ou c'est trop te demander ?

Jennifer — Luka ? C'est moi !

Luka — Ah, Jennifer ! Excusez-moi, j'ai cru que c'était elle.

Luka se lève et rejoint Jennifer qui parvient au sommet de l'escalier.

Luka regarde derrière la jeune femme.

Luka — T'es toute seule ?

Jennifer — Oui, et j'ai bien fermé la porte.

Luka — Viens me rejoindre, ma belle.

Ils se serrent dans les bras l'un de l'autre. Très fort.

Ils échangent un long baiser.

Jennifer — Tu m'as manqué, mon chéri.

Luka — T'es là depuis longtemps ?

Jennifer — Non, je viens d'arriver. Elle m'a dit que t'étais monté ici, alors je suis venue directement. Vous vous êtes encore engueulés ?

Luka — Elle me tape de plus en plus sur le système. Je vais finir par plus la considérer comme ma mère. A partir de maintenant, ça sera ma génitrice, à peine. Et encore, c'est lui accorder trop d'importance.

Jennifer — Toujours cette vieille histoire ?

Luka — Elle me dit que mon père n'a jamais rien caché. Qu'il a toujours été honnête. Je sens, je SAIS qu'elle dit pas tout.

Jennifer — Et donc, tu t'es mis en tête de trouver quelque chose…

Jennifer regarde autour d'elle.

Jennifer — Ici ? Et maintenant ?

Luka — Si je cherche pas, je pourrai jamais savoir.

Jennifer — Et qu'est-ce que tu espères le plus trouver ? La rançon ? Une preuve qui l'innocenterait, ou au contraire qui l'accablerait ? Ou bien…

Jennifer affiche un visage de dégoût.

Jennifer — Le corps ?

Luka — Dis pas de bêtises ! C'est le grenier, ici, on peut pas enterrer un corps !... Tiens, c'est une bonne idée, ça : je crois que j'irai fouiller la cave quand j'aurai terminé ici. Je vais me transformer en fossoyeur !

Jennifer donne une tape sur le bras de Luka.

Jennifer — Arrête, je suis sérieuse ! On a jamais trouvé de corps, à l'époque. C'est certainement ce qui lui a évité un procès et la prison. Parce que niveau alibi, la nature ne l'avait pas trop gâté, à ce qui paraît.

Luka — Je sais pas. J'ai pas beaucoup de souvenirs de ce temps passé. C'était il y a plus de quinze ans. Bientôt vingt. Quasiment la guerre de 14-18. Mais j'imagine que la rançon devait être très élevée. C'était la fillette d'un des plus gros notables de la région, qui avait disparu. Sans avoir le moindre indice sur ce qui a pu se passer, on a tout imaginé dans les journaux : le viol, la traite des blanches, le vrai père qui l'aurait récupérée, sans compter le simple enlèvement contre une rançon.

Jennifer — Et donc t'es à la recherche de cette rançon, c'est bien ça ?

Luka — Je cracherais pas dessus, c'est clair ! Tu me donnes un coup de main ?

Jennifer — Elle t'a laissé supposer qu'il pourrait être l'auteur de cette atrocité ?

Luka — Elle cherche par tous les moyens à m'en dissuader, donc c'est forcément lui, oui.

Jennifer — Tu parles de l'homme qui t'a conçu, là ! Comment tu peux imaginer un truc pareil ?

Luka — Tu sais, plus rien ne me surprendrait, venant de lui, même si on m'apprenait que c'était un voyou, ou bien un sale petit bonhomme. Il avait un caractère bien trempé, parfois des réactions étranges. Et surtout un boulot qui lui a gâché sa vie de famille. Je suis bien placé pour le savoir, parce que sa famille, c'est moi, entre autres.

Jennifer — Il n'a jamais été prouvé qu'il était coupable !

Luka — Tout comme il n'a jamais été prouvé qu'il était innocent.

Jennifer — Tu lui en veux pour la jeunesse qu'il t'a fait subir ?

Luka — Pour la jeunesse qu'il ne m'a pas donnée, oui. Pas toi ?

Jennifer — J'arrive pas à comprendre que tu puisses imaginer un seul instant que ton père puisse avoir commis de telles choses.

Luka — Quelles choses, d'abord ? On sait absolument pas ce qui est arrivé à la fillette. Si ça se trouve, elle a été bien traitée, et elle est rentrée chez elle sans que personne le sache. Peut-être même que c'était un coup monté depuis le début et qu'elle n'a jamais quitté sa chambre rose ?

Luka se retourne vers le bazar.

Luka — Tu m'aides, ou pas, finalement ?

Jennifer — Tu sais que moi et la poussière, ça fait deux. Je vais rester avec plaisir pour te tenir compagnie, mon chéri, mais je préfère garder mes distances avec tout ce…

Jennifer englobe tout le bazar du grenier d'un geste de la main.

Luka embrasse Jennifer sur les lèvres avant de se séparer d'elle et se tourner vers le bazar.

Luka — Ta compagnie m'est toujours d'un grand plaisir. Bon… Je commence par où, moi ?

Jennifer tend un doigt vers une boîte archive dans une étagère.

Jennifer — Au hasard, cette boîte ?

Luka — Pourquoi pas, oui. Tu vois, tu fais plus que me tenir compagnie !

Luka sort la boîte de l'étagère et la pose sur le sol.

Luka s'assied à côté de la boîte et l'ouvre.

Luka — Je doute qu'une telle somme puisse tenir dans une si petite boîte, mais sait-on jamais, c'est peut-être réparti dans plusieurs pour tromper l'ennemi.

Luka sort de la boîte deux chausses en laine.

Luka — J'avais oublié ces sabots de laine ! Je les avais fait en classe de couture.

Luka sort ensuite un cône tordu.

Jennifer — C'est ça, c'est quoi ? On dirait que c'est en pierre ?

Luka — Oui, une corne de roc ! Je l'avais trouvée lors d'une promenade, je sais plus où.

Luka sort alors une pomme de pin toute ratatinée.

Luka — Oooh, mon petit cheval !

Jennifer — Ton quoi ?

Luka montre la pomme de pin à Jennifer.

Luka — Regarde, on dirait pas une forme de cheval ?

Jennifer — Vaguement, peut-être, oui.

Jennifer pointe un doigt vers une sorte de grosse boîte.

Jennifer — C'est pas un pornographe, ça ?

Luka regarde l'objet en question.

Luka — J'en sais rien, j'ai jamais vu ce truc. Ça doit dater au moins du grand-père. Donc oui, potentiellement, c'en est un. Mais tu sais, ma chérie, on dit phonographe, hein ! Pornographe, c'est… Pas du tout la même chose.

Luka repose sa boîte et en prend une autre.

Luka sort des papiers de la boîte et hausse les épaules.

Luka — C'est pas ça ! Mais, attends…

Luka feuillette les papiers.

Jennifer — Quoi ? Qu'est-ce que c'est ?

Luka lit les papiers, mais ne dit rien.

Jennifer — Allez, parle ! M'oblige pas à m'approcher.

Luka ne quitte pas les papiers du regard.

Luka — C'est des vieux bulletins scolaires.

Jennifer — De qui ? De quelle année ? Qu'est-ce qu'ils disent ?

Luka — Un peu tout le monde de la famille. On dirait qu'ils ont été mis ensemble sans distinction. Tous en vrac.

Jennifer — De… Tout le monde ? C'est peut-être pas une bonne idée de les lire. Y a sûrement des choses dont certains sont pas fiers et qu'ils voudraient pas qu'on apprenne !

Luka sourit.

Luka — Justement ! On est seuls, on risque rien. J'en ai justement un du paternel, là. Troisième trimestre, classe de seconde. “Elève indiscipliné”, “Ne supporte pas l'autorité”, “Ne suis jamais les règles imposées”. Et bien, qui aurait pu penser qu'il ferait un bon flic ?

Jennifer trépigne.

Jennifer — Et côté notes, ça dit quoi ? Il était bon ?

Luka — Moyen, on dirait. Histoire : 11,6. Math : 13. Français : 14,5. Anglais : 9. Education physique : 18. Sciences : 10.

Jennifer — C'est assez pour passer, malgré tout.

Luka — “Avis du conseil de classe : doit être vigilant l'année prochaine, et apprendre la discipline.”

Jennifer — C'est venu sur le tard, mais il s'y est fait.

Luka — Mouais. Si on veut.

Jennifer — Pourquoi ça ?

Luka — Ben l'histoire de l'enlèvement. Il a quand même gardé au fond de lui un esprit rebelle.

Jennifer — Rien n'est prouvé, Luka. Respecte un peu ton père tant que tu n'as aucune certitude.

Luka — Je suis plein de certitudes, tu sais. Ce qu'il manque, c'est le magot !

Jennifer soupire.

Luka — Ah, tiens, Gwendoline ! Voyons comment l'aînée de la famille était vue par ses profs.

Jennifer — Quelle année ?

Luka — Euh… Deuxième trimestre. Mais je sais pas si c'est sa première ou sa deuxième terminale.

Jennifer — Ah, oui, c'est vrai qu'elle a raté son bac de deux points, la première fois.

Luka — T'as bonne mémoire, j'avais complètement oublié ces deux points. Elle en avait pas dormi pendant toute une semaine ! Au final, on est que quatre bacheliers, dans la famille.

Jennifer — Ils disent quoi ?

Luka — Les notes sont plutôt bonnes. “Très studieuse, mais peut sûrement faire encore mieux”, “Pleine de potentiel, qu'elle n'exploite pas totalement”, “Major de la classe. Bravo”

Jennifer — C'est sûrement sa deuxième terminale, alors.

Luka ouvre de grands yeux.

Luka — Tu rigoles ? Elle était super bonne jusqu'à rater son bac à la surprise générale. C'est à partir de là qu'elle a perdu le goût des études !

Jennifer — T'es sûr ?

Luka — Tu te souvenais des deux points, mais pas de ça ?

Jennifer — Ben tu sais, depuis qu'elle n'habite plus là, je lui cours pas après. Elle s'est bien dévergondée, après cet échec. Elle est partie habiter avec un vague copain, elle s'est même pas inscrite à la fac, et depuis, elle va de petit boulot en périodes de chômage. Une fille à cent sous. Pratiquement une fille de joie, et c'est pas moi qui vais la complaindre.

Luka — Et elle squat notre cuisine tous les soirs !

Jennifer — C'est vrai que je la croise souvent dans cette partie-là de la maison.

Luka — Ouais, elle vient ici se remplir l'estomac, et elle retourne vers son mec se faire remplir le… Enfin elle a annoncé tout à l'heure qu'elle a fait aujourd'hui son troisième avortement.

Jennifer — Encore ? Ils connaissent pas le préservatif ?

Luka — Elle dit que ça l'irite. Remarque, on n'en met pas trop, nous non plus.

Jennifer — Seulement quand tu ranges son bonlide dans son garage. Sinon, ça risque trop rien, tu sais ?

Luka affiche un large sourire.

Luka — Aaaah !

Jennifer est inquiète.

Jennifer — Quoi ?

Luka — Un bulletin de ma génitrice !

Jennifer est soulagée.

Jennifer — Ah !

Luka — Oh, la vache !

Jennifer — Quoi ?

Luka — Ah ! Ah !

Jennifer — Raconte !

Luka — Oh là là…

Jennifer trépigne.

Jennifer — Allez… !

Luka — J'aurais jamais cru ça, si on me l'avait dit.

Jennifer — C'est très bon ? Ou bien c'est très nul ?

Luka — C'est lamentable, tu veux dire !

Jennifer — A ce point ?

Luka — Si j'avais ramené un bulletin pareil… Mais je me serais pris la trempe de ma vie !

Jennifer — Elle était mauvaise partout ?

Luka — Non, mais… À ce point, c'était un concours, c'est pas possible ! Même une princesse, sans rien faire du tout, peut pas avoir des croque-notes pareilles !

Luka se met debout.

Luka — Et après, elle se permet de me faire la morale ?

Jennifer — Luka… ?

Luka — Non, non, je peux pas laisser passer ça !

Luka s'énerve et recule jusqu'à buter dans l'étagère, faisant vaciller une peluche de singe qui se trouve tout en haut.

Jennifer — Attention, le gorille !

Luka hausse les épaules pour se protéger d'un éventuel choc, mais rien ne vient.

Luka — Elle me doit quelques explications, là !

Luka s'avance vers l'escalier, mais Jennifer s'interpose.

Jennifer prend Luka dans ses bras.

Jennifer — Calme-toi, Luka.

Luka — Tu… Tu…

Luka se calme.

Luka — Oui, tu as raison. Elle ne mérite même pas que je m'énerve pour ça.

Jennifer — Voilà, c'est ça. Calme-toi, mon chéri.

Luka enlace Jennifer à son tour.

Luka — Comme tu fais ça ?

Jennifer — Ça quoi ?

Luka — M'apaiser rien qu'en me serrant dans tes bras.

Jennifer — C'est parce que j'ai un petit secret !

Luka sourit.

Luka — Lequel ?

Jennifer embrasse Luka.

Luka — Ah non, ça c'est pas un secret, c'est un baiser doux et sucré auquel je peux jamais résister.

Jennifer — Non, je parlais pas de mes lèvres.

Jennifer fait durer le suspense tout en poussant du pied la boîte archive ouverte derrière un carton.

Luka — Je trouve pas.

Jennifer — Bon, déjà, je suis la première fille que t'as prise dans tes bras.

Luka — Ouais, mais ça non plus, c'est pas un secret.

Jennifer — Je sais que tu aimes quand je me colle contre toi sans soutien-gorge.

Luka — Parce que tu…

Jennifer sourit.

Luka — C'est pas du jeu !

Jennifer — Pourquoi ? Tu crois que ça me fait quoi, à moi, quand tu viens contre moi sans caleçon ?

Luka réfléchit un instant.

Luka — Ah, oui… Peut-être…

Luka embrasse rapidement Jennifer avant de se retourner vers le bazar du grenier.

Luka — Bon, j'en étais où, moi ?

Jennifer lève une main pour attirer l'attention de Luka.

Jennifer — Tu m'embrassais !

Luka — Non, à propos de mes recherches. Je… Je suis un peu perturbé, là.

Jennifer — Ben oui, forcément, on s'embrassait, ça te laisse pas indifférent, mon chéri.

Luka — C'est ton deuxième super-pouvoir, tu sais bien ! Après ton… truc avec tes…

Luka mime une poitrine voluptueuse.

Luka — Tout contre moi…

Jennifer — Tu allais prendre une nouvelle boîte, je crois, mon doudou.

Luka — Houlà ! Quand tu m'appelles “doudou”, c'est qu'il va se passer quelque chose de torride ! C'est moi dans la poussière, qui t'excite ?

Jennifer — Je sais pas… Peut-être… T'as quelque chose d'inaccessible pour moi, à cause de mon allergie.

Luka semble chercher quelque chose sur le sol.

Luka — Si on avait moyen de fermer la porte à clé… Qu'on avait une sorte de matelas, ou bien un banc public… Que le ménage était fait… Et que j'avais une capote sur moi pour aller au garage…

Jennifer brandit un petit étui carré qu'elle tire de sa poche.

Jennifer — Pour le dernier point, je suis prévoyante. Et savoir que t'es partant aussi, c'est pas fait pour calmer mes hormones…

Luka cherche quelque chose du regard.

Jennifer — Qu'est-ce que tu cherches, mon doudou ? Je suis de ce côté-là !

Luka réfléchit.

Luka — J'en sais rien.

Luka vient devant Jennifer, se colle à elle en la tenant par la taille et la regarde droit dans les yeux.

Luka — Mais je sais où est l'essentiel, et je la tiens dans mes mains. Je resterais des heures à l'ombre du coeur de ma mie.

Jennifer — Je t'aime.

Luka — Moi aussi, mais…

Luka se retourne subitement et s'approche de l'étagère.

Luka — J'ai pas encore trouvé mon magot !

Luka empoigne une autre boîte archive et commence à la tirer. Il remarque alors une petite résistance, comme si la boîte était collée au fond de l'étagère, contre le mur. En tirant fort, il parvient à la décoller, puis observe le fond du rayonnage.

Luka — Tiens, on dirait…

Jennifer — T'as trouvé ton magot ?

Luka — Je sais pas, mais c'est bizarre. Y a comme un truc… Un bout de métal qui sort du mur.

Luka tire sur le bout de métal.

Un grincement se fait entendre, sans que l'on puisse savoir d'où il provient.

Luka et Jennifer se regardent sans comprendre.

Jennifer — C'était quoi, ce grand “pan” ?

Luka — Aucune idée. Je vais éviter d'y toucher, à l'avenir, sinon toute la maison risque de s'écrouler, ou pire.

Jennifer — Qu'est-ce qui pourrait être pire que la maison qui s'écroule sur nous ?

Luka — Je… J'en sais rien du tout… Et j'ai vraiment pas envie de le savoir !

Jennifer — Ouais, t'as raison. Moi non plus.

Luka ouvre la boîte qu'il tient et parcourt rapidement les papiers qu'elle contient. Il reste en arrêt devant un document.

Jennifer — Alors ? T'as ton magot ?

Luka — Je me demande si c'est pas beaucoup mieux que ça !

Jennifer — Pourquoi ? C'est un relevé de compte ? Des bons au porteur ? Une photo compromettante ? La culotte que j'ai perdue l'autre soir qu'on avait la maison rien que pour nous et qu'on a fait des folies dans toutes les pièces ?

Luka — Ah, oui, l'autre soir. Mémorable ! Mais… C'est peut-être encore mieux que ça… Enfin, presque.

Jennifer — Ah, j'ai eu peur. Parce qu'on a placé la barre très très haut, quand même. On était en grande forme ! Alors, raconte !

Luka — Ça se raconte pas… J'aimerais bien voir la tête de Gwen quand elle verra que j'ai ça en ma possession… Elle arrêtera peut-être de se prendre pour le nombril des femmes d'agents de police du monde !

Jennifer — Ça concerne Gwen ?

Luka — Oui, Gwen, la fleur toute moche qui est sortie de la même peau de vache quelques années avant moi !

Jennifer — Je sais qui c'est, merci.

Luka — J'ai enfin de quoi lui clouer le bec ! Faut que j'aille la voir tout de suite !

Luka se lève mais Jennifer se met sur son passage.

Jennifer — C'est peut-être mieux si elle est seule, non ? Sans la vieille, je veux dire. Histoire de pas trop envenimer les choses.

Luka — C'est pas bête, ça.

Jennifer — Tu veux que j'aille la chercher ? Elle sera moins méfiante si c'est moi.

Luka sourit.

Luka — C'est gentil, ça, ma puce. Mais tu lui dis pas qu‘elle a rendez-vous avec nous… avec moi… enfin que c'est pour me voir moi, quoi.

Jennifer — Mais de rien, mon Doudou !

Jennifer descend les premières marches.

Luka — Tu perds rien pour attendre, toi ! Dès que j'aurai trouvé, on va faire encore mieux que l'autre jour !

Jennifer — C'est une promesse ?

Luka — Non : une menace !

Luka fait un clin d'oeil à Jennifer au moment où sa tête disparaît dans l'escalier.

Luka retourne à la contemplation du document.

Luka (à lui-même) — C'est énorme, ça !

Bruit d'une poignée qu'on tourne sans ménagement.

Jennifer — Luka ?

Luka — Oui, ma puce ?

Jennifer — Tu m'as bien dit qu'il n'existait aucune clé pour la porte du grenier, n'est-ce pas ?

Luka — Aucune, et pour cause : il n'y a pas de serrure.

Jennifer — Alors je pense que quelqu'un a bloqué la porte !

Luka — Quand le temps est humide, des fois, elle force un peu.

Bruit de poignée de porte qu'on malmène. Bruit d'une épaule qui cogne un panneau de bois.

Jennifer — Faut forcer combien ?

Luka réfléchit.

Luka — Mais attends…

Luka pointe un doigt vers l'étagère.

Luka — Tu te souviens, le bruit, tout à l'heure, quand j'ai touché ce bout de métal qui dépasse du mur ?

La tête de Jennifer apparaît dans l'escalier.

Jennifer — Oui, tu crois qu'il y a un rapport ?

Luka — On va très vite le savoir.

Luka manipule à nouveau le levier.

Un nouveau bruit résonne, identique à la première fois.

Luka — Tiens, essaie, maintenant.

Bruit d'une porte qui s'ouvre.

Jennifer — Ah, ben on dirait que ça marche.

Scène 4

Luka — Je crois qu'on a découvert un mécanisme secret qui permet de verrouiller l'accès au grenier !... Jennifer ? Ma puce, t'es toujours là ?

Luka s'approche de l'escalier.

Luka — Ah, ben non. Elle est déjà partie. Et moi je reste à blablater tout seul, je dois avoir l'air d'un con !

Luka revient au levier.

Luka — En tout cas, ça me conforte dans mon idée : si un bricoleur s'est donné la peine d'installer un pareil dispositif, c'est forcément que quelqu'un devait faire ici des choses qu'il ne voulait pas qu'on découvre ! Je suis sur la bonne piste, c'est certain !

Luka manipule le levier à deux reprises, provoquant à chaque fois le même bruit qui résonne partout.

Luka — Bon, alors comme ça, c'est ouvert. Faudra que je m'en souvienne. Faudrait pas que je sorte en le laissant dans la mauvaise position, je pourrais plus revenir, après !

Luka lit à nouveau le document.

Luka — C'est complètement dingue, ce truc ! Et on s'est jamais douté de rien ! Comment on a pu passer à côté d'un truc pareil ! C'est un truc… Faut que j'arrête de dire “truc” à tout bout de champ, moi. J'ai horreur des tics de langage des autres, alors je dois à tout prix éviter d'en avoir, moi aussi. Mais ça me troue le cul, ce truc ! Non, aucun doute à avoir, c'est bien ce que ça semble être. Elle… Ma frangine… Ma soeur… Mon aînée… J'en reviens pas. En tout cas, hors de question que je le lui donne. Ça va rester en ma possession coûte que coûte ! C'est trop immense ! Elle va me manger dans la main pendant des années !

Luka est pensif, un sourire illuminant son visage, le regard perdu dans le vide.

Luka — Oui, en même temps, y a pas grand chose que je vais pouvoir lui demander. Déjà sans ce truc, moins je la vois, et mieux je me porte, c'est devenu une épave, alors avec… Mais quand même ! J'en reviens pas !

  • Pour information, 35 références à découvrir dans cette première partie.

    · Il y a 3 mois ·
    Portrait3

    Stéphane Rougeot

    • Excellentissime ! j'crois avoir trouvé toutes les références ! c'est vraiment jubilatoire de te lire ainsi dès le matin ! j'ai hâte de connaître la suite aussi en un mot comme en cent CASQUETTE A RAS DE TERRE pour le brio avec lequel tu mènes ton récit !!

      · Il y a 3 mois ·
      Epo avatar

      Christine Millot Conte

    • Bonjour Christine et merci pour tes encouragements. Je traverse depuis quelques semaines (quelques mois ?) une période, que dis-je, une tourmente, dans laquelle tout ce que j'écris est bon pour la poubelle. Je deviendrais trop exigent avec moi-même ? Inutile de te dire que tes mots me procurent énormément de réconfort. Et pense à nettoyer ta casquette, parce qu'à la faire traîner dans la terre, elle va se salir ! A très bientôt.

      · Il y a 3 mois ·
      Portrait3

      Stéphane Rougeot

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