chapitre 13

Sergueï Bonal

Chez Monsieur et Madame Rupertz, milieu de journée

 

Ralph ne veut pas me recevoir pour parler du livre. Depuis hier, il reste cloîtré dans son immense bureau. Un verre de vin à la main, il songe au passé en marmonnant dans sa barbe. Un des majordomes m'installe dans la bibliothèque et m'enferme. Je note des idées en vrac afin de me préparer. Je relis mes notes et griffonne quelques mots. Les hurlements de Ralph résonnent dans les couloirs. Il fait demander tous ses domestiques.

– Puis-je savoir qui m'a envoyé ceci ? Personne n'a vu quelqu'un déposer cette lettre devant la porte ? Je vous paie pour tenir et protéger la maison !

– Pourquoi beuglez-vous Ralphi ? demande Madame Rupertz en lisant le journal. Est-ce le remords qui vous ronge ?

– Riez bien, ma chère ! Mais vous êtes tout aussi concernée que moi. Voyez plutôt ! « Le passé revient ! » Le message n'est pas signé. Qui peut bien écrire cela ?

– Oh ! Voyons voir, beaucoup de monde ! Mentez à qui vous voulez, mais on ne peut mentir à la loi. Oh ! Dissimulez la vérité tant que vous le voulez, mais un jour, elle ressort. Pourquoi ne pas tout dévoiler ? Ça serait tellement plus simple.

Ralph, le visage crispé, marche vers sa femme et lui prend fermement le visage. Il la mitraille du regard en serrant les dents.

– Personne n'apprendra la vérité ! Cette histoire est enterrée et elle le restera.

– Pourtant, vous parlez avec ce jeune homme ? rétorque madame Rupertz.

– Je sélectionne les informations, ma douce ! Mais je vous exhorte vivement d'en faire autant. Il va de soi que l'accès au dernier étage lui est rigoureusement interdit comme aux autres visiteurs ! Nul ne doit faire le rapprochement entre Maria et ces filles ! Pardonne-moi, mais je dois aller voir un vieil ami. Rappeler les termes du contrat au détective Aufsht. J'ai comme le pressentiment qu'il est impliqué dans cet événement. Quant à vous ma chère épouse, vaquez à vos futiles occupations, mais évitez de parler de Maria à Daniel.  

Avant de partir, Ralph ouvre un coffre-fort inséré dans un mur. Il retire délicatement un dossier où est inscrit :

 

Affaire L 9023043

 

Ralph feuillette rapidement le dossier afin de vérifier s'il est complet. À chaque fois qu'il voit le prénom Maria, il est au bord des larmes.

– Dix-huit ans se sont écoulés et j'ai l'impression qu'elle nous a quittés hier. Je revois la police franchir la porte de ce bureau. Nous fêtions notre anniversaire de mariage quand…

Madame Rupertz prend une photo de Maria.

 

– Tu es l'unique responsable ! Avec ton obsession de l'écriture, tu asdélaissé ta famille. Elle est morte par ta faute !

– Avec toi, tout est de ma faute ! Tu ne dis rien à Daniel Young, il ne doit rien savoir au sujet de Maria. S'il apprend la vérité, nous serons harcelés. Il est un expert dans la recherche d'information.

– On se demande pourquoi ! J'imagine le grand Ralph Rupertz démasqué, jeté en prison. Si notre cher ami détective est derrière tout ça, fais-le taire ! s'exclame Madame Rupertz en reposant la photo de sa fille. Si tu veux vraiment savoir pourquoi je te hais tant, sache que je te tiens comme unique responsable de la mort de notre fille. Si un jour, et crois-moi qu'il viendra, la police reprend l'enquête, je te dénoncerai. En prison, tu auras tout le temps d'écrire ! Tu es faible, lâche. Oh ! Tu joues bien la comédie derrière les caméras, mais tu ne peux pas me berner !

– Ma douce Mathilde, ce jour n'étant pas encore arrivé, je décide. Si j'ai envie de dépenser mon argent, je le fais comme bon me semble. Tu me tiens pour responsable de la mort de Maria, mais si tu parles d'elle, je serai contraint de te tuer. Dans ce cas je serai réellement coupable ! En attendant, je suis une victime dans toute cette histoire. Alors ne viens pas me donner des leçons.

– Tu peux te mentir, mais moi je connais la vérité ! hurle Mathilde.

Ralph attrape le visage de sa femme avec violence en lui montrant la photo de Maria.

– Personne n'est plus affligé par la mort de Maria que moi ! Pour ce qui est de la culpabilité, tu as son sang sur les mains tout comme moi. J'ai toujours aimé Maria, j'ai toujours été présent pour elle. Alors que toi, tu passais tes journées à te pavaner en ville avec tes amies de ton club de lecture ! Je ne veux pas encore me disputer avec toi, je vais aller voir Karl.

Ralph, dossier à la main, s'engouffre dans l'immense voiture noire et part pour le centre-ville. Après quelques kilomètres, il s'arrête devant une maison en briques. Un homme d'une soixantaine d'années attend devant sa porte. Karl lui serre la main avec vigueur. Ralph, visage renfrogné, entre sans demander la permission. Il prend ses aises. Karl referme la porte et s'installe en face de Ralph.

– Je suis surpris de te voir après tout ce temps. Ce n'est pas poli d'entrer sans autorisation chez les gens !

– Pourtant, ce n'est pas la politesse qui t'a étouffé quand tu m'as envoyé une lettre assassine chez moi ! rétorque froidement Ralph en la tendant à Karl.

– Intrigant, n'est-ce pas ? Pourquoi revenir sur le passé ? Je suis vieux Ralph ! Qui plus est, malade. Durant toutes ces années, j'ai gardé ton secret, j'ai fait une croix sur ma carrière de détective pour toi et ta famille. Depuis le drame, je n'ai rien dit, j'ai menti à la police, à tout le monde. Maintenant, je n'en peux plus de porter un tel fardeau ! Avec les récents événements, j'ai beaucoup réfléchi, et je me dis que tout dévoiler serait une bonne solution. Ne penses-tu donc pas aux familles de ces pauvres filles ? Un jour, la police comprendra que ces deux disparitions ont un lien direct avec la mort de ta fille ! Ralph, on ne peut plus garder l'affaire dans l'ombre. Si les flics l'apprennent, ils vont se faire un plaisir de nous détruire !

– Que comptes-tu faire ? Annoncer à tout le monde ce qu'il s'est passé il y a dix-huit ans ? Et après ? Tu comptes assumer tes fautes ? Dire que tu as falsifié des documents de la police ? Il est trop tard pour revenir en arrière ! lance Ralph d'une voix grinçante.

Les deux hommes se regardent sans rien dire. Karl sort un dossier et le jette froidement sur la table.

– Voilà ma copie du dossier ! Tout est dedans, tu peux en faire ce que tu veux. Pour ma part c'est terminé, j'ai trop souffert. Je veux en finir une bonne fois pour toutes.

À ces mots, Ralph sort un révolver de la poche de sa veste et le pose sur la table. Il finit son verre d'un trait et fixe Karl en souriant.

– Alors laisse-moi t'aider ! Peut-être avec ceci… Garde ta culpabilité bien enfouie en toi. Je suis prêt à tout pour protéger ma famille ! Si le poids du mensonge est trop fort, alors lâche prise et tais-toi une bonne fois pour toutes. Merci pour le verre !

Ralph dévisage Karl et repart en laissant le révolver sur la table. Karl garde les yeux rivés sur l'arme. Il s'interroge sur son avenir qui, jour après jour, devient incertain. 

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