chapitre 16

Sergueï Bonal

Quelques jours après l'arrestation de Ralph

 

Les jours défilent et le roman avance à grands pas. Je fais des recherches sur la famille Rupertz en remontant dans le passé. Plus j'en apprends sur cette famille plus j'ai peur pour ma vie. Je ne sais comment l'expliquer, mais j'ai un mauvais pressentiment. Comme si un drame allait se produire bientôt. Camilla est de plus en plus distante, je la comprends. Mais la voir traîner avec le fils de Gunnar me trouble au plus haut point. Un soir, durant le repas, je pose la question à ne pas poser. Gunnar et Madame Rupertz me fixent avec des yeux noirs.

– Pourquoi cacher la mort de votre fille ?

Madame Rupertz, en pleurs répond aussitôt:

– Car notre vie est en miettes, nous ne voulons pas que les journalistes s'en mêlent. Cette affaire est classée et plus personne ne doit en parler !

Sans réfléchir aux conséquences de mes mots, je m'emporte à mon tour en me levant d'un bond.

– Vous êtes faibles ! Ne pas vouloir élucider ce meurtre, c'est ne pas honorer la mémoire de votre fille. Votre mari, son père a des problèmes par votre faute à tous ! La seule raison pour laquelle vous n'en parlez pas, c'est que vous avez honte ! Vous êtes tous coupables de sa mort en gardant le silence. Pensez aux deux pauvres filles enlevées ! Aidez-les !

Gunnar me prend par le col de ma chemise et me regarde avec mépris. Il serre à m'en faire mal au cou.

– Votre contrat est terminé, Monsieur Young ! Foutez le camp de chez nous. Vous serez payé comme convenu, mais ne revenez plus ici !

À peine ai-je le temps de réunir mes dernières affaires que je suis expulsé. Étant de nature anxieuse, j'ai pris soin de copier le roman sur mon ordinateur. Je peux achever le livre loin de cette famille de fous. Je pourrai innocenter monsieur Rupertz et trouver le monstre qui a assassiné Maria et enlevé les filles.

Je rejoins Camilla et lui raconte ce qui vient de se passer. Elle me devance, en devinant ce que j'ai à l'esprit.

– Ne continue pas ce roman, tourne la page ! Prends tes vacances dès maintenant. C'est une occasion pour être ensemble et préparer notre mariage.

– Chérie, je dois finir, j'ai promis à monsieur Rupertz ! Qui plus est, le meurtrier de sa fille a enlevé deux filles du même quartier ! Je dois le trouver !

– Tu n'es pas certain qu'il soit innocent. Il peut être coupable.

– S'il l'est, alors l'affaire est terminée et je passe à autre chose, mais je dois avoir des réponses ! Sa sœur m'a avoué que l'assassin est un membre de la famille. Si Ralph est innocent, il sera arrêté pour rien ! Je ne veux pas avoir de remords. Si ma fille ou mon fils disparaissait, je ferais tout pour retrouver le tueur.

– Donc tu es prêt à mettre ton couple en péril pour une famille de cinglés ?

– Je ne veux pas parler de ça maintenant. Il ne s'agit pas de nous, mais d'un homme accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis.

Nous montons dans la voiture et partons. En arrivant à l'appartement, une lettre nous attend posée sur la table de la terrasse. Camilla m'agrippe la manche, morte de peur. D'un geste lent, je prends l'enveloppe bleue portant mon nom écrit dessus en grandes lettres.

«Monsieur Young, abandonnez vos recherches sur la famille Rupertz. Dans le cas contraire, les deux filles mourront dans d'atroces souffrances. Je vais souiller toutes les parties de leur corps, puis les torturer. Ce n'est qu'après m'être amusé que je les achèverai. Je prendrai des trophées et je ferai accuser un pauvre innocent à ma place. Puis après les deux filles, je m'en prendrai à votre future femme…»

Mon sang se glace et mon cœur bat à tout rompre. Je demande à Camilla de rentrer sans discuter. J'inspecte les alentours avant de rentrer à mon tour.

Cave, 3 heures du matin

 

Attachées, dénudées, Nancy et Helena pleurent à chaudes larmes. Le ravisseur marche dans la pièce avec lenteur en prenant soin de faire claquer la semelle de ses chaussures. Il prend place près de Nancy et dit d'une voix calme et douce.

– Nancy chérie, papa ne te fera aucun mal ! Demande à ta sœur ! Helena, papa est gentil ?

La pauvre enfant, le visage tuméfié, la bouche ensanglantée tremble de peur. Elle hoche la tête pour dire oui. Elle n'a pour seul vêtement, que sa culotte.

– Pourquoi elle est dans cet état ?

– Attention Nancy, tu vas trop loin, tu veux être punie comme ta sœur ? Alors tiens-toi bien. Tu te souviens de l'autre jour ? Je t'ai punie, car tu as menti.  

Le plafond craque et de la poussière de bois tombe. Helena hurle aussi fort qu'elle le peut. Le ravisseur assène un grand coup de poing sur son visage. Il l'attrape par le cou et fixe Nancy en pleurs.

– Ta sœur a fait une grosse bêtise, mais pour une question d'équité c'est toi que je vais punir. Peut-être que la prochaine fois ta sœur se retiendra de hurler !

Il attrape Nancy par les cheveux et la plaque contre le sol humide. Le monstre couvre ses hurlements avec sa main. Helena pleure en regardant la scène morbide. Ensuite, Nancy se recroqueville nue, ensanglantée, près du radiateur glacial.

Quelques heures plus tard, Livingston

 

J'ai un profond mépris pour Gunnar qui m'a accueilli à bras ouverts et voilà qu'il me chasse. Je sais au fond de moi que j'ai raison, ils sont tous coupables en gardant le silence. Je devrais tout arrêter et m'éloigner de cette famille de fous, mais je ne peux me résoudre à abandonner. Je dois achever le roman pour Ralph, pour l'innocenter. Plus les jours passent, plus je me dis que ma famille n'est pas aussi étrange. Depuis que je suis arrivé chez les Rupertz, j'ai l'impression d'être dans un roman de Tolstoï ! Je suis plongé dans une histoire dramatique sans fin. Camilla s'éloigne de moi petit à petit. Assis devant mon ordinateur, je n'arrive pas à écrire. Aucun mot ne vient, je tourne en rond dans le bureau sans trouver l'inspiration. Sans prévenir personne, je prends une valise et pars pour Londres. Je laisse un message à Camilla qui dort toujours.

Chérie, je suis parti voir mon ancien prof de littérature. Je dois faire le vide pour reprendre l'écriture. Je rentre dans quelques jours, je t'aime.

Dan

Je prends le premier vol pour Londres.

Salle d'interrogatoire,

 

Debout face à Ralph, Stewart affiche une mine sombre. Il fait tournoyer son stylo dans les mains afin de détendre ses nerfs à vif. Jacob, assis près de la porte, fait trembler sa jambe de nervosité.

– Avant que vous perdiez votre temps, je dois vous prévenir que je ne compte rien dire. Épargnez-vous la peine de vous énerver et de faire perdre un temps considérable à votre service. Retrouver les deux jeunes filles, c'est plus important que de vous défouler sur moi ! Personnellement, personne ne m'attend.

– C'est ça, fais le malin ! s'exclame Jacob sur sa chaise. Je suis certain que les autres détenus vont t'adorer ! Ils vont s'amuser avec toi tu ne crois pas ? Sais-tu ce qu'il arrive en prison aux pervers qui touchent les enfants ?

Ralph sourit en regardant Stewart. Il croise les jambes et se redresse sur sa chaise.

– Je n'ai jamais abusé de ma fille ! Pour ce qui des éventuels sévices sexuels, je pourrais dire que je suis inquiet, mais ça serait vous prendre pour deux touristes ! Et franchement on n'avancerait pas plus. Vous pouvez faire ce que vous voulez, je ne parlerai pas. Après si vous voulez parler d'autre chose, je suis ouvert à la discussion.

Stewart est décontenancé, il n'a qu'une seule envie : tuer Ralph sur le champ.

– Si tu crois que je vais pleurer en te mettant en cabane, c'est mal me connaître. Je vais résumer la situation en partant du fait que tu es atteint d'une maladie mentale et te réexpliquer les choses le plus clairement possible. Si tu ne nous dis pas la vérité, je t'arrête pour les faits suivants : viol, assassinat, enlèvement. Tu suis, jusque-là ? Tu vois j'emploie un vocabulaire simple. Comme tu es lié directement à toute cette affaire, c'est toi qui vas prendre. Pour ma part je suis certain que c'est toi. Autant se dire les choses clairement ? Des questions ? dit Stewart fier de sa performance.

Ralph toujours décidé à ne rien dire, fait un signe à Stewart. Celui-ci se penche en le dévisageant.

– Vous devriez faire du théâtre.

Stewart referme le dossier posé sur la table et se lève lentement. Devant la porte, il se retourne en souriant.

– Amusez-vous bien !

Jacob le suit en claquant la porte. Stewart entre dans son bureau en trombe et hurle de toutes ses forces. Le grand patron arrive en hâte.

– Que se passe-t-il ? Vous coffrez un monstre et vous n'êtes pas content ? s'exclame Richard Bankson.

– Monsieur, ce n'est pas lui ! C'est trop facile.

– Vous vous foutez de moi ? Tout correspond ! Son ADN était sur le verre chez le détective. Le dossier qu'il avait volé à la police n'y était plus, la fille assassinée, il y a dix-huit ans c'est sa fille. Pour moi c'est évident !   

– Pourquoi ne pas le nier ? Il ne dit rien ! Il ne dit pas que c'est lui et il reste impassible. Il couvre quelqu'un d'autre, j'en suis certain. Je dois interroger mon fils pour qu'il m'en dise plus sur lui.

– Votre Fils, Dan ? Pourquoi ? Qu'a-t-il à voir dans cette affaire ?

– Il bosse pour la famille, il doit écrire un roman que lui a commandé Monsieur Rupertz.

– Faites ce qui vous semble nécessaire, mais je veux des réponses !

Le directeur part. Stewart sort précipitamment à son tour pour le rattraper.

– Une dernière chose, Monsieur, le dossier a disparu, comment faire pour retrouver des indices, des preuves ?

– Allez voir le flic qui était chargé de l'enquête ! C'est le seul moyen, toutes les informations sur l'affaire ont disparu ou ont été falsifiées. C'est inexploitable et devant un tribunal, irrecevable. Vous devez prendre la déposition de, comment il s'appelle… ah oui, Flint Gor.

Il est retraité depuis et atteint d'Alzheimer. S'il est dans un bon jour, il parlera sinon c'est cuit. Pour le dossier tout a été barré en noir, les seules informations qui figurent sont :

Jeune fille retrouvée morte violée.

Coupable présumé : le prof de français

Des preuves ont été retrouvées à son domicile.

Reconnaissez qu'il n'y a rien !

– Vous m'avez fait un sacré cadeau.

À la fin de sa journée, Stewart rentre dans son appartement épuisé, déprimé. Il pianote sur son téléphone et m'envoie un message :

«Fils, je dois te parler de toute urgence. Tu dois tout me dire sur la famille Rupertz. La vie de deux jeunes filles en dépend…» 

Signaler ce texte