Chloé + Colin = ?

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CHLOE + COLIN = ?

Chloé est une jeune femme insensible au sentiment amoureux. Imperméable à tout ce qui peut susciter une émotion, elle préfère profiter de ses charmes pour sortir avec ses amies, boire à n’en plus finir et coucher sans aucune vergogne avec le premier venu. Et gare à celui qui souhaiterait un lendemain à cette relation passagère ! Journaliste ratée, elle se retrouve vendeuse en librairie d’une grande enseigne de produits culturels qu’elle exècre, ce qui la fait se considérer elle-même comme une « sous-merde en gilet vert », mais en version sexy. Aucune personne de son entourage ne parvient à comprendre son obsession à ne jamais aimer, ne jamais perdre la maîtrise d’elle-même. Cela provient-il de son enfance passée en Afrique, avec ses parents instituteurs, de guerre civile en pays ravagés par la misère ? A-t-elle eu un chagrin d’amour qui la meurtrit à jamais ? Le mystère reste entier. Elle en est là de sa vie, entre lassitude de son boulot alimentaire et galipettes effrénées, détestée par ses collègues à cause de sa petite vertu qu’elle affiche avec fierté. Jusqu’au jour où elle rencontre Colin, un client au sourire vissé sur le visage en permanence. Il se prend au défi de réussir à briser la forteresse de froideur qui entoure le cœur de Chloé. Colin, Chloé, les mêmes prénoms que les personnages de « L’Ecume des jours » de Boris Vian, point de départ de leur rencontre. Mais avec des situations bien différentes, cocasses et touchantes. Entre invitations, fleurs envoyées sur le lieu de travail, attentions qui la déstabilisent, Chloé commence peu à peu à voir ce preux chevalier souriant sous un autre jour, tout en gardant un parachute derrière elle : et si ce sourire permanent et ces yeux rieurs cachaient quelque chose ? Colin, éternel optimiste, énamouré démonstratif, mi-clown, mi-intellectuel, est-il celui qu’il prétend être ? Chloé veut en avoir le cœur net… Et elle n’est pas au bout de ses surprises…

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Entre deux soupirs ou deux râles, je faisais la sous-merde dans une grande enseigne de produits culturels. J'étais au rayon livres, déguisée avec un gilet vert et exploitée avec le sourire. On essayait vainement de me mouler à l'esprit d'entreprise et au tutoiement collectif. Le directeur tenait à ce qu'on l'appelle par son prénom, lui tape sur l'épaule et surtout qu'on lui fasse la bise chaque matin. J'étais un étron sur deux pattes au bout d'une longue chaîne de déjections humaines : vendeurs, responsables, directeur, tous étions soumis au bon vouloir d'autres crottes en costume qui appartenaient au glorieux groupe milliardaire dont l'enseigne dépendait. Quant aux clients, ils n'hésitaient pas à nous appeler par notre prénom en articulant chaque syllabe pour faire durer le plaisir ou à claquer des doigts dans un bruit sec pour nous héler. Bref, un boulot alimentaire qui me coupait l'appétit ou me donnait une indigestion. Je me raccrochais désespérément à mes activités extérieures de pigiste comme une future noyée à une branche perdue. Je me rassurais sur mon infortune avec ce semblant de vie parallèle et plaignais mes compagnons de fers qui n'avaient que ce boulot pour rythmer leur existence, qui sortaient entre eux le soir, se voyaient même le dimanche, maudissant l'entreprise d'un revers de la main pour la chérir avec la paume de l'autre. Toutefois, je tâchais de garder figure humaine. Je me maquillais, changeais de tenue chaque jour, sobre et sexy à la fois, je donnais l'impression d'avoir de l'énergie à revendre alors que j'aurais tout vendu pour en posséder ne serait-ce qu'une once. Mes collègues mariées avaient perdu tout attribut de femme et me dévisageaient chaque matin. Pour elles, je ne faisais qu'écarter les cuisses à chaque pause déjeuner. Un vrai défilé dans les vestiaires, il fallait voir ça ! Mes collègues mâles, eux, me fustigeaient parce que je refusais de coucher avec eux. Je n'ignorais rien des commentaires cinglants et grossiers qui fusaient sur mon passage. Cette réputation de salope que je traînais comme une seconde peau ne me dérangeait pas car je ne refusais jamais les bons moments à l'horizontale, après avoir sélectionné la marchandise avec attention. Dès lors, un client un peu insistant et suffisamment séduisant avait toutes ses chances de repartir avec la vendeuse en plus du bouquin. Pour une nuit ou deux seulement, plus serait de la gourmandise et je me devais de garder la ligne pour séduire.

Les seuls moments où la tribu des gilets verts finissait bras dessus-dessous, étaient ceux où nous baignions dans l'alcool. Pendant certaines pauses, on célébrait tout et n'importe quoi : de l'anniversaire de Machin au mariage d’Untel, de la promotion d’un clampin au pot de départ de Truc, tout était bon pour s'arroser copieusement le gosier. Le directeur, tout guilleret, servait lui-même le Champagne dans des flûtes en plastique. On chantait, on blaguait, on était les meilleurs amis du monde, soudés tous ensemble par nos deux grammes d'alcool dans le sang. Et l'on repartait travailler en voyant double, on se pelotait devant les clients et parfois, on vomissait nos tripes dans les réserves. Il y avait toujours quelqu'un pour vous tenir les cheveux et on évitait de dégueulasser le gilet vert autant que possible. Ces orgies avaient lieu une à deux fois par semaine. Le lendemain, tout était oublié, les amitiés de la veille étaient redevenues chimères et on attendait le prochain pot avec la même impatience qu'un drogué à moitié sevré. Non pas pour renouveler ces élans de solidarité, mais tout simplement pour boire et oublier. Oublier notre condition de fantômes emmaillotés dans des gilets verts. Oublier le sacrifice de notre jeunesse sous un soleil de néons.

Chaque jour, chaque pas qui me conduisait à ces gémonies était douloureux. Mais je surmontais mon dégoût, galvanisée par l'appel du Smic et surtout par la possibilité de rentrer le soir au bras d'un client potentiellement charmant. Les sirènes du sexe plutôt que celles de l'argent. Dans les vestiaires, gris et froids, quitter les vestiges de sa personnalité pour se parer du gilet vert. Puis longer des couloirs monochromes, atteindre la salle de pause, croiser des visages fades et mélancoliques. Un café synthétique pour les uns, une cigarette pour les autres, les deux pour la plupart. Des petites doses de réconfort avant de gagner l'arène. Les derniers moments d'humanité des condamnés. Nous étions des gladiateurs du XXIème siècle, bientôt mis en pièces par les clients et nos responsables, mais nous ressuscitions chaque matin. Pire, on en redemandait. On revenait toujours se battre pour empocher des primes de misère et faire grimper nos statistiques personnelles. On s'encourageait, on se souhaitait bonne chance, on montait sur le ring sans gants de boxe. Le soir, les néons s'éteignaient, le soulagement général était palpable. On échappait à l'échafaud. On se pressait pour repartir, à une cadence infernale, aux antipodes de l'apathie matinale. On se marchait presque les uns sur les autres, on se battait dans les vestiaires pour arriver le premier à son casier et se délester de ses oripeaux. Puis le plus vite possible, se sauver et une fois dehors, respirer un grand coup comme si on respirait pour la première fois. Se sentir vivant, enfin. Se sentir libre, surtout.

Dans ce quotidien particulièrement palpitant, je m'accordais toujours du temps pour penser ou écrire mes articles. Il n'était pas rare que des clients eurent à me rappeler à l’ordre, tellement j'étais concentrée sur autre chose que mes tâches de galérienne. Ce fut ce matin-là que je rencontrai Colin. Je feignais de pianoter sur mon ordinateur pour donner le change, quand on essaya d'interrompre mon subterfuge de forçat.

« Bonjour mademoiselle, auriez-vous Tel livre de Tel auteur ? »

Absence de réponse de ma part. Je baissai lentement la tête, me dissimulai derrière mon écran et disparus du comptoir. Nouvelle tentative de l'intrus.

- Mademoiselle ? Pardon de vous déranger, mais auriez-vous Tel titre de Tel auteur ?

- Chloé, tu as un client qui te parle...

Albertine, ma collègue, me ramenait à la réalité avec un bon coup de coude. Je levai les yeux et aperçus un jeune trentenaire au sourire vissé sur le visage, d'une oreille à l'autre. Je crus sur le coup qu'il s'agissait d'un simple d'esprit. C'était juste quelqu'un de particulièrement poli et jovial. Il rayonnait littéralement, éclairant le comptoir de son sourire, avec davantage de finesse que nos pauvres néons. Je lui rendis la pareille.

- Excusez-moi, monsieur. Vous disiez ? Tel titre de Tel auteur, c'est bien cela ? Laissez-moi regarder dans notre formidable ordinateur si nous l'avons en rayon ou dans nos réserves.

- Faites, faites, je ne l'ai pas trouvé, sinon je ne me serais pas permis de venir troubler votre… travail.

- Je suis là pour ça, n'hésitez surtout pas à me déranger...

Cette phrase annonçait subtilement que la chasse était ouverte, que j'allais me lancer dans une roucoulade de drague, que le client était cuit. Ma collègue soupira. Elle avait l'habitude de mes techniques de salope et cette simple phrase était devenue pour elle un leitmotiv particulièrement agaçant, un gimmick de publicité dont on ne pouvait plus se débarrasser.

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