Comme un pâté en boîte

Pierre De Gerville

Pat le Pâté de lapin (en boîte) aimerait tellement sentir bon... Mais on ne défie pas impunément la nature. Premier chapitre du conte en trois volets Les Aventures Rocambolesques de Pat le Pâté.

LES AVENTURES ROCAMBOLESQUES DE PAT LE PÂTÉ

Chapitre I : Comme un pâté en boîte (Chapitre dans lequel les bruits de pas font STEP STEP STEP)

Il était une fois un pâté de lapin nommé Pat. Pat le pâté de lapin était plutôt séduisant - yeux bleus, cheveux blonds, longs cils et sourire à fossettes.
Mais ce pâté de lapin souffrait, comme tous les membres de son espèce, d'une odeur corporelle prenante. Il habitait depuis toujours la VILLE (dans le 14ième, rue d'Alésia) et les habitudes raffinées des citadins ne faisaient que renforcer son calvaire.
Enfant déjà, alors qu'il n'était qu'une petite tranche de pâté qui aurait à peine pu recouvrir un blini, il était soumis aux moqueries de ses camarades de la Maternelle Internationale de la VILLE. De par son odeur si particulière, Pat le pâté de lapin se voyait condamné à une existence de reclus.

En boîte de nuit, ses tentatives de séduction se soldaient toujours par la même conclusion infortunée :
‘Salut, moi c'est Pat le pâté de lapin. C'est quoi ton nom ?'
Quoi ?'
‘Ton NOM ?'
Ah pardon je t'avais pas entendu avec la basse. C'est Clémentine la clémentine.'
‘Tu veux boire un verre ?'
Ok.'

STEP STEP STEP STEP STEP STEP STEP STEP STEP STEP

‘Ah, c'est plus calme ici.'
Oh là là c'est quoi cette odeur ?'
‘Hein quelle odeur ? ah c'est vrai que ça sent bizarre ici… Ça doit être les poubelles (en tout cas, c'est pas moi)'
Je dois y aller. On s'appelle ? Voilà mon numéro.' 

STEP STEP STEP STEP STEP STEP STEP STEP STEP STEP

Mais les numéros que Pat le Pâté  recevait sonnaient toujours aux abonnés absents. Il est vrai que c'étaient des numéros à cinq chiffres ( Pat ne s'était jamais aperçu de la supercherie).

C'est précisément après sa mésaventure avec  Clémentine la clémentine  que Pat se décida à agir.

Il s'inscrivit dans une agence matrimoniale (mais la responsable crut qu'une souris morte avait infesté la climatisation et fit évacuer les bureaux avant de finaliser son dossier).
Alors il s'inscrivit dans un club de boxe (mais ses adversaires s'évanouissaient avant qu'il ne les touche : avec leurs gants, ils ne pouvaient se boucher le nez).
Alors il s'inscrivit à une œuvre de bienfaisance (mais son odeur épouvantable fit tourner la soupe populaire).

Alors de guerre lasse et toute autre option épuisée, il décida d'aller voir la Fée.
Il patienta quelques jours dans la salle d'attente de la Fée, sous les regards suspicieux d'une secrétaire point trop aimable. Enfin, il fut introduit auprès de la Fée.
Celle-ci se tenait devant une boule magique, faite de cristal et de saphirs, dans laquelle tournoyaient des papillons. La Fée ne parut pas incommodée par son odeur. Elle lui prit la main et dit :
‘Que désires-tu, Pat le pâté de lapin ?'
‘Je veux rencontrer l'âme sœur et être heureux,' répondit Pat.
‘Inscris-toi à une agence matrimoniale,' répondit la Fée après avoir sondé sa boule divinatoire.
‘C'est déjà fait,' soupira Pat le pâté.
‘Donnerwetter !' Grinça la Fée, qui avait quelques notions d'allemand. ‘Alors inscris-toi  à un club de boxe.'
‘C'est déjà fait,' rétorqua Pat le pâté de lapin.
‘By Jove !' S'exclama la Fée qui en anglais ne s'en laissait pas compter. ‘Alors inscris-toi à une œuvre de bienfaisance.'
‘C'est déjà fait,' râla Pat le pâté de lapin.
‘Per Bacco !' Gesticula la Fée qui en italien parlait avec ses mains. 

Elle sonda une dernière fois sa boule.
‘Tu as déjà essayé internet ?'
‘Non,' fit Pat le pâté.
‘C'est la réponse à toutes tes questions. Ne me remercie pas, c'est deux-cents euros.'

Et Pat le pâté de lapin s'en fut, l'esprit et le porte-monnaie légers. Le soir même, il posta sur un site de rencontres en ligne cette annonce :

Aliment n'ayant pas atteint sa date de péremption. Yeux bleus. 12 cm, 127g, prix au kilo 12.20€. Cellophane d'origine.  Cherche tendre partenaire pour amitié, complicité et plus si affinité.'

Dés le lendemain, il reçut cette réponse :

Aliment fraîchement emballée. Yeux noisette. Cheveux châtains. Prix à l'unité 1.30€. Câline et maline. Cherche amitié ou plus si  affinité.'

Pat le pâté de lapin n'en crut pas sa chance et répondit aussitôt. Pendant sept jours, sept heures, sept minutes et sept secondes ils échangèrent mots et billets doux, sans rien dévoiler de leur identité. Enfin la mystérieuse inconnue envoya à Pat le pâté de lapin une photographie d'elle.
C'était la plus mignonne, la plus craquante, la plus croquante de toutes les noisettes. Au dos de la photographie étaient écrits ces mots :

Retrouve-moi demain auprès du grand noisetier, au Jardin des Plantes.

Signé : Noémie la noisette.'

Pat le pâté prit son courage à deux mains.
Il se shampouina au détergent pour toilettes.
Il se brossa les dents à la cire pour carrosserie.
Il se frotta les fesses au papier de verre.
Il se rinça à l'eau de Javel.
Et pour finir, il prit une grande inspiration, et entra dans sa machine à laver. Il régla la machine sur ‘eau très chaude, linge très sale' et se fit tourner toute la nuit.

Au petit matin, quelque chose avait changé. L'air autour de lui était agréablement neutre, sans odeur particulière si ce n'est une légère senteur de bitume et de gaz d'échappement, emportée par la brise.
Pat le pâté de lapin embrassa la photographie de Noémie la noisette et se mit en chemin.
Le soleil était haut dans le ciel et l'air vibrait de chaleur. Les passants se pressaient dans les rues, heureux de profiter du premier jour d'été.
Au bout de vingt minutes de marche, Pat le pâté de lapin sentit la sueur perler à son front. Et soudain il retrouva autour de lui une atmosphère trop familière. Les gens se décalaient lorsqu'ils le croisaient. Certains se bouchaient le nez.
Lorsqu'il arriva au Jardin des Plantes, plus aucun doute n'était permis : sa vieille odeur était revenue. Il resta de longues heures à l'entrée du parc, observant Noémie la noisette sans oser l'aborder. Puis il poussa un long soupir et tourna les talons.

Au loin, au milieu du parc, assise à l'ombre du grand noisetier, pleurait doucement Noémie, la noisette aux yeux noisette.

Pat le pâté de lapin rentra chez lui et s'étala de tout son long sur la tartine qui lui servait de lit. Il déroula une feuille de papier aluminium en guise de couverture, se blottit en dessous et se mit à pleurer. Soudain il entendit gratter à la porte. Il chaussa ses charentaises et alla ouvrir.
Accoudé au chambranle se tenait une sorte de vieux saucisson.
‘Je suis le Cervelas, pour te servir,' fit celui-ci d'une voix chevrotante. ‘J'ai entendu tes sanglots. Comme tu le vois, je suis moi-même seul et de piètre apparence. Personne n'a jamais voulu de moi. J'ai souvent songé à me faire sauter ma cervelle de cervelas. Et maintenant, je suis trop vieux et trop peureux pour agir. Mais toi, tu es jeune ! Prends-toi en main !'
Et le cervelas disparut dans un nuage de fumée.
‘Ouh là,' songea le pâté. ‘J'ai vu le fantôme du cervelas qui voici plusieurs siècles habitait ces lieux. Agir…mais comment ?'
C'est alors qu'il se réveilla, trempé de sueur sous sa couverture d'aluminium. Il ne sut jamais s'il avait rêvé. Mais lorsqu'il se leva, son regard tomba sur un petit dépliant comme oublié sur le paillasson.
Sur le petit dépliant était écrit :

‘Saveurs de la campagne. Pâtés, saucissons, vins et fromages. Retrouvez les odeurs du terroir. Gîte chez l'habitant, au VILLAGE, 14325 LA CAMPAGNE CEDEX.'

 

 

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