Critique d'enfer

davem

Tout avait été savamment orchestré pour que la soirée soit un happening, un coup médiatique. Daniel Levray était bien placé pour savoir que les galeristes ne reculaient devant aucune excentricité lorsqu’il s’agissait de s’attirer les faveurs de la presse. Sa chronique culturelle hebdomadaire dans l’un des quotidiens les plus lu de France lui valait toute l’attention du microcosme artistique. Une critique élogieuse de sa part pouvait faire s’envoler la cote d’un peintre, sculpteur ou photographe. A l’inverse, une revue négative et tout espoir de percer dans le métier était réduit à néant.

Pour cela, DL, comme on l’appelait dans le milieu, était aussi adulé que détesté.

Il croyait avoir tout vu, pourtant l’invitation qu’il reçut quelques jours plus tôt méritait le pompon du ridicule.

C’était un courriel ayant pour sujet « Un festin d’amis ». Le corps du message contenait un simple lien URL. Il crut tout d’abord à un spam et pensa effacer le message indésirable, mais sans vraiment en avoir conscience, il cliqua sur le raccourcit.

Une vidéo s’ouvrit. On y voyait un homme vêtu d’un costume noir dresser une table. Un masque de cochon lui cachait le visage. Le film était de mauvaise qualité et tourné en plan fixe un peu à la façon de ce qu’aurait pu capturer une caméra de surveillance. Ensuite, au bout d’une minute ou deux, l’image disparaissait, remplacée par un message.

« Vernissage ce vendredi. Un chauffeur passera vous prendre à 19 heures. »

Rien de plus.

Une blague ? pensa Daniel. Il n’avait pas entendu parler d’un quelconque vernissage digne d’intérêt prévu ce vendredi et il ne se passait pas une soirée mondaine dans Paris sans qu’il ne soit au courant.

Il effaça le message et n’y pensa plus.

Jusqu’au vendredi.

A 19 heures tapantes, on sonna à sa porte. Lorsqu’il ouvrit, il faillit avoir une attaque. Un homme portant un masque de cochon se tenait sur le seuil.

- Nom de dieu, vous m’avez fait une de ces peurs !

L’homme demeura stoïque et se contenta de tendre un bristol qu’il tenait entre ces doigts gantés de blanc.

- Invitation, un festin d’amis, lu Daniel à voix haute et le courriel lui revint en mémoire.

- Et je suis supposé vous suivre, c’est ça ? demanda Daniel, puis-je quand même savoir qui est à l’origine de cette mise en scène grotesque ?

Aucune réponse. Le chauffeur, imperturbable, se contenta d’indiquer du bras la limousine aux vitres teintées garée devant son domicile.

- OK, je vois, vous n’êtes pas autorisé à parler, ça fait partie de votre rôle, n’est-ce pas ? Et si je vous dis que je n’ai pas envie de vous accompagner, hein, vous faites quoi ? Vous pensiez vraiment pouvoir débarquer chez moi comme ça et espérer que j’allais me plier docilement à votre petit jeu ridicule ?

Toujours silencieux, l’homme rebroussa chemin et marcha en direction de la voiture, il ouvrait la portière côté conducteur lorsque Daniel l’interrompit.

- Attendez, attendez, je n’ai pas dis que je ne venais pas, je voulais juste vous signifier que je n’appréciais pas ce genre de méthode. Donnez-moi deux minutes pour me préparer et je suis à vous.

Le chauffeur claqua la portière et se mit en position d’attente.

Daniel se hâta d’enfiler une veste et des mocassins confortables. Hors de question de sortir le grand jeu pour cette mascarade. Il n’avait pas pour habitude de se faire mener en bateau, et déjà il pensait au papier incendiaire qu’il allait pondre même si on lui mettait des chefs d’œuvre sous le nez ce soir (ce dont il doutait fortement, d’expérience il savait que plus il y avait de décorum autour d’un vernissage, plus les œuvres étaient décevantes).

Une fois prêt, il prit place à l’arrière de la voiture et le chauffeur ferma la porte.

Il remarqua que les vitres n’étaient pas uniquement teintées, mais complètement opaques. De plus, il était isolé de l’avant de la limousine par une séparation tout aussi opaque. Une lumière tamisée baignait le luxueux habitacle. Une bouteille de champagne était à sa disposition. Il se relaxa et se servit une coupe. Il porta un toast silencieux. « A ta santé, Mr Pig ! » et il éclata de rire tandis que la voiture démarrait.

Il eut le temps de savourer deux autres verres avant d’arriver à destination.

Face de cochon lui ouvrit et, l’alcool aidant, c’est un Daniel de bien meilleure humeur qui sortit.

Alors qu’il réajustait sa chemise et sa veste, il découvrit le lieu des réjouissances. C’était une immense bâtisse au style singulier. L’utilisation de béton, la présence de motifs art nouveaux en fer forgé lui indiquaient que la construction remontait au début du vingtième. L’ensemble tenait à la fois du palais et du bunker. Un immense jardin garni d’arbres centenaires isolait l’édifice du monde extérieur.

« Pas mal » pensa Daniel.

Ne voyant personne venir l’accueillir, il prit les devants et suivit le tapis rouge qui disparaissait à l’intérieur. Il se retrouva tout d’abord dans un somptueux hall tout en marbre. Au fond, un escalier magistral menait aux étages supérieurs, mais ce fut sur la gauche qu’il se dirigea. Des rires, des voix émanaient de la seule pièce ouverte. Enfin, il allait savoir qui se cachait derrière tout ce cirque.

Lorsqu’il entra, les conversations se turent un instant.

Daniel embrassa la salle du regard. Il dénombra une petite vingtaine de convives, tous rassemblés autour d’un buffet aussi appétissant que coloré. Il reconnut la pièce comme étant celle de la vidéo.

Hormis les invités et la table centrale, tout le reste de la pièce était d’un blanc immaculé, du sol au plafond. Même l’éclairage était particulièrement cru.

Il reconnut plusieurs personnes. Julie Delcourt, critique pour la concurrence et ex-amante. Lord Ashton, dandy et collectionneur. Clovis d’Arnoncourt, aristocrate désargenté. François Berléac, adjoint au ministre de la culture. Ortense Legallois, milliardaire et mécène aussi vieille que les pyramides.

Que du beau monde.

Ce fut la doyenne qui salua son arrivée.

- Ah Daniel, vous aussi vous vous êtes laissé embarquer dans cette comedia. Que pensez-vous de ce vernissage aux œuvres invisibles ? Une chance que le buffet soit à la hauteur !

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