De la chute des reins (3)

fionavanessa

Nouvelle. Voir De la chute des reins (1) et (2). Le trio Dahlia, Gérald, Blanche.

Elle était d'abord montée dans le tramway, en deux temps, trois mouvements. Elle n'avait pas réfléchi à sa destination. Elle avait juste mis un pied devant l'autre. Elle avait avancé chaque pied avec l'impression qu'elle devait rester très droite, ne rien renverser de cette rage bouillante qu'elle sentait au-dedans. c'était comme tenir un plateau déjeuner en équilibre, frisant la catastrophe, un instant après l'autre. Elle s'était assise, dos aux voyageurs, présumant qu'ils étaient la même pléthore d'étudiants, de retraités, d'employés qu'elle y avait croisés  maintes fois, tous pris dans le roulis de leurs vies. Le front frôlant la vitre au rythme des rails, l'œil rivé à l'invisible, elle soupesait son existence. Elle avait laissé filer les stations.  Gare st Jean, avait tressailli. Et tracé un parcours elliptique de la plateforme du tramway jusqu'aux quais.


Après quelques pas perdus, sur les quais, s'était figée devant le train pour Bayonne. Etait montée. Avait payé sa place au contrôleur, lui tendant un chèque. Son nez avait retrouvé le confort d'une vitre,  qui esquissait un chapelet de villes, de lacs, de forêts.

Quelque chose sourdrait.  D'intrinsèque, de vital. Une marche vers les grandes étendues. Les Pyrénées. Un besoin de noms propres. Irun, Fontarrabie, la Bidassoa. Elle était aux portes de l'Espagne.


Ascension. C'était même un prénom, en Espagne.  C'étaient les Pyrénées. Elle n'avait qu'à lever un pied après l'autre. La rugosité de la nature et sa majesté sublimaient tout. Elle n'était plus que souffle. Elle n'était  rien ni personne d'autre. Elle gravissant le chemin contre un ciel bleu de lumière. Elle ignorait la broussaille sur le bord du chemin, les graviers blessants.  Elle était cette cascade fraîche, cette abondante herbe verte. Elle était la marcheuse, elle était les pas, elle était le vrombissement des insectes, elle était l'air contre ses tempes. Elle aurait voulu ne plus prononcer un seul mot de sa vie, se contenter de tendre son pain aux gens, de poser la main sur les épaules grandies de ses enfants, de sourire à Gérald. Gravir la pente raide. Tant pis si les réponses se dérobaient. Ici, la joie indécente était partout, tapie dans la butée herbeuse qui l'avait accueillie pour se reposer, dans le paysage tout entier. La joie était happée en ville. Comprimée par les habitudes, dissimulée au regard des gens. Ici, elle était l'enfant chérie par la vie. Une indestructible combattante. Dans cette infiniment belle ascension, dans  cette niche hors du temps.

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