Demain ce soir avant Episode 6

Magali Gasnault

Le Grand Bouclé sifflote. Il est heureux  Les jeunes recrues ne cessent de grossir les rangs de la Confrérie. Un nouveau rite d'initiation se tiendra d'ailleurs ce soir. Quant aux finances, elles n'ont jamais été aussi florissantes. Son projet de purification de la Sérénissime séduit les vieilles familles aristocratiques vénitiennes qui crachent au bassinet avec exaltation et qui envoient leurs fils  former la jeune garde de La Confrérie. Le critère incontournable, en dehors de la fortune, étant d'être pourvu d'une chevelure abondante et indisciplinée. C'est d'ailleurs la seule marque d'indiscipline autorisée. Histoire de se démarquer de la bande de crânes chauves de la Confrérie adverse. Le Grand Bouclé laisse un sourire apparaître sur ses lèvres minces. Oui, il est très heureux ! Il avance, gai comme un pinson vers la Chiesa della Pieta, petite église anodine près de la Riva dei Schiavoni. Il les tient tous dans sa main, fils de gueux, fils de la haute. En leur peignant les exploits guerriers et sanglants de leurs lointains ancêtres qui avaient fondus sur les navires francs bloqués dans la lagune, le Grand Bouclé avait suscité leur désir de sacrifice. Le récit de cet épisode datant du IX° siècle fonctionne à merveille. A tel point, qu'avant toute première mission, le jeune élu se baigne dans le canal Orfano, canal des Orphelins ainsi nommé en raison du carnage qui s'y déroula. Et hurle ces trois mots : « Force, courage et cruauté ! »

Telle une couleuvre, le Grand Bouclé se glisse dans l'édifice religieux. Il s'approche d'une statue de la Vierge Marie, pose sa main droite sur le socle de la statue et immédiatement l'autel translate, découvrant un escalier menant à un tunnel souterrain.

- Pstt ! Pstt ! chuchote une voix fluette. Chef, c'est moi !

- Ettore ! Tu m'appelles le Grand Bouclé et rien d'autre ! Tu as intérêt à t'en rappeler si tu ne veux pas finir comme Giuseppe !

- Bien, Chef, répond Ettore. J'ai ce que vous m'avez demandé. Pour vous savez quoi ou vous savez qui, je ne sais plus.

Le Grand Bouclé hausse les épaules tout en continuant à descendre les escaliers. Ettore est loin d'être une flèche mais sa force surhumaine et son gabarit déroutant en font un atout considérable dans les éventuelles négociations.

- Alors, la journée n'a pas été trop longue ? demande le Grand Bouclé après avoir fait glisser la paroi.

- Disons que j'ai eu le temps de réfléchir, répond Picolo. Entre nous, je trouve votre histoire de Confrérie des Hirsutes un peu tirée par les cheveux, si vous me le permettez. Si vous m'aviez évoqué le Carnaval, passe encore. Mais là, franchement, c'est à mourir de rire, ajoute le jeune homme.

-A propos de mort, repensez un instant à ce que vous avez découvert hier soir, remémorez vous le cadavre de Giuseppe. C'est moins drôle, non ! ajoute le Grand Bouclé sur un ton glacial.

- Qu'est-ce qui peux justifier une telle barbarie ?

- Giuseppe a foiré le rite initiatique qui aurait dû faire de lui un Frère confirmé.

- C'est quoi ce rite à la noix ?

- Un peu de respect face au Chef ! glapit Ettore en s'approchant de Picolo.

- Ettore, ferme-la !! Tu te tais ou je te tais ! beugle le Grand Bouclé. Pour devenir un Frère et être admis au sein de la Confrérie, le novice doit passer toute une nuit à veiller sur les clous de la Sainte Croix. Cet abruti de Giuseppe s‘est endormi et à son réveil, plus que deux clous sur trois.

Un grand sourire illumine brusquement le visage du Grand Bouclé qui se penche vers Picolo. De la poche de sa tunique, il sort une petite fiole contenant un liquide épais et brun.

- J'ai un petit secret à t'avouer, lui susurre-t-il à l'oreille. Même Ettore n'en sait rien. Et comme tu vas d'ici peu calancher grâce à ce poison, écoute bien. Les clous de la Sainte Croix, c'est du flanc. Ils sont on ne peut plus faux. Mais il faut impressionner le clampin de base. Lui assurer qu'après une nuit de veille auprès de ces saints clous, la force divine est en lui, que le paradis lui tend les bras. Et, pour compléter ma confession, le clou perdu par Giuseppe, c'est moi qui l'ai chapardé pendant son sommeil. Une sorte de test, en somme pour m'assurer qu'il prenait sa veille au sérieux, qu'il ne roupillait que d'un œil. Et non ! Un vrai bébé dormant à poing fermé ! Allez, Ettore ! Aide-moi !

 

- Il est complètement givré ton Grand Bouclé ! s'exclame Onyx alors que Picolo se lisse les moustaches.

- Totalement, confirme Picolo. Avant que je n'aie le temps de dire ouf, Ettore s'est rué sur moi, a saisi mon visage avec ses grosses paluches et le Grand Bouclé m'a versé dans le  gosier le contenu de la fiole ! C'était comme si j'avais un volcan en éruption à l'intérieur de l'estomac. J'avais l'impression de me consumer. Je crois même que je me suis évanoui ! A demi.

- Et les deux zigotos ?

- Lorsque je suis revenu de ma semi inconscience, j'ai entendu le Grand Bouclé beugler à Ettore : « Un chat ? Mais il devrait être mort !!! Qu'est-ce que t'as encore foutu ?»

 

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