Doom and Gloom

walkman

"Faut faire gaffe à c'qu'on souhaite"

Je descends de la bagnole bien trop clinquante du poète et éditeur London Oak. J'utilise la fermeture centralisée en appuyant sur le bouton de la clef et les portières vertes foncées métalisées se verrouillent comme l'entrejambe d'une femme quand on aborde son dernier rajeunissement vulvaire. 

En me regardant de haut en bas, je fais attention à ce que rien de dénote de mon uniforme jean-t-shirt sombre. Tout va bien alors je pose une cigarette entre mes lèvres asséchées par le vent de face pendant le trajet en décapotable. Je salue en passant devant elle, une vieille femme qui me toise comme si elle se souvenait de moi à une émission du lundi après-midi qui avait pour sujet notre incontinence commune. Elle se retourne et me regarde remonter le trottoir jusqu'à l'entrée discrète d'un bar quasi-clandestin, infesté de l'encyclopédie du mauvais genre. Je passe devant le vestiaire, au bout d'un couloir sombre avec de la moquette brune sur les murs et, sur le plafond, des photos noires et blanches des fêtes mémorables avec des gens tout aussi inoubliables dans des positions plus ou moins lubriques. En arrivant à côté du comptoir, je laisse mon visage à l'analyse de deux néons roses. Mes yeux localisent l'objet du voyage en ville et mes pieds suivent le chemin qui est théoriquement le plus court. 

Je suis bien obligé de m'arrêter devant un serveur qui empile sur son plateau des verres à bières vides. Je regarde la tronche des clients. Pas un n'a plus de vingt printemps. Je glisse une main dans ma poche pour choper le billet de vingt qui traînait sous le fauteuil passager de la mazda sport empruntée. Je passe ma tête par-dessus l'épaule du serveur qui tient son plateau en équilibre. 

"Payez leurs deux shots d'absinthe chacun, celle avec le diable à cornes."

Il me regarde, hébété. J'hausse les épaules en murmurant que j'ai besoin de calmer les lionceaux avant qu'il ne remarque la lionne au fond de la salle, près de l'enceinte. Il jette un coup d'oeil vers elle, s'entretient furtivement avec sa prochaine érection et opine d'un air entendu. Il vaque et j'arrive à joindre le bout du monde. 

J'ai à peine posé le mégot dans le cendrier au milieu de la table que Lady Kink se cache derrière un regard noir, bien plus sombres que ses yeux ténébreux, et derrière une frange aux allures de rideau de fers, bien plus chaude qu'une guerre froide. 

"C'est marrant, j'suis descendu de ma montagne parce que je savais que t'allais être aussi canon."

Elle croise les bras en s'enfonçant dans sa chaise. 

"Mais je suis une pute."

Je regarde derrière moi, la réunion de testostérone qui reçoit à ce moment le cadeau de celui qui pourrait être leur père Noël, s'ils n'allaient pas finir leur après-midi à gerber et à se faire photographier par le gérant, pour finir sur internet ou sur le plafond dans le couloir. J'ai hâte de revenir. Je reprends le contact visuel avec Lola, toujours armée et furieuse. 

"J'vois pas de quoi tu parles."

Elle prend son téléphone posé dans la face sombre de la table et lance ce que j'aperçois être un podcast. Résonne alors le débat de la veille dans la Muhammed's Radio à propos de la "Puta Madre". J'hausse les épaules en niant. 

"Je plaide la présomption d'innocence."

Elle laisse se terminer la conversation. 

"... de toute façon les nanas de cette ville sont tarées, la moitié sont obligées de masturber leur mec à chaque match au Camp Nou, l'autre moitié tourne dans les casernes de pompiers. Au milieu de ça, t'as une minorité de catalanes farouches et évaporées qui te sucent si tu leur dis qu'elles auront du succès."

Forcément, sorti du contexte, j'ai l'air d'un type vachement plus misogyne qu'en vrai. J'hausse les épaules en espérant que ça suffise pour m'excuser. Elle pianote sur son téléphone et me le montre. Elle me présente la page d'un dialogue entre elle et Ernesto, le Dali avec la moustache sous la ceinture. En fait, elle me prend à témoin du dernier message qu'elle lui a envoyé, à l'instant : Rape me. 

"Nirvana, c'est pas mal. J'sais pas si ce dégénéré comprendra, mais moi j'trouve..."

Un message apparaît sur la page : Mi casa, dans une heure, j'suis avec deux vieux amis. T'as intérêt à assurer!. J'ai soudainement un peu mal aux couilles. Elle arme le chien de son flingue grâce à son sourire enjoleur avant de faire semblant de glisser son appareil sous son pantalon. 

"Alors, voilà ce qu'on va faire, Hayden : soit tu m'accompagnes là-bas et tu choisis avec qui je baise, soit j'y vais seule et ta théorie concernant les catalanes se vérifie."

Je prends le moment de la réflection, à la recherche d'un truc drôle. 

"J'croyais que t'étais andalouse ?"

Elle secoue la tête en se levant de sa chaise. Elle passe à côté de moi en venant s'appuyer sur mon épaule, puis elle se baisse jusqu'à mon oreille. 

"Ma mère est née à Barcelone..."

J'ai un début d'érection, la nana qui a enfanté une telle merveille doit valoir le détour. Mais j'efface ça de ma tête parce que London a dit que je devenais de plus en plus pervers et que ça voudrait dire qu'il a raison. Lady Kink quitte le bar et je laisse mes yeux, ma langue et mes regrets dans son sillage. Contemplant les lionceaux qui traînent leur fantasme sur le dessin de son postérieur. J'imagine le riff qu'Ernesto va faire avec ses doigts plein de peinture sur le clitoris en Open G de la somptueuse Lola. Je ne suis pas jaloux. J'ai le choix. Je m'allume une cigarette en tripotant les cleds de ma bagnole. Avant, j'étais le genre de pervers à se taper ce genre de déesse. Ouais. Je me lève et passe devant la table des ados. Je leur pique un shot pour l'avaler d'un trait. Il est temps de revenir aux fondamentaux. 

Je la rejoins devant la bagnole de London. 

"Tu changes d'avis !?"

Je déverrouille l'entrejambe vert foncé métalisé. 

"Le reste de ma journée n'était que perte de temps et tristesse. Autant qu'il devienne un mélange de pertes blanches et fistness."

Elle s'installe et se démilitarise. 

"Joli jeu de mot."

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