Drive in / Drive Out

olivier-f-thomas

Drive in / Drive Out    Il coula en elle et tout devint vrai. La sueur roula encore quelques secondes sur leurs corps heureux et meurtris, quelques soupirs mal étouffés s’échappèrent de leurs lèvres mal scellées, puis le silence fut absolu.     Il n’y avait plus un souffle, plus un doute, plus une pensée. Perdus dans un délire retrouvé, les deux amants étaient soudés, enfermés dans une même seconde de plaisir qu’ils refusaient désespérément de quitter.     Lentement, la jouissance recula et la réalité, mordante, réapparut. C’était comme la dureté d’un rocher réapparaissant après chaque vague d’une marée descendante. Quelque chose auquel on ne peut échapper. Tout au plus le cacher, pour une poignée de fugitives secondes.     Il dégagea la mèche brune qui était devant ses yeux et tenta de voir le monde par delà les vitres embuées. Sur sa peau, il sentait le corps cette femme si ardemment désirée, désormais poids mort, qui lui engourdissait le ventre et les cuisses. Elle-même ne devait plus se sentir très à l’aise, puisqu’un regard suffit pour qu’elle se dégage un peu rapidement de son sexe mollissant. Elle lui sourit, avec un regard satisfait sur lequel brillait déjà une étincelle de tristesse.     Tous deux avaient encore la fièvre, mais c’était une fièvre qui s’évanouissait rapidement. Ils avaient quitté leur éphémère seconde. Soufflant et riant nerveusement, ils n’osaient se parler, de peur de précipiter leur retour à la réalité. Ils se fixaient, dévoraient leurs regards, absorbaient leurs souffles… Quand ils furent assurés que tout était fini, ils s’embrassèrent.      La buée sur les vitres s’estompait et les hangars sortaient du brouillard. La Zac abandonnée émergeait dans tout son vide et toute sa tristesse. De grands entrepôts de tôle surgissaient ici et là, avec des enseignes criardes délavées par la pluie. Magasins de meubles, vendeurs de moquettes et loueurs d’outils n’étaient plus que des souvenirs, tous aussi désertés que les hôtels bon marché qui n’hébergeaient plus personne depuis longtemps.     Avec le départ des clients, puis des commerçants, la zone était devenue le territoire de prédilection des amants de passage, espace idéal pour les voitures et les suicides plus ou moins bien maquillés. Bitume fendu ici et là par quelques herbes folles, restes calcinés de poubelles fondues, caddies rouillés, tags recouvrant tout, se recouvrant les uns les autres… Une ambiance de fin du monde au beau milieu du brouillard d’hiver. Un jour de semaine à l’écart de la ville. Un jour de retrouvailles ordinaires pour deux amants.     Dans quelques heures, elle serait en larmes dans sa salle de bains, prétextant les premiers symptômes d’une grippe. Mêlant ses larmes à l’eau chaude, elle se dirait qu’il fallait tout arrêter. Dans quelques heures il serait seul chez lui, se disant que faire l’amour dans une voiture au milieu de nulle part est sans doute la chose la plus triste au monde… Il se dirait qu’il fallait tout arrêter, il se dirait que cela ne mène nulle part, que personne ne peut vivre heureux très longtemps, enfermé dans une impasse.     Ils ressasseraient toutes ces idées noires une fois encore, sans pour autant aller plus loin. Toujours l’envie, le désir, l’habitude même, sauraient reprendre le dessus.     Il la regarda avec tendresse tandis qu’elle dessinait du bout de l’index dans les restes de buée. Elle agissait toujours ainsi, quand elle ne savait plus quoi dire. Se saisissant d’un carnet à spirales, d’une feuille de papier ou d’un bout de nappe, elle dessinait une pérennité à son bonheur friable. Comme si le dessin pouvait figer leur histoire dans le temps et empêcher une séparation imminente. Comme si son dernier désir avait été de laisser une trace de son passage dans cette voiture, une trace de cette journée aux côtés de l’homme qu’elle aimait, une trace de jouissance à la place du mort.     Elle s’arrêta soudain et le regarda dans les yeux. Il y avait là de l’amour, de la tristesse, de l’intensité.- Quelle heure est-il ?, demanda t-elle sans regarder sa propre montre. Par pudeur peut-être. Ou par simple peur de la réponse.     Il jeta un regard discret vers le tableau de bord. - L’heure de rentrer, répondit-il d’une voix rauque.    Bien entendu elle connaissait déjà la réponse. Sans doute ne l’avait-elle posée que pour qu’il en prenne aussi conscience. - On y va ?, fit-il en remettant ses lunettes. - Oui…, articula-t-elle du fond de sa gorge.    Il se tut quelques secondes, cherchant une prise, une motivation, une quelconque raison de ne pas rester là et se laisser mourir ici, entre deux entrepôts anonymes.    Du coin de l’œil, il la vit frissonner… - La nuit tombe…     Elle fit oui de la tête, refoula un sanglot, et se pencha vers lui. Trop de souvenirs renaissaient.    Ils s’embrassèrent, dans cet élan tendre et passionné qui les caractérisait si bien. Il préleva du bout du doigt une larme qui glissait sur son visage et la porta à ses propres lèvres.     Puis il s’acharna à regarder droit devant lui en démarrant le moteur. Avec un air absent, elle joua avec le bouton de la radio, sans l’enclencher. L’affichage digital du tableau de bord luisait déjà dans la pointe froide de la chute du jour.     Il laissa tourner le moteur quelques instants pour laisser le temps au chauffage de se mettre en route. A présent que leurs corps avaient perdu le contact, le froid s’engouffrait en eux. Le regard dans le vague, elle posa tendrement le plat de sa main sur son genou.     Lui, il fixait la route à prendre pour redescendre dans la vallée. Il tentait de se persuader qu’il devait arriver à l’heure, ramener cette femme dans son appartement et laisser un autre lui faire l’amour.     Elle, elle regardait sa vie et tentait de se persuader qu’il s’agissait d’autre chose que d’un sordide désastre rempli de rendez-vous manqués et de trahisons cumulées.     Lentement, il passa la première et sortit le véhicule de la zone retirée. Ils roulèrent sur quelques routes laissées à l’abandon et se retrouvèrent au sommet d’une haute colline, surplombant une vallée peuplée d’usines, d’immeubles et de zones commerciales. C’était la province urbaine dans ce qu’elle peut avoir de plus froid et de plus vide : des routes larges, des ponts, des échangeurs, des camions, des entrepôts… Et avant cela, une longue forêt, une série de petits chemins de terre, des champs, des vieilles fermes délabrées, de la boue et quelques virages au bord du vide pour agrémenter le voyage.     Au fond de leurs yeux, au fond de leurs poitrines, les passagers de ce sinistre décor n’avaient rien à quoi se raccrocher pour éponger la peine qui débordait peu à peu.     Comme une réponse évidente venue du ciel et d’un peu plus haut dans l’histoire, des flocons cotonneux vinrent s’écraser sur le pare-brise.     La neige, légère, aérienne, flottait et se laissait porter par les rafales d’un vent glacé échappé des montagnes. La neige était comme eux, douce comme leurs rêves et froide comme leur réalité. Les gouttelettes blanches, éparses et rapides, furent peu à peu remplacées par de larges plumes tombant en rangs serrés.    Il fronça les sourcils. Il n’avait pas prévu cela.     De son côté, la jeune femme semblait émerveillée. Elle promenait ses yeux clairs sur le décor, obnubilée par la beauté de l’instant et soulagée d’oublier la douleur qui lui mordillait le cœur. Il y avait trop de choses qu’elle avait envie de dire, trop de choses qui ne franchissaient pas le barrage de ses lèvres. Et la neige, dans sa blanche fragilité, noyait ses idées noires sous un déluge de vérités mises en attente.     Le paysage défilait dans un mélange de désolation et de vie. Les sapins, de plus en plus nombreux, masquaient les paquets de cigarettes abandonnés sur le bas-côté. Bientôt tout serait net, idéal, aseptisé, bientôt le décor ressemblerait aux vies de ces deux amoureux en fuite. Irréprochables en apparence.     La voiture glissa légèrement dans un virage. Il décéléra prudemment. L’état de la route empirait à chaque instant. « Manquerait plus que ça, pensa-t-il. Qu’on se foute dans un arbre au milieu de nulle part. »    Et puis, sans qu’il n’en comprenne bien la raison, cette pensée fugitive ne quitta pas son esprit. Bien au contraire, l’aspect amusant de ce genre d’accident chassait la tristesse de l’instant. Il imaginait la voiture bloquée contre un sapin, le moteur définitivement hors d’usage… Tout de suite après il imaginait son amoureuse blottie contre lui, libérée de cette rue, de cet immeuble, de ce couloir, de cet ascenseur qu’elle ne prendrait pas.     Comment pouvait-elle faire ça ? Comment pouvait-elle accepter de rentrer chez elle ? A chaque fois qu’il se posait la question, il trouvait des réponses différentes. Par fidélité à un serment ? Pour le bien commun ? Pour sauver les apparences ? Parce que c’était plus facile de rester, de ne pas prendre un train libérateur vers un autre part ?    Il passa la troisième un peu brutalement et la voiture se braqua dans un claquement de gravillons.. - Hey !, cria-t-elle avec un sourire en s’agrippant au tableau de bord. Tu veux t’inscrire au prochain rallye ?     Il reprit le contrôle de la direction et sourit sans répondre.      Une idée.     Non, pas exactement une idée.     Plutôt une sensation. Une sensation forte et violente qui lui avait secoué les os au moment où il avait senti la voiture lui échapper. Une évidence longtemps refoulée venait de lui tapoter gentiment sur l’épaule pour signaler sa présence.     Il n’en était pas encore à l’idée, non, il lui fallait encore suivre le fil de la sensation, remonter le courant des sentiments pour en comprendre la provenance et matérialiser l’ensemble sous la forme d’une idée. Mais il ne tarderait pas à y arriver. - Je t’aime.    Il avait dit cela d’une voix légèrement tremblante. Il avait eu besoin de prononcer les mots, mais lui même sentait que ça sonnait faux. C’était la réaction rationnelle de bonne conscience, sentiment de rigueur après avoir laissé son esprit vagabonder dans le doute.     Il en était tout à fait conscient, cela ne suffirait pas. Car malgré-lui, pendant cette brève seconde de déséquilibre, des images s’étaient formées devant ses yeux. Des images dures et excitantes, des caresses rassurantes pour son âme en berne.     Il plissa les yeux un instant et reporta son attention sur la route. Se concentrer devenait de plus en plus difficile alors que les images suintaient. Il tenta de se détendre, de sentir la réalité toute en plastique du levier de vitesse, la chaleur animale de cette main de femme posée sur sa cuisse, la morsure froide de l’anneau d’argent qui pesait sur son doigt. Mais il n’y avait rien à faire : son cerveau était paralysé par de nouvelles envies qu’il ne comprenait pas. Il enregistrait des détails sans pour autant y réagir : la lumière avait décru, il n’allumait pas ses phares, la route devenait de plus en plus glissante, il ne ralentissait pas. Il était assis aux côtés d’une femme amoureuse et il ne la regardait même pas.     La voiture s’élança dans une descente. Sans en comprendre la raison, il appuya un peu plus fort sur l’accélérateur.     Dans sa tête, les images et les sensations s’étaient organisées.    Une idée.     Déjà un peu plus qu’une idée… Presque une envie.     Il sentit les ongles vernis se resserrer sur sa cuisse. Les sensations sont contagieuses. Il enchaîna un virage en descente et la forêt se fit soudain plus dense. Loin en contrebas, la ville venait de disparaître sous la végétation.      Les images ne quittaient plus son esprit. Il roulait sans rien voir, la route devenait plus floue au fur et à mesure que l’avenir se faisait plus clair. Ce serait si simple, finalement… Un coup de volant un peu brutal. Toutes les douleurs s’estompent. Fin tragique pour histoire pathétique. Tentant.    Il y a le choc, pour commencer. Métal plié. Verre éclaté. Branches broyées. Joli bruit. Cela ne prend que quelques secondes. Après, rien d’autre qu’un terrifiant silence. La neige continue de tomber. Il ne se passe plus rien. Plus un bruit. Tout est blanc. Tout est doux.     Tout en gardant les yeux fixés sur la route, il remarqua que ses mains tremblaient. L’idée folle ne semblait plus aussi folle. Elle était devenue dérangeante, excitante, comme un interdit que l’on pourrait transgresser. Il pensait librement, il avait la maîtrise des choses. Cela faisait combien de temps, déjà, qu’il n’avait rien ressenti de tel ?    A chacune de leurs séparations, elle penchait vers lui des yeux pleins de larmes pour lui demander s’ils se reverraient. A chaque fois, en dépit de la douleur qu’il pouvait ressentir, il répondait « oui », d’une voix caressante. Il rêvait de lui dire « non ». Il rêvait de pouvoir reprendre sa vie, il rêvait de pouvoir vivre d’autres histoires. Mais chaque tentative était vouée à l’échec tant il était obsédé par cette amoureuse lointaine qu’il venait retrouver en secret. Il était son amant, son prisonnier volontaire, livré corps et âme à ses caprices et ses caresses.      Jusqu’à cet instant. Jusqu’à cette idée évidente. Tout arrêter.     Dans une ville en contrebas, un mari angoissé téléphone à la famille, aux amis, aux collègues. « Non elle n’est pas encore rentrée… Elle est sans doute partie faire des courses, je sais… Non, elle n’a pas de portable… Oui, non, je sais, je sais, mais je commence à m’inquiéter. ».     Ensuite, là-bas aussi, il y a le silence.     Est-ce que ce serait si grave, d’ailleurs ?  Quel intérêt de poursuivre cette vie, ces mensonges ? Elle n’avait de cesse de lui dire qu’elle détestait ce qu’elle était devenue. Mais elle n’y changeait rien. Elle se laissait vivre sans jamais se compromettre vraiment. Ne serait-ce pas la délivrer elle aussi de multiples douleurs que de faire taire ici même leur existence ?    Petit à petit viennent les interrogations. La nuit glisse sur la douleur de ces questions sans réponse. L’homme en contrebas ne dort pas. Il passe des coups de fils. D’autres amis, d’autres collègues. On le calme, on le conseille. Avec un tremblement d’angoisse, il appelle la police. On prend des notes, on lui dit que c’est trop tôt. On va faire le nécessaire. Qu’il ne s’inquiète pas, elle va rentrer. Il raccroche, il ne tient plus. Il sort, c’est plus fort que tout. Il prend la voiture, sillonne la ville. Il est fou d’angoisse. Quelque chose est arrivé. Quelque chose est forcément arrivé. Il passe la nuit dehors, il rentre de temps en temps pour écouter son répondeur ressasser le message de la veille. Celui où elle lui dit qu’elle arrive, celui où elle lui dit qu’elle l’aime.     Quand le jour revient, les coups de téléphone reprennent. Plus las, plus froids, plus résignés. Quoi qu’il se soit passé, c’est déjà trop tard.     Sur le bas-côté, les arbres défilaient de plus en plus vite. Ils descendaient en pente douce sur quelques mètres, puis la pente devenait abrupte et sans merci. Chaque mois on retrouvait des véhicules calcinés, juste là, un peu plus bas.     Il sentait son corps vivre un peu plus fort à chaque fois que ses mains tournaient le volant, ne serait-ce que de quelques millimètres. Ce n’était pas la réponse idéale à sa douleur, il le savait. C’était pourtant celle que la logique froide de la folie lui mettait sous les yeux, comme une addition présentée à la fin du repas.     C’est le début d’une procédure étouffante, avec des questions, des démarches, des signatures. Assailli de doutes, le gentil mari a du mal à faire face. On l’écoute attentivement, mais il voit le doute sur les visages fermés. On pose des questions de plus en plus précises. Aviez vous des problèmes ? Avez vous des rapports avec d’autres femmes ? Avez-vous une assurance-vie ? Etes-vous sûr de ne pas savoir où elle est ? Où étiez-vous hier soir ?    Le mari souffrirait. La famille serait dévastée. Mais pourquoi pas, après tout ? Pourquoi eux avaient-ils droit au bonheur ? Pourquoi se croyaient-ils heureux alors qu’ils étaient trahis par une femme qu’ils connaissaient si mal ?     C’était injuste. Injuste, parfaitement ! A chaque fois, c’étaient des hôtels, des voitures, des toilettes de restaurants… Jamais il n’avait eu la chance de la tenir par la main en pleine rue, jamais le droit de l’appeler quand il se sentait anéanti, de venir la voir quand il la savait au bord du vide.     Mais maintenant, juste maintenant, il avait une chance de pouvoir être là. Là pour elle…     L’homme en contrebas est fou de douleur. Il ne se sent pas trahi. Pas encore. Mais cela ne tarde pas. La police s’installe dans l’appartement, fouille, cherche, repose des questions. Les mêmes. Encore.    Dès le début de l’enquête, les choses deviennent moins claires. Les collègues, candides, ouvrent une porte vers le cauchemar : « Non, hier elle ne travaillait pas, elle avait pris sa journée. Comme chaque mois, quasiment. Non, ça ne nous a jamais paru bizarre. Et puis tout le monde l’adore, ici… On ne se serait jamais doutés… »     Il sentait la voiture vibrer sous ses mains. Elle semblait prête à le suivre, corps et âme. Il n’osait plus regarder sa passagère. Il fixait la route, se disait que chaque seconde passée à rouler les rapprochait de la ville, du contrebas, de la douleur de tous les jours. Il pouvait mettre un terme à ces souffrances. Il devait faire ça pour elle, pour eux. L’arracher à cette vie de merde, les unir pour toujours… Il n’y avait qu’à repérer le bon arbre, celui qui lui dirait « accélère », celui qui lui dirait « viens !! ».     Il appuya encore sur l’accélérateur. La passagère ne dit rien. Elle fermait les yeux.    On interroge la meilleure amie, on fait parler le courrier électronique. Les flics vérifient les détails, recoupent, comprennent. Le profil de la jeune femme et son emploi du temps ne sont pas aussi limpides que le gentil mari ne l’aurait cru. Un nouveau profil se dessine, une autre femme apparaît.     Alors le mari, dans la douleur, sait. Oui, il y a quelqu’un d’autre. Oui, elle part régulièrement le retrouver. Oui, cela dure depuis des mois, peut-être des années. La meilleure amie confirme rapidement, trop heureuse de se débarrasser du poids des secrets d’une autre, sans doute aussi pour mieux garder les siens à l’abri.      Il devait la délivrer. Faire ça pour elle. L’aider à échapper à l’absurdité de sa vie. Il devait la protéger, la défendre. Faire face. Il n’y avait plus le moindre doute dans son esprit. La neige rendait la conduite de plus en plus difficile… Il n’y aurait qu’à fermer les yeux une seconde… Lâcher le volant et laisser le destin s’accomplir. Ils étaient faits pour être ensemble. Il le savait, elle le savait. Toute sa vie avant lui n’était rien d’autre qu’une erreur. Elle avait besoin de lui. Il fallait qu’il la sauve.     Alors on remonte la piste… Des mails échangés en masse, des messages mal effacés, des lettres, des réservations mal cachées dans un tiroir de bureau. Un nom.     Ce même jour, un groupe de collégiens fait une sortie en forêt. Ils ramassent des feuilles mortes, jouent dans la neige… Trois d’entre eux s’éloignent un peu du groupe.  Après quelques minutes de marche, ils se figent sur place.     Il n’hésitait plus. Il savait ce qu’il allait faire. Il l’avait toujours su. Etrange que cela ne se manifeste qu’aujourd’hui… Tout était au ralenti, dans la voiture. Les arbres défilaient image par image. Il devinait la respiration de son amoureuse, qui gardait les yeux clos. Il voyait la neige s’effondrer par pétales, comme pour tapisser leur chemin de croix d’un voile de virginité. Leur linceul aurait la même couleur.     A présent, il suffit de fermer les yeux, lâcher le volant, laisser le véhicule se déporter et glisser vers un point d’impact idéal. Pas cet arbre. Celui-là non-plus. Plutôt le suivant.     Je vais te libérer, mon amour. Tu n’auras plus jamais à souffrir de cette vie qui t’étouffe… Viens avec moi… Viens !      Alors le rouge des gyrophares envahit les lieux, caressant les débris d’une carcasse de voiture. Il y a du monde. Des uniformes. Talkies-walkies qui grésillent. Voix. Aboiements. Du sang noir sur la couche de neige. Bruit d’un hélicoptère.     Deux corps.     On reconstitue, on tente de comprendre. On ne comprendra pas.     Et ce sera le point final. ***    Dans un discret bruit de gravier, la voiture s’arrêta doucement à côté de la gare. Il faisait nuit, la ville brillait de toutes ses lumières. Loin au dessus d’eux, sur une colline isolée, la forêt silencieuse garderait ses secrets pour elle.     Il resta assis sans bouger, prisonnier de son mal-être et de ses frustrations. Il ne pensait plus à rien, se forçait à garder la tête bien vide. En bas de la vallée, la neige n’était rien d’autre que de la pluie froide et triste. Les deux amants osaient à peine se regarder. La douleur de la séparation les frappait en pleine poitrine. Ils mettaient une part de leur vie, une part d’eux mêmes, en sommeil. Ils vivraient ensuite leur vie d’automates bien réglés, évitant de réfléchir, s’interdisant de rêver.     Elle regarda sa montre. Il restait peu de temps. Il soupira, tout en douleur. Avant même de la vivre, il se rejouait une scène d’un futur très proche.    Dans quelques minutes elle serait dans sa rue. Il la regarderait sortir du parking, prendre à gauche, finir le trajet à pied. Elle disparaîtrait dans le mélange de pluie et de nuit, juste après s’être retournée une dernière fois pour lui faire un discret signe de la main. Il y aurait la rue, celle qu’il ne verrait jamais. Puis l’immeuble, le couloir, l’ascenseur. Il y aurait la joie de son mari en la voyant revenir d’une dure journée de travail.  Il y aurait les cris de la petite qui n’aurait fait que trois fautes à sa dictée.    Elle déplia ses bras et chassa une larme de sa joue. Elle se regarda dans le rétroviseur puis attrapa son sac avec nervosité. Ils s’embrassèrent, mêlant larmes et douleur dans une dernière étreinte. Lentement, elle posa une main sur la portière et se tourna vers lui : - Est-ce qu’on se reverra ?     Il la regarda droit dans les yeux et répondit sans hésitation : - Oui.  

Il coula en elle et tout devint vrai. La sueur roula encore quelques secondes sur leurs corps heureux et meurtris, quelques soupirs mal étouffés s’échappèrent de leurs lèvres mal scellées, puis le silence fut absolu. Il n’y avait plus un souffle, plus un doute, plus une pensée. Perdus dans un délire retrouvé, les deux amants étaient soudés, enfermés dans une même seconde de plaisir qu’ils refusaient désespérément de quitter.  

Lentement, la jouissance recula et la réalité, mordante, réapparut. C’était comme la dureté d’un rocher réapparaissant après chaque vague d’une marée descendante, quelque chose auquel on ne peut échapper. Tout au plus le cacher, pour une poignée de fugitives secondes. Il dégagea la mèche brune qui était devant ses yeux et tenta de voir le monde par delà les vitres embuées. Sur sa peau, il sentait le corps cette femme si ardemment désirée, désormais poids mort, qui lui engourdissait le ventre et les cuisses. Elle-même ne devait plus se sentir très à l’aise, puisqu’un regard suffit pour qu’elle se dégage un peu rapidement de son sexe mollissant. Elle lui sourit, avec un regard satisfait sur lequel brillait déjà une étincelle de tristesse. Tous deux avaient encore la fièvre, mais c’était une fièvre qui s’évanouissait rapidement. Ils avaient quitté leur éphémère seconde. Soufflant et riant nerveusement, ils n’osaient se parler, de peur de précipiter leur retour à la réalité. Ils se fixaient, dévoraient leurs regards, absorbaient leurs souffles… Quand ils furent assurés que tout était fini, ils s’embrassèrent.     

La buée sur les vitres s’estompait et les hangars sortaient du brouillard. La Zac abandonnée émergeait dans tout son vide et toute sa tristesse. De grands entrepôts de tôle surgissaient ici et là, avec des enseignes criardes délavées par la pluie. Magasins de meubles, vendeurs de moquettes et loueurs d’outils n’étaient plus que des souvenirs, tous aussi désertés que les hôtels bon marché qui n’hébergeaient plus personne depuis longtemps.     Avec le départ des clients, puis des commerçants, la zone était devenue le territoire de prédilection des amants de passage, espace idéal pour les voitures et les suicides plus ou moins bien maquillés. Bitume fendu ici et là par quelques herbes folles, restes calcinés de poubelles fondues, caddies rouillés, tags recouvrant tout, se recouvrant les uns les autres… Une ambiance de fin du monde au beau milieu du brouillard d’hiver. Un jour de semaine à l’écart de la ville. Un jour de retrouvailles ordinaires pour deux amants.    

Dans quelques heures, elle serait en larmes dans sa salle de bains, prétextant les premiers symptômes d’une grippe. Mêlant ses larmes à l’eau chaude, elle se dirait qu’il fallait tout arrêter. Dans quelques heures il serait seul chez lui, se disant que faire l’amour dans une voiture au milieu de nulle part est sans doute la chose la plus triste au monde… Il se dirait qu’il fallait tout arrêter, il se dirait que cela ne mène nulle part, que personne ne peut vivre heureux très longtemps, enfermé dans une impasse.    

Ils ressasseraient toutes ces idées noires une fois encore, sans pour autant aller plus loin. Toujours l’envie, le désir, l’habitude même, sauraient reprendre le dessus.    

Il la regarda avec tendresse tandis qu’elle dessinait du bout de l’index dans les restes de buée. Elle agissait toujours ainsi, quand elle ne savait plus quoi dire. Se saisissant d’un carnet à spirales, d’une feuille de papier ou d’un bout de nappe, elle dessinait une pérennité à son bonheur friable. Comme si le dessin pouvait figer leur histoire dans le temps et empêcher une séparation imminente. Comme si son dernier désir avait été de laisser une trace de son passage dans cette voiture, une trace de cette journée aux côtés de l’homme qu’elle aimait, une trace de jouissance à la place du mort.    

Elle s’arrêta soudain et le regarda dans les yeux. Il y avait là de l’amour, de la tristesse, de l’intensité.- Quelle heure est-il ?, demanda t-elle sans regarder sa propre montre. Par pudeur peut-être. Ou par simple peur de la réponse.     Il jeta un regard discret vers le tableau de bord. - L’heure de rentrer, répondit-il d’une voix rauque.    Bien entendu elle connaissait déjà la réponse. Sans doute ne l’avait-elle posée que pour qu’il en prenne aussi conscience. - On y va ?, fit-il en remettant ses lunettes. 

- Oui…, articula-t-elle du fond de sa gorge.   

Il se tut quelques secondes, cherchant une prise, une motivation, une quelconque raison de ne pas rester là et se laisser mourir ici, entre deux entrepôts anonymes.   

Du coin de l’œil, il la vit frissonner… 

- La nuit tombe…    

Elle fit oui de la tête, refoula un sanglot, et se pencha vers lui. Trop de souvenirs renaissaient. Ils s’embrassèrent, dans cet élan tendre et passionné qui les caractérisait si bien. Il préleva du bout du doigt une larme qui glissait sur son visage et la porta à ses propres lèvres. Puis il s’acharna à regarder droit devant lui en démarrant le moteur. Avec un air absent, elle joua avec le bouton de la radio, sans l’enclencher. L’affichage digital du tableau de bord luisait déjà dans la pointe froide de la chute du jour.    

Il laissa tourner le moteur quelques instants pour laisser le temps au chauffage de se mettre en route. A présent que leurs corps avaient perdu le contact, le froid s’engouffrait en eux. Le regard dans le vague, elle posa tendrement le plat de sa main sur son genou.  Lui, il fixait la route à prendre pour redescendre dans la vallée. Il tentait de se persuader qu’il devait arriver à l’heure, ramener cette femme dans son appartement et laisser un autre lui faire l’amour. Elle, elle regardait sa vie et tentait de se persuader qu’il s’agissait d’autre chose que d’un sordide désastre rempli de rendez-vous manqués et de trahisons cumulées.     Lentement, il passa la première et sortit le véhicule de la zone retirée. Ils roulèrent sur quelques routes laissées à l’abandon et se retrouvèrent au sommet d’une haute colline, surplombant une vallée peuplée d’usines, d’immeubles et de zones commerciales. C’était la province urbaine dans ce qu’elle peut avoir de plus froid et de plus vide : des routes larges, des ponts, des échangeurs, des camions, des entrepôts… Et avant cela, une longue forêt, une série de petits chemins de terre, des champs, des vieilles fermes délabrées, de la boue et quelques virages au bord du vide pour agrémenter le voyage.    

Au fond de leurs yeux, au fond de leurs poitrines, les passagers de ce sinistre décor n’avaient rien à quoi se raccrocher pour éponger la peine qui débordait peu à peu. Comme une réponse évidente venue du ciel, des flocons cotonneux vinrent s’écraser sur le pare-brise. La neige, légère, aérienne, flottait et se laissait porter par les rafales d’un vent glacé échappé des montagnes. La neige était comme eux, douce comme leurs rêves et froide comme leur réalité. Les gouttelettes blanches, éparses et rapides, furent peu à peu remplacées par de larges plumes tombant en rangs serrés.   

Il fronça les sourcils. Il n’avait pas prévu cela. De son côté, la jeune femme semblait émerveillée. Elle promenait ses yeux clairs sur le décor, obnubilée par la beauté de l’instant et soulagée d’oublier la douleur qui lui mordillait le cœur. Il y avait trop de choses qu’elle avait envie de dire, trop de choses qui ne franchissaient pas le barrage de ses lèvres. Et la neige, dans sa blanche fragilité, noyait ses idées noires sous un déluge de vérités mises en attente.    

Le paysage défilait dans un mélange de désolation et de vie. Les sapins, de plus en plus nombreux, masquaient les paquets de cigarettes abandonnés sur le bas-côté. Bientôt tout serait net, idéal, aseptisé, bientôt le décor ressemblerait aux vies de ces deux amoureux en fuite. Irréprochables en apparence. La voiture glissa légèrement dans un virage. Il décéléra prudemment. L’état de la route empirait à chaque instant.

« Manquerait plus que ça, pensa-t-il. Qu’on se foute dans un arbre au milieu de nulle part. »   

Et puis, sans qu’il n’en comprenne bien la raison, cette pensée fugitive ne quitta pas son esprit. Bien au contraire, l’aspect amusant de ce genre d’accident chassait la tristesse de l’instant. Il imaginait la voiture bloquée contre un sapin, le moteur définitivement hors d’usage… Tout de suite après il imaginait son amoureuse blottie contre lui, libérée de cette rue, de cet immeuble, de ce couloir, de cet ascenseur qu’elle ne prendrait pas.    

Comment pouvait-elle faire ça ? Comment pouvait-elle accepter de rentrer chez elle ? A chaque fois qu’il se posait la question, il trouvait des réponses différentes. Par fidélité à un serment ? Pour le bien commun ? Pour sauver les apparences ? Parce que c’était plus facile de rester, de ne pas prendre un train libérateur vers un autre part ?   

Il passa la troisième un peu brutalement et la voiture se braqua dans un claquement de gravillons.

- Hey !, cria-t-elle avec un sourire en s’agrippant au tableau de bord. Tu veux t’inscrire au prochain rallye ?    

Il reprit le contrôle de la direction et sourit sans répondre.     

Une idée.    

Non, pas exactement une idée.    

Plutôt une sensation. Une sensation forte et violente qui lui avait secoué les os au moment où il avait senti la voiture lui échapper. Une évidence longtemps refoulée venait de lui tapoter gentiment sur l’épaule pour signaler sa présence.    

Il n’en était pas encore à l’idée, non, il lui fallait encore suivre le fil de la sensation, remonter le courant des sentiments pour en comprendre la provenance et matérialiser l’ensemble sous la forme d’une idée. Mais il ne tarderait pas à y arriver.

 - Je t’aime.   

Il avait dit cela d’une voix légèrement tremblante. Il avait eu besoin de prononcer les mots, mais lui même sentait que ça sonnait faux. C’était la réaction rationnelle de bonne conscience, sentiment de rigueur après avoir laissé son esprit vagabonder dans le doute.    

Il en était tout à fait conscient, cela ne suffirait pas. Car malgré-lui, pendant cette brève seconde de déséquilibre, des images s’étaient formées devant ses yeux. Des images dures et excitantes, des caresses rassurantes pour son âme en berne.     Il plissa les yeux un instant et reporta son attention sur la route. Se concentrer devenait de plus en plus difficile alors que les images suintaient. Il tenta de se détendre, de sentir la réalité toute en plastique du levier de vitesse, la chaleur animale de cette main de femme posée sur sa cuisse, la morsure froide de l’anneau d’argent qui pesait sur son doigt. Mais il n’y avait rien à faire : son cerveau était paralysé par de nouvelles envies qu’il ne comprenait pas. Il enregistrait des détails sans pour autant y réagir : la lumière avait décru, il n’allumait pas ses phares, la route devenait de plus en plus glissante, il ne ralentissait pas. Il était assis aux côtés d’une femme amoureuse et il ne la regardait même pas.    

La voiture s’élança dans une descente. Sans en comprendre la raison, il appuya un peu plus fort sur l’accélérateur.    

Dans sa tête, les images et les sensations s’étaient organisées.   

Une idée.    

Déjà un peu plus qu’une idée…Presque une envie.    

Il sentit les ongles vernis se resserrer sur sa cuisse. Les sensations sont contagieuses. Il enchaîna un virage en descente et la forêt se fit soudain plus dense. Loin en contrebas, la ville venait de disparaître sous la végétation.    

Les images ne quittaient plus son esprit. Il roulait sans rien voir, la route devenait plus floue au fur et à mesure que l’avenir se faisait plus clair. Ce serait si simple, finalement… Un coup de volant un peu brutal. Toutes les douleurs s’estompent. Fin tragique pour histoire pathétique. Tentant.   

Il y a le choc, pour commencer. Métal plié. Verre éclaté. Branches broyées. Joli bruit. Cela ne prend que quelques secondes. Après, rien d’autre qu’un terrifiant silence. La neige continue de tomber. Il ne se passe plus rien. Plus un bruit. Tout est blanc. Tout est doux.    

Tout en gardant les yeux fixés sur la route, il remarqua que ses mains tremblaient. L’idée folle ne semblait plus aussi folle. Elle était devenue dérangeante, excitante, comme un interdit que l’on pourrait transgresser. Il pensait librement, il avait la maîtrise des choses. Cela faisait combien de temps, déjà, qu’il n’avait rien ressenti de tel ?   

A chacune de leurs séparations, elle penchait vers lui des yeux pleins de larmes pour lui demander s’ils se reverraient. A chaque fois, en dépit de la douleur qu’il pouvait ressentir, il répondait « oui », d’une voix caressante. Il rêvait de lui dire « non ». Il rêvait de pouvoir reprendre sa vie, il rêvait de pouvoir vivre d’autres histoires. Mais chaque tentative était vouée à l’échec tant il était obsédé par cette amoureuse lointaine qu’il venait retrouver en secret. Il était son amant, son prisonnier volontaire, livré corps et âme à ses caprices et ses caresses.     

Jusqu’à cet instant. Jusqu’à cette idée évidente. Tout arrêter.    

Dans une ville en contrebas, un mari angoissé téléphone à la famille, aux amis, aux collègues. « Non elle n’est pas encore rentrée… Elle est sans doute partie faire des courses, je sais… Non, elle n’a pas de portable… Oui, non, je sais, je sais, mais je commence à m’inquiéter. ».    

Ensuite, là-bas aussi, il y a le silence. 

Est-ce que ce serait si grave, d’ailleurs ?  Quel intérêt de poursuivre cette vie, ces mensonges ? Elle n’avait de cesse de lui dire qu’elle détestait ce qu’elle était devenue. Mais elle n’y changeait rien. Elle se laissait vivre sans jamais se compromettre vraiment. Ne serait-ce pas la délivrer elle aussi de multiples douleurs que de faire taire ici même leur existence ?   

Petit à petit viennent les interrogations. La nuit glisse sur la douleur de ces questions sans réponse. L’homme en contrebas ne dort pas. Il passe des coups de fils. D’autres amis, d’autres collègues. On le calme, on le conseille. Avec un tremblement d’angoisse, il appelle la police. On prend des notes, on lui dit que c’est trop tôt. On va faire le nécessaire. Qu’il ne s’inquiète pas, elle va rentrer. Il raccroche, il ne tient plus. Il sort, c’est plus fort que tout. Il prend la voiture, sillonne la ville. Il est fou d’angoisse. Quelque chose est arrivé. Quelque chose est forcément arrivé. Il passe la nuit dehors, il rentre de temps en temps pour écouter son répondeur ressasser le message de la veille. Celui où elle lui dit qu’elle arrive, celui où elle lui dit qu’elle l’aime.    

Quand le jour revient, les coups de téléphone reprennent. Plus las, plus froids, plus résignés. Quoi qu’il se soit passé, c’est déjà trop tard.    

Sur le bas-côté, les arbres défilaient de plus en plus vite. Ils descendaient en pente douce sur quelques mètres, puis la pente devenait abrupte et sans merci. Chaque mois on retrouvait des véhicules calcinés, juste là, un peu plus bas.    

Il sentait son corps vivre un peu plus fort à chaque fois que ses mains tournaient le volant, ne serait-ce que de quelques millimètres. Ce n’était pas la réponse idéale à sa douleur, il le savait. C’était pourtant celle que la logique froide de la folie lui mettait sous les yeux, comme une addition présentée à la fin du repas.    

C’est le début d’une procédure étouffante, avec des questions, des démarches, des signatures. Assailli de doutes, le gentil mari a du mal à faire face. On l’écoute attentivement, mais il voit le doute sur les visages fermés. On pose des questions de plus en plus précises. Aviez vous des problèmes ? Avez vous des rapports avec d’autres femmes ? Avez-vous une assurance-vie ? Etes-vous sûr de ne pas savoir où elle est ? Où étiez-vous hier soir ?   

Le mari souffrirait. La famille serait dévastée. Mais pourquoi pas, après tout ? Pourquoi eux avaient-ils droit au bonheur ? Pourquoi se croyaient-ils heureux alors qu’ils étaient trahis par une femme qu’ils connaissaient si mal ?    

C’était injuste. Injuste, parfaitement ! A chaque fois, c’étaient des hôtels, des voitures, des toilettes de restaurants… Jamais il n’avait eu la chance de la tenir par la main en pleine rue, jamais le droit de l’appeler quand il se sentait anéanti, de venir la voir quand il la savait au bord du vide.    

Mais maintenant, juste maintenant, il avait une chance de pouvoir être là. Là pour elle…    

L’homme en contrebas est fou de douleur. Il ne se sent pas trahi. Pas encore. Mais cela ne tarde pas. La police s’installe dans l’appartement, fouille, cherche, repose des questions. Les mêmes. Encore.    Dès le début de l’enquête, les choses deviennent moins claires. Les collègues, candides, ouvrent une porte vers le cauchemar : « Non, hier elle ne travaillait pas, elle avait pris sa journée. Comme chaque mois, quasiment. Non, ça ne nous a jamais paru bizarre. Et puis tout le monde l’adore, ici… On ne se serait jamais doutés… »    

Il sentait la voiture vibrer sous ses mains. Elle semblait prête à le suivre, corps et âme. Il n’osait plus regarder sa passagère. Il fixait la route, se disait que chaque seconde passée à rouler les rapprochait de la ville, du contrebas, de la douleur de tous les jours. Il pouvait mettre un terme à ces souffrances. Il devait faire ça pour elle, pour eux. L’arracher à cette vie de merde, les unir pour toujours… Il n’y avait qu’à repérer le bon arbre, celui qui lui dirait « accélère », celui qui lui dirait « viens !! ».    

Il appuya encore sur l’accélérateur. La passagère ne dit rien. Elle fermait les yeux.   

On interroge la meilleure amie, on fait parler le courrier électronique. Les flics vérifient les détails, recoupent, comprennent. Le profil de la jeune femme et son emploi du temps ne sont pas aussi limpides que le gentil mari ne l’aurait cru. Un nouveau profil se dessine, une autre femme apparaît.    

Alors le mari, dans la douleur, sait. Oui, il y a quelqu’un d’autre. Oui, elle part régulièrement le retrouver. Oui, cela dure depuis des mois, peut-être des années. La meilleure amie confirme rapidement, trop heureuse de se débarrasser du poids des secrets d’une autre, sans doute aussi pour mieux garder les siens à l’abri.

Il devait la délivrer. Faire ça pour elle. L’aider à échapper à l’absurdité de sa vie. Il devait la protéger, la défendre. Faire face. Il n’y avait plus le moindre doute dans son esprit. La neige rendait la conduite de plus en plus difficile… Il n’y aurait qu’à fermer les yeux une seconde… Lâcher le volant et laisser le destin s’accomplir. Ils étaient faits pour être ensemble. Il le savait, elle le savait. Toute sa vie avant lui n’était rien d’autre qu’une erreur. Elle avait besoin de lui. Il fallait qu’il la sauve.     Alors on remonte la piste… Des mails échangés en masse, des messages mal effacés, des lettres, des réservations mal cachées dans un tiroir de bureau. Un nom.    

Ce même jour, un groupe de collégiens fait une sortie en forêt. Ils ramassent des feuilles mortes, jouent dans la neige… Trois d’entre eux s’éloignent un peu du groupe.  Après quelques minutes de marche, ils se figent sur place.     Il n’hésitait plus. Il savait ce qu’il allait faire. Il l’avait toujours su. Etrange que cela ne se manifeste qu’aujourd’hui… Tout était au ralenti, dans la voiture. Les arbres défilaient image par image. Il devinait la respiration de son amoureuse, qui gardait les yeux clos. Il voyait la neige s’effondrer par pétales, comme pour tapisser leur chemin de croix d’un voile de virginité. Leur linceul aurait la même couleur.    

A présent, il suffit de fermer les yeux, lâcher le volant, laisser le véhicule sedéporter et glisser vers un point d’impact idéal. Pas cet arbre. Celui-là non-plus. Plutôt le suivant.     Je vais te libérer, mon amour. Tu n’auras plus jamais à souffrir de cette vie qui t’étouffe… Viens avec moi… Viens !     

Alors le rouge des gyrophares envahit les lieux, caressant les débris d’une carcasse de voiture. Il y a du monde. Des uniformes. Talkies-walkies qui grésillent. Voix. Aboiements. Du sang noir sur la couche de neige. Bruit d’un hélicoptère.     Deux corps.     On reconstitue, on tente de comprendre. On ne comprendra pas.    

Et ce sera le point final. 

***

Dans un discret bruit de gravier, la voiture s’arrêta doucement à côté de la gare. Il faisait nuit, la ville brillait de toutes ses lumières. Loin au dessus d’eux, sur une colline isolée, la forêt silencieuse garderait ses secrets pour elle.    

Il resta assis sans bouger, prisonnier de son mal-être et de ses frustrations. Il ne pensait plus à rien, se forçait à garder la tête bien vide. En bas de la vallée, la neige n’était rien d’autre que de la pluie froide et triste. Les deux amants osaient à peine se regarder. La douleur de la séparation les frappait en pleine poitrine. Ils mettaient une part de leur vie, une part d’eux mêmes, en sommeil. Ils vivraient ensuite leur vie d’automates bien réglés, évitant de réfléchir, s’interdisant de rêver.    

Elle regarda sa montre. Il restait peu de temps. Il soupira, tout en douleur. Avant même de la vivre, il se rejouait une scène d’un futur très proche.   

Dans quelques minutes elle serait dans sa rue. Il la regarderait sortir du parking, prendre à gauche, finir le trajet à pied. Elle disparaîtrait dans le mélange de pluie et de nuit, juste après s’être retournée une dernière fois pour lui faire un discret signe de la main. Il y aurait la rue, celle qu’il ne verrait jamais. Puis l’immeuble, le couloir, l’ascenseur. Il y aurait la joie de son mari en la voyant revenir d’une dure journée de travail.  Il y aurait les cris de la petite qui n’aurait fait que trois fautes à sa dictée.   

Elle déplia ses bras et chassa une larme de sa joue. Elle se regarda dans le rétroviseur puis attrapa son sac avec nervosité. Ils s’embrassèrent, mêlant larmes et douleur dans une dernière étreinte. Lentement, elle posa une main sur la portière et se tourna vers lui : - Est-ce qu’on se reverra ?    

Il la regarda droit dans les yeux et répondit sans hésitation : 

- Oui.  

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