Droit en terre

Michel Chansiaux

Ville de demain Hors concours Fiction (1er Janvier 2064)

Droit en terre.


Tous les bâtisseurs se sont fait piéger par un mort ! Avant cet hurluberlu, le sol s'appelait terrain. Il se vendait au m2. Depuis des siècles, il en était ainsi, la richesse était plate. Fiefs, duchés, royaumes, républiques, dont la France et ses Colonies, s'étalaient en taches rouges sur les mappemondes de nos aïeux d'avant 1950. Le plan a forgé une vision des biens comme une peau étendue au soleil. Vers les années 1970, apparurent les premières prises de conscience de la valeur linéaire des territoires : le littoral défiguré par le tourisme, les haies sacrifiées aux remembrements, les rives rectifiées par la navigation, les voies de chemin de fer stérilisées à grand renfort de désherbants chimiques, les bas-côtés routiers ravagés au broyeur. Trois-quarts de siècle après, nul n'ignore de nos jours, que la richesse et l'harmonie sont filles de la ligne. Cette mince zone qui sépare deux milieux différents est dotée d'un potentiel inouï, à l'instar de la lisière forestière, siège d'un pic de biodiversité entre la campagne cultivée et le complexe sylvicole. D'ailleurs, les urbanistes ont adopté dans les années trente, la notion de « lisières urbaines » ou lignes de contact entre ensembles distincts (résidentiel, industriel, espaces verts, etc.) et érigé ce potentiel en critère de qualification d'un lieu donné. L'« indice diversitiel », d'une unité territoriale est le rapport de la somme de ses lisières urbaines sur sa superficie. Le prix moyen du foncier s'y est corrélé chemin faisant.

En manifestant l'intention de transférer, dans une parcelle en jachère du Triangle de Gonesse, improvisée en cimetière « bio », les restes de la dépouille de Jean-Pierre Coffe menacés de relèvement, le Président de l'association éponyme a ouvert la boîte de Pandore. La lubie de cette poignée d’anonymes, adeptes de la« bio-trucu-turbulence », devant la pénurie de surfaces urbaines pouvant répondre aux mêmes exigences que l'agriculture bio, a provoqué la prise en compte d'une troisième dimension du terrain, la valeur de sa profondeur. Rappelons que cette obsession funéraire nouvelle concerne trois mètres de sol et de sous-sol. Les personnes qui peuvent prouver qu’ils ont suivi les préceptes de vie « Biolabel », instaurés dans le cadre de la refonte Sécurité Sociale en « Prévention Santé Action » pendant trente ans au moins, et qui satisfont aux normes en matière de traces de médicaments et de métaux lourds, estiment maintenant, pour la plupart, que leur corps doit reposer dans une terre équivalente, marquant ainsi leurs engagements citoyens au-delà de leur décès et font fi des restrictions de la Loi en se faisant inhumer sur ces « terres sacrées ».

Ce critère de pureté originel s'est alors propagé comme le feu aux poudres. La valeur du parcellaire a explosé individuellement. Dans Paris Grand Horizon, des immeubles vétustes des parties déshéritées du XVIe arrondissement, nantis d'un jardinet ridicule au fond d'une cour sans soleil, valent brutalement plus que le must « de la coqueluche Neuf-Trois » des années vingt, les résidences écoquartier de Sevran, avec modules « d'urban farming » en mur verticaux, au cœur du hub aéroportuaire. Sis sur d'anciens terrains dépollués depuis belle lurette d'une contamination chimique de produits pour la photo, ils sont surtout exposés au cône de décollage des avions et aux suspicions des courants de concentration des résidus de combustion du néokérosène. Des instances comme l'Observatoire de la Ville ont en leur temps, tiré la sonnette d'alarme. La montée des revendications centrées sur l'individu et ses racines telles  naître, vieillir, mourir et reposer là où je veux, se faisait de plus en plus présente, quelles que soient les options politiques. Les récentes technologies sans fil asservissant les objets de la ville à chacun des habitants selon ses désirs ou besoins, associés aux capacités de traduction instantanées écrites et sonores sur la Toile ont boosté cet ultime avatar de l'égocentrisme sur la planète, même si son l'épicentre se pare d'un cocorico !

Toutefois, chaque médaille à son revers et l'histoire se montre souvent ironique. Après des centaines d'années de lutte puis de lobbying, les Amérindiens et plus largement les natifs des contrées que l'on avait déracinés, spoliés, exterminés ont réussi à se faire restituer une partie des terres de leurs ancêtres. Ces « réserves » valent bien de ce fait la Réserve Fédérale des États-Unis ! De même, le désert saigné de son pétrole renaît. Des projets de cités futuristes voient le jour dans le Sahara algérien, à l'instigation de compatriotes nostalgiques de leurs origines. Utopie ou clairvoyance à long terme, qui sait ? Mais aussi clin d’œil à l'Hexagone d'accueil et à ses visionnaires, les cimetières qu'elles offriront seront les réalisations de Claude Nicolas Ledoux (1736-1806), qui pour l'heure n'existent qu'en maquette de carton dans le musée de sa Saline d'Arc-et-Senans au pied du Jura.




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