Du haut de ma fenêtre

onizu-k

Petit point de vue sur un Super U
Du haut de ma fenêtre, je vois un bâtiment
Vêtu d'un néon rouge et entouré de ciment
Et si mentir était le moindre des boniments
J'avouerais qu'il ne m'évoquait pas le moindre sentiment

J'ai mis un bon moment avant qu'il ne m'attire
Je le croyais mourant dans ma ligne de mire
Je ne pensais pas qu'un simple supermarché
Etait en fait le plus grand des bars du quartier

Des 8h du matin, bien avant qu'il n'ouvre
Certains y font la queue comme d'autres la font au Louvre
Les alcooliques sont des gens bien matinaux
Et sifflent leurs doses au premier chant des oiseaux

Ils sont presque une dizaine, fidèles à ce rendez vous
Une meute de solitaires contrairement aux loups
Ils partagent avec eux une certaine discrétion
Une bande d'invisible si on n'y prête pas attention

Ils savent prendre leur temps quand la grille se relève
N'allez surtout pas croire qu'ils se précipitent
Si certains corps tremblent, à peine bougent leurs lèvres
Comme s'ils soufflaient un instant au bord d'un précipice


Intrigué par cette danse à la sombre chorégraphie
Je n'ai su m'empêcher d'aller jouer les vautours
Observer dans le silence cette scénographie
J'ai traversé la rue d'un pas légèrement lourd

Alors que certains rôdent faisant quelques courses
D'autres tracent tout au fond où se trouve le rayon
Qui seul peut intéresser leurs biens frêles bourses
N'allez pas croire qu'ils sifflent des coteaux du Layon

Les bouteilles sont en plastique, les canettes sont fortes
Le taux d'éthanol importe bien plus que les grands crus
Ils prennent ce qu'ils peuvent porter en passant la porte
La plupart partent à pied quand ils retournent à la rue

Il en est un tout de même qui suit son protocole
Il a besoin de sa flasque pour prendre sa biture
20 cl de whisky, 64 grammes d'alcool
Qu'il descendra cul-sec en montant dans sa voiture

La caissière le verra retirer l'emballage
Pour glisser le précieux dans sa poche de jean
Jeter le carton dans une poubelle sur son passage
Puis prendra la route sans que ça nous chagrine


Un autre dans son sac entassera des litrons
Peut être pour éviter qu'on le voit trop souvent
Sur son visage, ses rides se pressent comme un citron
A-t-il trente, quarante, cinquante ou soixante ans

Je pense à leurs nuits qui ont été bien dures
Je pense à leurs jours qui doivent être bien longs
Je pense à leurs vies surement faites de blessures
De déchirures d'amour, de multiples tourbillons

Vu de ma fenêtre je ne soupçonnais pas
Que dans mon quartier, autant de gens se noient
Que les caissières qui leur donnent un mot, un sourire
Sont une des seules portes qu'ils s'accordent encore à ouvrir

Du haut de ma fenêtre ce drôle de bâtiment
Je le vois désormais avec un peu d'indulgence
Rempli de produits et quadrillé de ciment
Ce Super U au néon si scintillant qu'on dirait les urgences

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